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«Super League», une révolution à plusieurs milliards mort-née



La Juventus de la star portugaise Cristiano Ronaldo fait partie des 12 clubs derrière ce projet de «Super League». (Photo: Shutterstock). 

La Juventus de la star portugaise Cristiano Ronaldo fait partie des 12 clubs derrière ce projet de «Super League». (Photo: Shutterstock). 

Retour avec Mathieu Winand, docteur en management du sport et professeur à la Lunex University de Differdange, sur la création puis, quelques heures plus tard, l’implosion de la «Super League européenne». Une saga économique, politique et diplomatique, mais, au final, très peu sportive. 

«On va dire que le ballon s’est vite dégonflé.» Voilà comment Mathieu Winand, docteur en management du sport et professeur à la Lunex University de Differdange, résume en quelques mots, sourire aux lèvres, une véritable saga qui, depuis la fin de ce week-end, a agité bien au-delà du monde sportif.

Tout avait commencé dimanche matin, avec l’apparition d’une énorme rumeur. Celle faisant état de 12 clubs parmi les plus grands du football mondial – Real Madrid, FC Barcelone, Atlético de Madrid, Juventus de Turin, AC Milan, Inter Milan, Liverpool, Manchester United, Manchester City, Chelsea, Tottenham et Arsenal – ayant décidé de faire sécession avec l’UEFA, c’est-à-dire la fédération européenne de football, et de créer leur propre «Super League européenne». Cette dernière devant donc concurrencer la compétition phare de l’UEFA, la Ligue des champions.

Le communiqué de presse de la «Super League» (part 1).  (Capture d’écran: DR)

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Le communiqué de la «Super League» (part 2).  (Capture d’écran: DR)

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Rumeur qui s’était confirmée avec un communiqué de presse tombé peu après minuit dans la nuit de dimanche à lundi. Et ce avant de voir une levée de boucliers assez impressionnante un peu partout à travers l’Europe dans les heures qui suivirent. De la part de supporters, de joueurs, d’entraîneurs, mais aussi en provenance d’autres clubs, de fédérations, et même d’hommes politiques de premier plan, tels Boris Johnson, Emmanuel Macron et Mario Draghi.

Une compétition décapitée

La pression a été telle, notamment en Angleterre, que le club de Manchester City a décidé de jeter l’éponge mardi dans la soirée, moins de 48 heures après la publication du communiqué de presse ayant annoncé la création de cette «Super League». Les cinq autres représentants anglais de ce projet suivant également cette voie dans les minutes suivantes. Tout comme le club milanais de l’Inter ce mercredi matin, avant l’AC Milan ou l’Atlético de Madrid. Décapitant donc totalement cette idée d’un «super championnat européen».

«Ce qui est arrivé ce week-end, cette envie d’émancipation de certains clubs, est une situation dont je parle régulièrement avec mes étudiants dans le cadre de notre cours de management du risque», sourit Mathieu Winand, professeur en management du sport à la Lunex University de Differdange. «Parce qu’un des gros risques qui pend au nez de l’UEFA est de voir certains clubs historiques puissants, notamment sur le plan financier, décider de créer leur propre compétition. Et ainsi concurrencer sa compétition phare, la Ligue des champions», continue ce Belge âgé de 38 ans qui possède un doctorat en management du sport. «Mais je n’avais jamais songé qu’on pourrait vivre tout ce qu’on a vécu depuis dimanche soir…» 

Mathieu Winand, docteur en management du sport et professeur à la Lunex University de Differdange.  (Photo: Lunex University)

Mathieu Winand, docteur en management du sport et professeur à la Lunex University de Differdange.  (Photo: Lunex University)

«Un projet qui a été bâclé»

Il imaginait plutôt ces grands clubs débarquer avec un projet beaucoup plus abouti que ce qui a été présenté. «Je ne suis pas particulièrement favorable à la mise en place d’une ligue semi-fermée comme celle qui a été proposée. Mais je pensais que si on en arrivait à un tel projet, ce dernier serait mieux ficelé. Je voyais une structure claire, avec une répartition financière et une communication claires aussi. Or, ici, on en est assez loin… Dans le communiqué, il n’y avait pas de date précise de lancement de cette compétition. Pas plus que de noms de sponsors/partenaires. Et la communication a été dès le début dans une mouvance négative. Ne mettant en avant que le côté financier. Alors qu’il y avait certainement d’autres arguments à faire valoir. Bref, il y a un sentiment assez fort d’un projet qui a été bâclé, malgré le soutien de la banque d’affaires J.P. Morgan qui envisageait d’investir une somme évaluée entre 4 et 6 milliards d’euros…»

