PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

David Suetens (CEO State Street Luxembourg)

«Quand on a le maillot jaune, il faut le conserver»



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David Suetens: «Nous sommes actuellement confrontés à une importante transformation, principalement au niveau de la maîtrise des données.» (Photo: Edouard Olszewski)

Après trois ans à la tête de State Street Luxembourg, David Suetens profite de l’intégration de la filiale dans State Street Bank International (SSBI) GmbH pour prendre du recul. Il se retirera en novembre de la gestion opérationnelle. L’occasion de tirer un bilan avec celui qui a fait grimper la société dans les classements.

Selon les résultats de l’enquête Monterey Insight de mai dernier, State Street Luxembourg est numéro un en administration de fonds depuis cinq ans et le devient aussi, cette année, en tant que banque dépositaire et agent de transfert. Quels sont les facteurs qui, selon vous, expliquent cette domination?

David Suetens . - «Lorsque je suis arrivé au Luxembourg, il y a trois ans, j’ai procédé à un tour d’horizon de l’environnement afin d’évaluer les perspectives et le potentiel de la maison dont j’héritais. Nous portions le maillot jaune dans le secteur de l’administration de fonds. En discutant avec l’équipe dirigeante, j’ai voulu savoir si nous pouvions convoiter ce maillot dans les catégories banque dépositaire et agent de transfert.

J’ai lancé ce défi et je suis très fier que nous y soyons parvenus. Cela n’a été possible que grâce à la confiance de nos clients. Maintenant que nous avons ces maillots jaunes, l’objectif est de les conserver. Pour cela, nous devons encore nous améliorer et accélérer l’agenda lié à l’innovation pour asseoir cette plus-value que l’on représente pour nos clients.

Concrètement, qu’avez-vous mis en place pour atteindre ces objectifs?

«Nos clients, les asset managers, veulent pouvoir se focaliser sur leur stratégie d’investissement, leur cœur de métier, et souhaitent que l’ensemble des autres tâches soient assurées par nos soins. Notre force vient du fait que, si nous sommes la succursale d’une grande banque américaine qui a toujours fait ce métier de services aux fonds, nous sommes aussi au Luxembourg depuis près de 30 ans. Nous sommes donc une maison ‘glocal’.

Ce qui veut dire...?

«Nous disposons d’atouts globaux tels que notre stabilité, mais nous sommes aussi un joueur local. La fierté de toute l’équipe est que, il y a 30 ans déjà, nous nous sommes installés ici pour accompagner un client américain, et que nous continuons à le servir aujourd’hui. C’est une belle histoire.

Aujourd’hui, dans notre portefeuille, nous comptons plus de 100 clients de grande envergure. Si 20% d’entre eux sont américains, 70% sont européens et le reste vient de nouveaux continents (Asie, Afrique, Amérique latine). Nous ne sommes donc pas là uniquement pour servir des clients américains, comme certains le pensent. Nos autres forces sont notamment d’être spécialisés dans les fonds alternatifs, bien présents au Luxembourg, les exchange traded funds (ETF) et les normes ESG (environnementales, sociales et de gouvernance).

Or, les gestionnaires d’actifs vont devoir rendre leurs fonds plus ‘verts’. Nous pourrons donc les aider à renforcer la transparence de leurs produits vers l’investisseur. Pour rester en tête, il faut prendre de la hauteur et observer, en permanence, quelles sont les nouvelles tendances. Pour reprendre une image propre au cyclisme, il ne faut pas attendre de voir les autres sortir du peloton, il faut saisir toutes les opportunités.

Nous avons bénéficié de certaines acquisitions, surtout via des opérations au niveau local.
David Suetens

David Suetens,  CEO,  State Street Luxembourg

Les acquisitions ont-elles joué un rôle important dans la progression de votre activité?

«L’évolution de notre clientèle n’a effectivement pas été assurée uniquement de manière organique. Nous avons bénéficié de certaines acquisitions, surtout des opérations au niveau local. Nous avons ainsi repris les activités d’administration de fonds de Deutsche Bank Luxembourg, celles d’Intesa Sanpaolo et de Commerzbank.

Ce sont ces banques qui ont fait le choix de se séparer de ce segment, le jugeant trop spécialisé et exigeant trop d’investissements technologiques. Elles ont préféré le céder à un spécialiste. L’essentiel, lors de ces opérations, a été de transférer les actifs sur nos plates-formes technologiques, mais aussi d’intégrer les employés dans notre propre culture. Je pense qu’ils ont apprécié de rejoindre une société où leur expertise est le cœur de métier.

