POLITIQUE & INSTITUTIONS — Economie

CHRONIQUE DES CHEFS ÉCONOMISTES

Les tensions commerciales amplifient le ralentissement



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Fredrik Skoglund, chief investment officer à la Bil. (Photo: Bil)

Chaque semaine, Paperjam vous propose un regard de chefs économistes d’institutions bancaires et financières sur l’actualité des marchés et de l’économie. Aujourd’hui, Fredrik Skoglund, chief investment officer à la Bil, analyse les tensions commerciales et leurs impacts sur le ralentissement mondial.

Les économies traversent des cycles de contraction et d’expansion. Nous connaissons actuellement la phase d’expansion la plus longue observée aux États-Unis durant l’époque moderne. Rien de surprenant à ce que la croissance commence à se tasser. Cette phase de ralentissement pourrait durer plusieurs mois, voire des années, avant l’arrivée d’une récession, mais les tensions commerciales pourraient bien accélérer le processus...

Les PMI du secteur manufacturier s’inscrivent à la baisse dans le monde entier, comme le montre le tableau («50» marque la limite entre contraction et expansion). Le ralentissement ne se ressent toutefois pas de manière uniforme dans toutes les régions. Les États-Unis se portent encore très bien et semblent en passe d’enregistrer une croissance du PIB de 2,3% cette année.

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PMI du secteur manufacturier mondial (31 juillet 2019). (Source: Bloomberg, Bil)

Leur économie est plutôt à l’abri du ralentissement des échanges mondiaux grâce à la solidité de leur marché intérieur. À l’inverse, la zone euro, dépendant des exportations, semble avancer en terrain glissant. Sa première économie, l’Allemagne, est désormais officiellement en contraction (elle a reculé de 0,1% au T2).

Son secteur manufacturier a connu le mois le plus difficile depuis 7 ans en juillet, et son indice des directeurs d’achats s’est effondré à 43,2. Les experts craignent à présent que ce malaise s’étende aux services. Le ralentissement du secteur manufacturier a déjà des répercussions sur la création d’emplois, qui a atteint son plus bas niveau depuis 5 ans.

L’économie chinoise connaît le ralentissement qui suit inévitablement une période de croissance frénétique, mais les droits de douane ne font qu’exacerber la situation.
Fredrik Skoglund

Fredrik Skoglund,  CIO,  Bil

Cette situation constitue une menace réelle pour les dépenses de consommation futures. Les marchés émergents perdent prise eux aussi. L’économie chinoise connaît le ralentissement qui suit inévitablement une période de croissance frénétique, mais les droits de douane ne font qu’exacerber la situation. En juillet, la production industrielle a chuté à son niveau le plus bas en 17 ans.

Même si les statistiques actuelles ne présagent rien de bon, nous ne pensons pas qu’ils soient mauvais au point de justifier l’anomalie historique par laquelle 16.000 milliards de dollars d’actifs obligataires à travers le monde offrent des rendements négatifs (les rendements évoluent à contre-courant des cours, entraînant un exode massif vers la relative sécurité de l’univers obligataire). Les craintes entourant l’avenir du commerce mondial figurent parmi les principaux facteurs qui sapent la confiance et renforcent le pessimisme des investisseurs.

Les États-Unis pourraient bientôt cibler l’Europe: si les droits de douane proposés sur les importations de voitures aux États-Unis devaient se concrétiser, cela pourrait bien être la goutte qui fait déborder le vase.
Fredrik Skoglund

Fredrik Skoglund,  CIO,  Bil

La situation ne montre aucun signe d’amélioration pour le moment. Les chiffres des exportations sud-coréennes (un indicateur des échanges mondiaux) ont été au centre de toutes les attentions mercredi, avec un neuvième mois de baisse consécutif (baisse de 13% en glissement annuel). Les ventes de semi-conducteurs ont glissé de 30%, tandis que les expéditions à destination de la Chine, principal acheteur de produits sud-coréens, ont chuté de 20%.

Les échanges commerciaux souffrent avant tout du conflit persistant entre les États-Unis et la Chine. Jusqu’à présent, quelque 250 milliards de dollars de produits chinois ont pâti des droits de douane. Des taxes de 10% sur 300 milliards de dollars supplémentaires sont prévues. Le préjudice que ces mesures ont infligé à l’économie mondiale est évident, d’autant plus que la demande de la Chine, moteur d’exportation, a fortement baissé.

Mais il ne s’agit pas de la seule menace pesant sur les échanges commerciaux. Les États-Unis pourraient bientôt cibler l’Europe: si les droits de douane proposés sur les importations de voitures aux États-Unis devaient se concrétiser, cela pourrait bien être la goutte qui fait déborder le vase. Les exportations de la zone euro vers les États-Unis ont déjà ralenti considérablement, passant d’une croissance de 18% en mai à seulement 1,2% en juin, sans parler du recul de 20% des exportations de matières premières.

La Corée du Sud alimente 73% du marché en puces DRAM et produit plus de 90% des affichages à diodes électroluminescentes organiques (écrans OLED).
Fredrik Skoglund

Fredrik Skoglund,  CIO,  Bil

Les chiffres annoncés mercredi reflètent également un conflit commercial à plus petite échelle entre le Japon et la Corée du Sud. Dans le contexte d’un litige remontant à la période de colonisation de la Corée par le Japon, ces deux pays se sont supprimés de leurs «listes blanches commerciales» respectives et le fonds de pension sud-coréen a menacé de liquider ses investissements dans des entreprises japonaises.

Le Japon fournit des matériaux utilisés par la Corée pour fabriquer des microprocesseurs et des écrans destinés à l’exportation mondiale. La Corée du Sud alimente 73% du marché en puces DRAM et produit plus de 90% des affichages à diodes électroluminescentes organiques (écrans OLED).

La persistance des troubles civils à Hong Kong constitue un autre risque majeur à l’horizon. Le rebond récent des valeurs refuges telles que l’or s’expliquerait en partie par la crainte de voir la situation s’envenimer. Hong Kong est avant tout une plaque tournante du commerce, de la logistique et des services en Asie. L’occupation de son aéroport par des manifestants est donc forcément une source de risques accrus. Toute escalade pourrait représenter une déchirure de plus dans la toile des échanges mondiaux tels que nous les connaissons.

L’épée de Damoclès qui menace le système commercial mondial actuel est suspendue à un fil bien mince.