ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Luc Falempin (CEO de Tokeny)

«Les principales applications de NFT sont dans le gaming»



En attendant que Tokeny lance ses solutions de marché secondaire et de custody, dans deux semaines, son CEO, Luc Falempin, s’amuse de l’engouement pour les NFT, qui met en lumière… ses propres activités à la pointe de l’industrie financière. (Photo: Andres Lejona)

En attendant que Tokeny lance ses solutions de marché secondaire et de custody, dans deux semaines, son CEO, Luc Falempin, s’amuse de l’engouement pour les NFT, qui met en lumière… ses propres activités à la pointe de l’industrie financière. (Photo: Andres Lejona)

Tout le monde ne parle que de ça: les «NFT», pour «non-fungible tokens», amènent de la visibilité à Tokeny et son CEO, Luc Falempin, parce que leur solution de gestion des security tokens est beaucoup plus intéressante. Mais très novatrice pour les institutions financières.

«L’année a été un petit peu spéciale», reconnaît le CEO de Tokeny, Luc Falempin. «Nous avons eu beaucoup d’opportunités en Asie, qui est beaucoup plus loin, donc ça change un tout petit peu. En Europe, il y a eu énormément de nouvelles réglementations, un cadre réglementaire qui est beaucoup plus clair qu’avant. On voit que les institutions financières s’activent très fortement. Il y a un momentum pour la blockchain, les cryptos, les NFT, les security tokens, les CBDC, tout ça est en train de bouger très fortement.»

On entend parler de NFT, pour «non-fungible token», un peu partout, mais… c’est quoi? Tu peux expliquer cela simplement?

Luc Falempin. – «Ce qui est marrant, c’est que c’est une technologie qui existe depuis très très longtemps et qui est très simple. C’est maintenant que ça explose. Comme quoi, il faut toujours un Elon Musk ou une Paris Hilton pour assurer les tendances. Un NFT est une représentation digitale unique et indivisible. Une clé digitale qui peut représenter un actif du vrai monde ou un actif digital; on peut mettre un peu ce qu’on veut, une URL, une image ou de la data. Deux tokens ne peuvent pas être similaires, même avec le même contenu.

On fait quoi avec ça? Elon Musk a récemment vendu comme ça un NFT avec un morceau de musique…

«Il a finalement abandonné. Il y a de la data qui est liée et il a dit que c’était son NFT, qu’il a mis aux enchères. Les gens peuvent dire qu’ils sont prêts à payer tant pour avoir ce token. Si quelqu’un d’autre voulait faire le même NFT, ce serait forcément une adresse différente, même avec le même contenu.

Et donc, à quoi ça sert?

«Ce qui est intéressant, c’est qu’on peut représenter des choses de manière unique. On peut dire, comme avec Musk par exemple: ‘Ceci est mon NFT’, il y a un enregistrement sur la blockchain. N’importe qui pourrait en faire un autre, on verra que celui de Musk a été fait précédemment. Il y a un historique, même si ce n’est pas très compliqué de copier un NFT. Ça permet de garantir l’unicité d’un actif. Encore faut-il que la donnée liée à ce token soit pertinente. On voit beaucoup de NFT qui intègrent une URL; très bien, sauf que si le contenu sur cette URL change, le NFT change. Beaucoup de bruits pour pas grand-chose.

Beaucoup de gens nous contactent à propos de cela en nous disant: ‘Apparemment, maintenant, on peut tokéniser des actifs!’ On leur répond que oui, ça fait longtemps! La différence entre un security token et un NFT, c’est la fractionnalisation. Par exemple, le Musée du Louvre pourrait créer un NFT qui représente la Joconde et dire que le détenteur du NFT détient la Joconde. À chaque fois qu’il y a un transfert de propriété, il faudrait transférer le NFT. Il y a un lien automatisé. Cela fait assez peu de sens pour la majorité des actifs dans le monde traditionnel. Pour ces derniers, on les intègre dans un véhicule financier pour accéder à toute la réglementation, pour protéger les investisseurs, pour définir les règles de taxe, de succession, et surtout pour permettre la fractionnalisation. Par exemple, créer un NFT sur un bâtiment, ça ne sert pas à grand-chose. Il vaut mieux créer un fonds d’investissement, par exemple, et ensuite tokéniser les parts de ce véhicule financier pour bénéficier de tout le cadre réglementaire et de la blockchain.

Dans le cadre du bâtiment, cela rend l’asset digital et ça permet d’accélérer et de faciliter sa transmission à des tiers, par exemple, c’est ça?

«Exactement. Grâce à la blockchain, on peut automatiser des opérations et transférer ses actifs beaucoup plus facilement. On a plus de liquidités dans tous les sens du terme. Il y a plein de protocoles de finance décentralisée qui permettent la collatéralisation, d’emprunter et de prêter de l’argent grâce à la collatéralisation. Aujourd’hui, c’est principalement de la crypto qu’on met dans ce contexte. Quand il y a des mécanismes de liquidation, on vend les cryptos automatiquement. C’est très liquide et ça fonctionne. Si, maintenant, on commence à mettre des security tokens, de vrais actifs, de l’immobilier, en collatéral, ça devient assez génial. Je peux investir 100.000 euros dans un fonds immobilier et mettre ces tokens en collatéral pour récupérer 50.000 euros de fonds et réinvestir. C’était des modèles très difficiles avant et qui sont maintenant automatiques et se font en quelques minutes et sans intermédiaire de confiance, puisque ce sont des smart contracts qui servent d’intermédiaires de confiance.