Voyant que les équipes restaient les mêmes et offraient le même service qu’auparavant, les clients des entreprises transférées sont devenus nos clients.

Pour maintenir votre place de numéro un, vous devrez à nouveau recourir à de la croissance externe?

«Nous sommes dépendants de ce qui se passe dans l’industrie. Les nouvelles réglementations se sont imposées plus tard chez les gestionnaires d’actifs que dans les secteurs de la banque de détail ou l’assurance, mais leur poids a progressé très rapidement. De ce fait, on assiste actuellement à une vague de consolidation entre sociétés de gestion d’actifs. Ces fusions ont un impact pour nos activités, dans la mesure où elles peuvent provoquer une croissance au niveau des actifs que nous gérons.

La digitalisation est un point essentiel pour le secteur, elle s’impose à toute vitesse.
David Suetens

David Suetens,  CEO,  State Street Luxembourg

L’impact est toujours positif?

«Pas toujours, non. Le portefeuille peut s’étoffer, mais les commissions peuvent aussi se réduire. Une société qui apporte plus d’actifs demandera généralement une révision à la baisse des commissions. Ceci dit, cette réduction du montant des commissions est aussi liée à des réglementations comme Mifid II qui imposent une diminution chez les gestionnaires d’actifs et chez des acteurs comme nous.

Ce qui oblige donc à trouver des solutions...

«Effectivement, nous sommes actuellement confrontés à une importante transformation, principalement au niveau de la maîtrise des données. La digitalisation est un point essentiel pour le secteur, elle s’impose à toute vitesse. Et moi qui ne suis ici que depuis trois ans, je suis impressionné de la manière dont le Luxembourg gère cette transformation, notamment avec la création d’un acteur comme la Lhoft (Luxembourg House of Financial Technology, ndlr).

Dans une société telle que State Street, à quel niveau s’impose la technologie digitale?

«La digitalisation concerne trois piliers: la transformation digitale de nos propres services; l’enrichissement des données transmises aux clients et le recours aux fintech, dans notre cas surtout les fundtech et regtech. Aujourd’hui, le secteur ne peut plus tout gérer seul, il doit faire appel à des sociétés tierces.

Je suis personnellement convaincu que les technologies émergentes que sont le cloud, la blockchain et l’intelligence artificielle vont s’imposer dans la gestion d’actifs. Notre enquête annuelle mondiale auprès de 500 dirigeants du secteur financier et ses résultats m’interpellent. Bien sûr, tout le monde admet que la technologie sera incontournable dans le futur pour apporter de la croissance.

Toutefois, les résultats nous apportent deux enseignements. Premièrement, 86% des employés du secteur financier estiment avoir besoin d’une formation poussée sur ces technologies. Deuxièmement, et c’est le plus effrayant, 74% des dirigeants de ces sociétés s’accrochent à leurs anciennes plates-formes plutôt que d’oser l’innovation.

Chaque fois qu’un dirigeant de State Street vient au Luxembourg, je lui fais visiter la Lhoft!
David Suetens

David Suetens,  CEO,  State Street Luxembourg

Le secteur de la gestion d’actifs reste trop conservateur?

«Les secteurs de la banque et de l’assurance ont évolué plus rapidement. Nous avons donc affaire, effectivement, à un secteur relativement conservateur, mais confronté, désormais, aux défis de l’innovation comme vecteur de croissance. En tant que dirigeant, il faut pouvoir admettre que le personnel a besoin de formation et, soi-même, s’ouvrir à ces technologies, même si cela demande un investissement substantiel, plutôt que de repousser l’effort vers la génération suivante. Le risque est d’être dépassé par les concurrents qui se seront transformés plus rapidement.

La technologie est le point essentiel de la stratégie de State Street pour se démarquer de la concurrence?

«La technologie et la culture. Notre rôle est d’écouter nos clients, d’analyser leurs besoins. Lorsque nous percevons un besoin commun à différents clients, nous devons alors oser innover pour leur apporter la réponse. La technologie joue donc son rôle, mais c’est avant tout l’intelligence humaine qui permet de détecter des besoins chez différents clients, et les nouvelles tendances.

Vous avez rejoint la Lhoft il y a deux ans. Qu’est-ce que cela vous a apporté?

