POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

GRANDE INTERVIEW DE Nora Back (1/2)

«Si un jour ça coince, il faudra aller dans la rue»



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Symbole  – La future présidente de l’OGBL prend la pose dans le café Streik de la coopérative Maison du peuple. (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Elle n’a pas encore 40 ans, mais va devenir la femme la plus puissante du pays. Fraîchement élue à la Chambre des salariés ce jeudi, Nora Back prendra aussi les rênes de l’OGBL en décem­bre. Revue de priorités dans un long entretien accordé à Paperjam.

Tant l’OGBL que le LCGB ont revendiqué la victoire lors des dernières élections sociales. Quel est le bilan que vous tirez, avec quelques semaines de recul?

Nora Back. – «On a beaucoup parlé de ces élections, et les interprétations des chiffres ont été dans un sens, puis dans un autre. Au final, il est difficile pour le grand public de faire la part des choses. Ce que je vois, c’est que l’OGBL était le syndicat le plus important avant ces élections, et l’est toujours. On a gagné, car nous avions plus de candidats inscrits et avons eu plus de délégués élus.

Une victoire revendiquée donc, mais un peu ternie par la perte de trois élus à la Chambre des salariés?

«Nous avons présenté des candidats dans tous les secteurs, et nous avons obtenu le plus important pourcentage de voix jamais atteint par l’OGBL à la CSL. Para­doxa­lement, on a en effet perdu des sièges. Mais, selon moi, c’est le nombre de voix qui est indicatif.

Le nombre de sièges l’est moins, car le système permet de voter pour une liste, pour des candidats, de panacher ses choix... Le système proportionnel fait perdre ou gagner un siège très facilement, sur une base arithmétique, alors que peut-être on a plus de voix que lors du scrutin précédent.

Faudrait-il revoir le système électif à la CSL?

«Oui! En commençant par revoir les grou­pes. On a encore un groupe entier dédié à la sidérurgie, alors qu’elle n’est plus ce qu’elle a été par le passé. De même en ce qui concerne le groupe 5, le groupe 'fourre-tout’, qui n’est pas cohérent. Quant à la manière de voter, elle induit beaucoup de confusion avec les élections dans les entreprises, rebute par cette petite enveloppe à mettre dans une grande... C’est source de beaucoup d’erreurs, et donc de bulletins non valables.

Je pense avoir fait mes preuves ces 15 dernières années, démontré que je suis capable d’assumer la fonction de présidente.
Nora Back

Nora Back,  secrétaire générale de l’OGBL et présidente de la Chambre des Salariés

L’assemblée plénière de la CSL aura lieu au début de ce mois de juin. Serez-vous candidate à la présidence?

«J’étais candidate dans le groupe 5, correspondant à celui de mon activité professionnelle, et le résultat m’a surprise. Même si cela ne correspondait pas à ce qui avait été prévu (Nora Back a été élue, tandis qu’ André Roeltgen , président de l’OGBL et potentiel président de la CSL, n’est que suppléant, ndlr). J’ai été première élue du groupe, et donc j’assume mes responsabilités. Quand on se présente à des élections, on sait ce qui peut arriver derrière.

Donc, les jeux sont faits: vous serez candidate et élue...

«Probablement que oui... Je vais en tout cas présenter ma candidature aux 59 autres membres élus, je suis disponible pour ce poste et je serai heureuse si j’y accède le 6 juin. Même si ce n’était pas notre 'plan A'.

Il y a aussi la présidence de l’OGBL, qui arrive en décembre avec le départ d’André Roeltgen, et vous pour  lui succéder. Ça, c’était le ‘plan A’…

«En effet, c’était cette fois le plan imaginé. Mais il ne devait pas être appliqué aussi tôt. Quand j’ai été élue secrétaire générale en 2018, c’était un peu dans la perspective de remplacer ensuite le président. À ce moment-là, André Roeltgen a indiqué qu’il souhaitait se représenter à un nouveau mandat de président de l’OGBL, mais qu’il n’assumerait pas les cinq années.

Au moment où il aurait été prêt et moi aussi, un congrès extraordinaire aurait été organisé pour que je prenne sa succession. Mais avec les résultats des élections sociales, le cours des choses a changé et je respecte entièrement la décision du président de ne finalement plus briguer de nouveau mandat.

Au niveau de la lignée politique et de nos contenus, je suis sur la même ligne ­qu’André Roeltgen.
Nora Back

Nora Back,  secrétaire générale de l’OGBL et présidente de la Chambre des Salariés

Existe-t-il encore la possibilité de voir un candidat de dernière minute se déclarer à la présidence du syndicat?

«Normalement, au moment du congrès, on ne présente qu’un seul candidat au poste de président. On ne veut pas causer un problème, créer des fractures. Le bureau exécutif, qui est un peu l’organe décisionnel collectif de l’OGBL, a décidé de soumettre mon nom au comité national pour occuper la fonction de secrétaire générale dans cette logique d’ensuite assumer la présidence.

Ce que je veux dire par là, c’est que si je suis la seule candidate à la présidence, ce qui devrait être le cas, c’est tout de même le résultat d’une décision collective. Mais au final, j’insiste là-dessus, c’est tout de même le congrès, l’organe suprême du syndicat, qui va voter les 5 et 6 décembre.