«L’Europe est très différente du modèle américain»

Un niveau d’impréparation qui surprend forcément quand on connaît le CV de ceux qui se trouvent à la tête de ces grands clubs. Qu’il s’agisse de fonds d’investissement (Elliott Management à l’AC Milan), de grands groupes internationaux (Fenway Sports Group à Liverpool, le chinois Suning Commerce Group à l’Inter, Enic Group à Tottenham…) ou d’hommes d’affaires importants (l’Américain Stan Kroenke à Arsenal, Andrea Agnelli de Fiat à la Juventus, Florentino Pérez d’ACS, le n°2 européen du BTP au Real Madrid, Avram et Joël Glazer de First Allied Corporation à Manchester United…). 

Ces frondeurs ont mal mesuré l’ampleur de la tempête qu’ils déclenchaient. Ils ont négligé le caractère singulier et historique du sport en Europe, et spécialement du football. «Chez nous, celui-ci a une structure ‘pyramidale’. Et vous accédez au niveau supérieur via la méritocratie. C’est une valeur importante. Et c’est très différent du modèle américain et de la culture sportive prônée là-bas», explique Mathieu Winand. 

Or, il se trouve que, pour la plupart, les décideurs de ces grands clubs sont aujourd’hui davantage tournés vers une vision américaine du sport. Là où les ligues fermées, à l’image de celle qu’ils voulaient créer, sont légion et le business roi.

La sortie de Boris Johnson

Ceux qui les conseillent n’imaginaient certainement pas voir, par exemple, les supporters du club de Chelsea empêcher mardi le car de leur équipe d’accéder au stade où ils jouaient ce soir-là. Ou même lire le mécontentement de leurs propres joueurs sur les réseaux sociaux. Et encore moins entendre le Premier ministre anglais, Boris Johnson, confirmer mardi après-midi qu’il réfléchissait à des boucliers législatifs pour empêcher ce projet de «Super League». Et évoquer ainsi une possible nouvelle régulation qui empêcherait les grandes entreprises étrangères de devenir actionnaires majoritaires des clubs anglais, à l’image de ce qui existe déjà en Allemagne.

«La réaction de Boris Johnson a été étonnante. Dans le sens où il interfère ici dans un business privé entre groupes internationaux. On imagine mal un Premier ministre intervenir ainsi dans d’autres domaines…», continue ce professeur qui a donné des cours durant des années à l’Université de Stirling en Écosse, avant de rejoindre Differdange en 2017.

«Ils vont revenir à la charge»

Si cette «Super League» paraît aujourd’hui mort-née, les problématiques qui ont mené ces 12 clubs à tenter ce passage en force, elles, n’ont pas disparu pour autant pendant la nuit. Ce qui fait dire à Mathieu Winand «qu’ils vont certainement revenir à la charge. Ici, ils ont testé un peu le modèle, regardé les réactions, subi beaucoup de pression et récolté un très mauvais coup de pub. Mais dans le sport de haut niveau, tout s’oublie très vite…»

Cette idée d’un «super championnat à l’échelle européenne» n’est pas neuve. Cela fait même une trentaine d’années qu’elle revient régulièrement sur le tapis. L’UEFA était déjà parvenue une bonne dizaine de fois à l’éviter, en réussissant à transformer sa compétition phare au fur et à mesure. Offrant aux grands clubs européens de jouer plus de matchs et, surtout, d’empocher toujours plus de gains. Cela devrait encore être le cas cette fois. Puisque, selon les infos de Bloomberg, l’instance européenne songe désormais à s’associer avec un fonds d’investissement pour proposer une Ligue des champions avec un budget de départ à 4,5 milliards d’euros, pouvant monter jusqu’à 7. Là où la version actuelle ne s’élevait qu’à un peu plus de 3 (si on se fie aux chiffres des dernières éditions). Dont 2 redistribués aux participants.

Comme quoi les frondeurs, dont la motivation avant tout financière était claire dès le début, auraient quand même obtenu (au moins en partie) ce qu’ils cherchaient. Ils ne seraient donc pas si perdants que ça, au final…