«Lorsque j’ai su qu’un siège restait libre à la Fondation Lhoft, je n’ai pas hésité à la rejoindre. À Londres, où je travaillais précédemment, il existait des plates-formes semblables, mais elles étaient plutôt dédiées aux banques de détail et assurances. Au niveau de la Lhoft, j’ai été impressionné par la connaissance très spécifique de l’industrie des fonds et des regtech. Le fait de pouvoir expliquer à notre maison mère qu’il existait un espace comme celui-ci au Luxembourg a été un message très important.

Chaque fois qu’un dirigeant de State Street vient au Luxembourg, je lui fais visiter la Lhoft! C’est un outil qui offre de nouvelles perspectives pour le marché et qui permet de reconnaître que des changements sont en cours. Il a modifié le profil du Luxembourg. Aujourd’hui, savoir s’ouvrir à des sociétés tierces est essentiel. L’iPhone n’aurait pas connu le succès qui est le sien si Steve Jobs ne l’avait pas ouvert à des partenaires capables d’apporter de nouvelles applications. La Lhoft apporte cette réflexion sur l’innovation à tout le secteur financier.

La maison mère regarde le Luxembourg comme un domicile très important.
David Suetens

David Suetens,  CEO,  State Street Luxembourg

Vous dites que la réglementation a envahi votre métier. Ces nouvelles règles changent beaucoup la manière de travailler?

«Oui, c’est indéniable. De manière générale, le secteur financier et surtout bancaire avait besoin de ces nouvelles règles. Des erreurs ont été faites qui ont coûté une fortune à la communauté, ce qui n’est pas acceptable. Le grand défaut que je constate dans ces nouvelles réglementations, c’est qu’elles nous imposent de reproduire plusieurs fois les mêmes informations.

Les régulateurs devraient s’intéresser à fusionner certaines d’entre elles, dans le même souci de transparence, mais en évitant des duplications sur des plates-formes différentes. Des simplifications de procédures pourraient aider le secteur, mais aussi le régulateur.

Ces réglementations représentent une menace?

«Il est clair que nous ne pouvons plus répéter les erreurs de la crise financière. Toutefois, nous restons dans un monde très concurrentiel et les banques européennes doivent rester compétitives par rapport à leurs concurrentes américaines et asiatiques dans un contexte économique compliqué. De même, elles doivent pouvoir continuer à aider les grandes sociétés européennes dans les bons comme dans les mauvais jours.

Quelle est la place de State Street Luxembourg dans le groupe State Street?

«La maison mère regarde le Luxembourg comme un domicile très important. Le Grand-Duché représente près de 10% des flux mondiaux des fonds d’investissement. Une maison hyper spécialisée dans ce secteur comme State Street ne peut pas ignorer ce marché. Beaucoup de nos clients sont des acteurs que nous servons déjà dans d’autres pays et qui viennent chez State Street Luxembourg le jour où ils sentent l’opportunité de travailler depuis Luxembourg dans le cadre d’une stratégie de distribution globale.

C’est un peu devenu un passage obligé?

«L’intérêt, pour nos clients, de venir au Luxembourg est de recevoir un ‘permis de conduire international’, afin de distribuer leurs fonds dans les 70 juridictions avec lesquelles le Luxembourg est en relation. Étant donné la pression sur les honoraires et les commissions, le groupe a bien compris que le Luxembourg était une localisation d’avenir.

Elle évite de devoir obtenir un permis de conduire dans de nombreuses juridictions de manière isolée. Et les connexions dont nous disposons avec les entités du groupe sur d’autres continents permettent aussi d’attirer certains de nos clients d’Asie ou d’Amérique vers le Luxembourg s’ils décident de s’étendre en Europe. De plus, le Grand-Duché offre des opportunités pour de nouveaux acteurs qui n’y sont pas encore actifs.

Les fonds ESG deviendront progressivement une nouvelle norme et notre industrie doit s’adapter très vite.
David Suetens

David Suetens,  CEO,  State Street Luxembourg

En parlant de nouveaux acteurs, quelles conséquences a eues jusqu’à présent le Brexit dans l’activité de State Street Luxembourg?

«Luxembourg for Finance (LFF) a permis d’attirer beaucoup d’asset managers et d’assureurs au Luxembourg, il faut les en féliciter. De notre côté, nous avons eu la chance de voir arriver au Luxembourg certains clients de State Street au Royaume-Uni, comme M&G. Le fait que State Street soit bien présent là-bas nous a aidés à gagner de nouveaux clients. Toutefois, la croissance du Luxembourg dans la gestion de fonds ne provient pas uniquement du Brexit.