Quand se sent-on prêt à assumer une telle fonction?

«Je pense... jamais!

Être présidente n’était pas votre ambition?

«Pas encore... Mais d’un autre côté, je suis aussi pour le changement, il faut savoir évoluer.

Vous avez conscience que vous allez devenir la femme la plus puissante du pays?

«Oui et non, c’est un paradoxe. Il y a des jours où je n’y crois pas, d’autres un peu plus. Je ne peux pas y penser tout le temps, mais je dois aussi me préparer.

Devenir présidente de l’OGBL, c’est aussi entrer dans l’Histoire en devenant la première femme à la tête du syndicat le plus important du pays...

«Ça fait peur...

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Préparation  – Nora Back occupe la fonction de n° 2 du syndicat depuis l’an dernier. (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Peur?

«Oui, mais cela me rend aussi très fière, évidemment. C’est une opportunité magnifique et une belle marque de confiance. J’ai beaucoup de respect pour cette fonction. Arriver à dire que je suis prête, que je suis la présidente parfaite, je pense que je n’y arriverais pas. C’est assez logique, car il y a beaucoup de responsabilités. Mais je pense avoir fait mes preuves ces 15 dernières années, démontré que je suis capable d’assumer la fonction de présidente.

Allez-vous vous inscrire dans la filiation d’André Roeltgen ou bien de suite imprimer la marque «Nora Back»?

«Au niveau de la lignée politique et de nos contenus, je suis sur la même ligne ­qu’André Roeltgen, comme il l’était par rapport à Jean-Claude Reding, le président qui l’a précédé. Il n’y a finalement que cela qui compte pour l’OGBL, cette continuité.

L’OGBL ne va donc pas vivre un choc culturel. Après, il y a la forme. Là, ça change d’une personne à l’autre. Ce n’est même pas la question d’être un homme ou une femme, mais bien une question de tempérament, de la manière de s’approprier un thème.

Avez-vous un regret par rapport à l’évolution de la place occupée par le syndicat dans la vie des travailleurs, avec un lien sans doute moins fort?

«J’ai commencé à travailler dans ce con­texte-là. Ce n’est plus le monde de nos grands-parents. C’est bien entendu dommage qu’on n’ait plus le taux de syndicalisation de l’époque, cette identification... La vie des syndicats est donc plus compliquée. Mais en même temps, je pense qu’on a plus besoin que jamais d’un syndicat fort, car nous sommes face à de grands défis au sein de la société et au sein du monde du travail.

On discute avec le gouvernement sur de nombreux sujets et tout est loin de se passer dans la rue en manifestant.
Nora Back

Nora Back,  secrétaire générale de l’OGBL et présidente de la Chambre des Salariés

La vie des syndicats est plus difficile, dites-vous. Mais est-ce spécifique au Luxembourg?

«Non, c’est un constat européen. Le mouvement des 'gilets jaunes' le montre bien en France: le rôle des syndicats est moins compris. La politique européenne actuelle est d’ailleurs antisyndicale, avec une action contre les syndicats à tous les niveaux, qui essaie de diminuer notre pouvoir d’action, de réduire nos moyens d’action.

Les syndicats restent ici tout de même très influents...

«Il reste un dialogue social, en effet. L’influence syndicale est là, car dans certains secteurs, le taux de syndicalisation est encore très élevé, car les travailleurs savent qu’ils ont besoin des syndicats pour garantir leur salaire, de bonnes conditions de travail...

C’est important, car tout reste un rapport de force. On discute avec le gouvernement sur de nombreux sujets et tout est loin de se passer dans la rue en manifestant. Mais si un jour cela coince, il faudra aller dans la rue.

On nous associe au seul monde ouvrier, mais nous sommes le seul syndicat présent dans le domaine de la recherche à l’Université, et nous sommes bien implantés dans l’enseignement.
Nora Back

Nora Back,  secrétaire générale de l’OGBL et présidente de la Chambre des Salariés

C’est quoi être syndicaliste en 2019? Quelle est sa raison d’être?

«Elle reste la même et restera toujours la même: la défense de ceux qui travaillent et des retraités. Ses intérêts diffèrent, car la vie au travail change, mais nous sommes là pour que le salarié soit bien sur son lieu de travail, soit payé comme voulu...

L’OGBL ne souffre-t-il pas d’un problème d’image?

«Son image doit certainement évoluer. Récemment encore, on m’évoquait, lors d’une table ronde, l’OGBL comme le syndicat des 'vieux hommes'. On dit que les femmes y sont peu présentes, mais c’est une femme qui va en devenir la présidente.

On nous associe au seul monde ouvrier, mais nous sommes le seul syndicat présent dans le domaine de la recherche à l’Université, et nous sommes bien implantés dans l’enseignement. Notre campagne dans le secteur financier allait en ce sens et voulait démontrer dans les banques et autres institutions que l’OGBL, ce n’est pas que la lutte des classes.»

Retrouvez la deuxième partie de cette interview ici .

Cet entretien a été réalisé dans le cadre de l'édition magazine de juin 2019 de Paperjam.