Elle est également liée à la circulaire de la CSSF d’août 2018 qui a exigé de la substance pour pouvoir être actif au Luxembourg. Elle a permis d’attirer pas mal de nouvelles ressources au Luxembourg et devrait, à plus longue échéance, attirer de nouveaux métiers.

On parle beaucoup de fonds verts ou responsables. Vous ressentez vraiment le poids de cette tendance?

«Personnellement, je suis convaincu par la montée des normes ESG. C’est une tendance qui peut apporter de nouvelles opportunités au secteur financier, mais aussi établir de nouvelles connexions avec l’investisseur final. La demande pour ce type de produit est vraiment en train de croître, surtout parmi les nouvelles générations. Je me réjouis de voir que le Luxembourg a déjà pris différentes initiatives, notamment grâce à l’agence de labellisation des fonds Luxflag et la Bourse de Luxembourg.

Une réglementation européenne très importante est en cours d’élaboration. Elle placera la barre très haut et pourrait devenir la référence sur les autres continents également. Voilà déjà trois piliers pour supporter cette croissance. À nouveau, cela demandera à des acteurs comme nous de reconnaître cette nouvelle tendance et d’oser investir, même si pendant deux ou trois ans, cela génère encore plus de coûts que de profits. Comme les ETF et les fonds alternatifs, les fonds ESG deviendront progressivement une nouvelle norme et notre industrie doit s’adapter très vite.

Quel est le rôle d’une société comme State Street par rapport à cette nouvelle tendance?

«Nous ne pouvons pas les aider dans leur stratégie d’investissement. Notre rôle est avant tout d’apporter de la valeur ajoutée aux données transmises à nos clients. Donc, à partir des très nombreuses données dont nous disposons, nous pouvons vraiment définir des index et analyser le positionnement des produits de nos clients par rapport à ces critères ESG. De leur côté, le public et les réglementations vont exiger de la transparence par rapport aux produits durables. Il faudra documenter de façon transparente la teneur de ces propos. Nous réalisons déjà ce travail pour des fonds classiques, nous le ferons aussi pour ce type de fonds.

Il n’y a jamais de bon plan social. Ce ne sont pas des décisions que l’on prend facilement.
David Suetens

David Suetens,  CEO,  State Street Luxembourg

State Street a négocié un plan de restructuration avec les syndicats au printemps. Pourquoi un tel plan?

«D’abord, je voudrais dire qu’il n’y a jamais de bon plan social. Ce ne sont pas des décisions que l’on prend facilement. Mais le fait est que certains services chez State Street Luxembourg peuvent être quasi entièrement digitalisés. L’objectif, au niveau du groupe, est de créer des centres d’excellence. Il s’agit très souvent de métiers spécialisés qui approchent d’une digitalisation quasi complète. Dans le cadre de ce plan, il y a donc eu délocalisation de l’activité vers la Pologne pour y développer un tel centre.

Sa mise en œuvre a déjà été entamée?

«Oui, nous avons établi un plan sur deux ans qui est en cours d’exécution. Certaines personnes resteront donc encore actives pendant une certaine période, vu que leur poste n’a pas été transféré vers la Pologne. Nous avons mené une négociation avec les syndicats pour laquelle, en tant que dirigeant, j’ai tenu à être très transparent et ouvert vis-à-vis de nos employés, même si c’est un dossier très délicat.

Je suis satisfait de la négociation avec les syndicats qui nous a permis d’aboutir à un plan équilibré. Je pense que cela a été reconnu par les représentants du personnel qui ont admis, dans leur communication vers le grand public, que la direction a pris ses responsabilités sociales. Cela montre sans doute que nous avons négocié un plan juste.

Au final, combien de personnes travailleront pour State Street Luxembourg une fois ce plan achevé?

«Le plan prévoit le départ de 101 personnes. Au total, nous employons un peu moins d’un millier de personnes, en comptant notre agent de transfert IFDS, ce qui fait toujours de nous un employeur majeur au Luxembourg.

Vous fêterez les 30 ans de State Street Luxembourg l’an prochain. Quelles sont les grandes évolutions vécues dans votre secteur d’activité en trois décennies?

«Le métier est de plus en plus basé sur l’expertise, il est devenu beaucoup plus spécialisé. Nous avons dû procéder à des acquisitions, comme je l’ai signalé, trouver l’équilibre entre les activités locales et globales. Aujourd’hui, j’observe que cette industrie est en train de changer à grande vitesse. Que ce soit au niveau des acteurs ou du gouvernement, il est important de garder l’esprit ouvert et de continuer à supporter l’industrie des fonds, très importante pour le Luxembourg.»