Mais là, on repasse vers ton business à toi et à Tokeny…

«Je peux vous donner des exemples dans lesquels les NFT fonctionnent très bien. On parle beaucoup de digital art, on donne la valeur qu’on veut. Les principales applications du NFT sont dans le gaming. Dans l’interopérabilité qui vient grâce à la blockchain. Prenez les jeux de football: il y en a plein sur la blockchain. Neymar va créer un NFT qui représente son personnage. Dans cinq jeux différents de football, pour utiliser Neymar, il faudra ce NFT. Il y a une vraie valeur, puisque le NFT est unique et pour jouer avec Neymar dans ton équipe, il faut acheter ce NFT. Ou des armes, comme on peut voir dans tous les jeux.

Mais qui a envie d’avoir le NFT de Musk avec sa chanson et pourquoi?

«Ça ne sert à rien d’avoir soi-disant la propriété de quelque chose si on n’en a pas l’usufruit ou les droits. Si je mets une chanson dans un NFT, mais que tout le monde peut l’écouter sur Spotify, l’intérêt est très limité! Alors que si je suis effectivement le vrai propriétaire de cette chanson, je suis censé toucher des droits d’auteur. Ce qu’il faut, c’est plutôt un titre financier qu’un NFT… Plutôt un security token qu’un NFT. Il y a beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Pour l’art digital, ça peut prendre du sens, mais encore une fois, quelqu’un d’autre peut créer un autre NFT en mettant le même contenu dedans. Il n’y a que la date sur la blockchain qui permettra de connaître la date initiale.

Est-ce qu’on peut créer un NFT sans être le propriétaire de l’œuvre?

«Oui! Techniquement, oui.

Pour quoi faire?

«Pas grand-chose… sauf si vous arrivez à le vendre pour trois millions de dollars.

Qui pourrait l’acheter? Pourquoi les gens l’achèteraient? Parce que c’est le NFT d’Elon Musk?

«Oui, pour moi, c’est ce qui fait la différence. C’est pour ça que ça décolle en ce moment. Il y a des gens crédibles, connus, qui ont commencé à en faire. Quand Jack Dorsey, le CEO de Twitter, dit: ‘Ça, c’est le NFT de mon premier tweet’, tout le monde a confiance dans le fait que c’est bien celui-ci et pas un autre. Ça devient unique. Si un millier d’autres personnes font un NFT avec le même tweet, ce ne sera pas le même parce que Dorsey aura déjà annoncé le sien.

C’est presque plus important de dire que tu crées un NFT, plutôt que cet objet lui-même…

«C’est toujours pareil. La blockchain permet de forcer la confiance tout au long de la chaîne, mais il faut toujours l’input de quelqu’un de confiance. Là, c’est Jack Dorsey. Ensuite, cette confiance va voyager avec le token à chaque transfert. C’est pareil avec des security tokens, il faut un émetteur qui dise: ‘Ça, c’est mon titre financier.’

Du coup, d’une manière collatérale, ça rend plus compréhensible ce que tu fais toi, avec Tokeny?

«Oui. On a encore plus de contacts depuis quelques semaines. Ça attire pas mal d’attention. Par exemple, sur l’art, il y a eu beaucoup de NFT. En fait, tous les projets veulent fractionnaliser. Il y a une incompréhension entre un token et les tokens. Un token est un smart contract de tokens, une adresse de tokens. Dans tous les tokens ERC20, on crée des tokens, qui sont les clés générées par ce smart contract. On peut en créer autant qu’on veut. Quand on tokénise un fonds, le token smart contract, ça représente le fonds. Les parts, ce sont les tokens. C’est là que, souvent, les gens sont un peu perdus. Dans un NFT, il y a une seule clé et on ne peut pas en créer d’autres.

L’artiste qui aurait l’œuvre d’art à 100 millions, il aurait plutôt intérêt à avoir un token qui soit chez vous.

«Oui, parce qu’il créerait un token smart contract, qui sont spécialement intelligents chez nous. Ils ont plus de 120 fonctions pour les contrôler. Il dirait: ‘Mon œuvre est divisée en un millier de parts, les clés sous-jacentes qui ont certaines règles de transfert.’ Par exemple, pas d’Américains, parce qu’aux États-Unis, les investisseurs doivent être accrédités. Il y a des règles au niveau des taxes, plein de choses à prendre en compte, mais tout ça est déjà codé. Les investisseurs, avec notre système, pourraient acheter ces tokens qui représentent une part du tableau, uniquement s’ils ont le droit de le faire.

Celui qui a les droits sur une œuvre d’art pourrait en vendre une part pour dégager des liquidités pour faire autre chose?

«Exactement. Ce serait l’émetteur. Il est en possession des clés. Il ne peut pas faire n’importe quoi! Tout est transparent sur la blockchain. Si demain, il double le nombre de tokens, ce sera visible. Cet émetteur s’expose à toutes les sanctions prévues par les régulateurs et par les lois, par les auditeurs, et par toutes les garanties qui viennent par les garanties traditionnelles. 

S’il tokénisait son œuvre, il pourrait avoir de l’argent pour le réinvestir dans d’autres productions artistiques.

«Exactement. Il pourrait le mettre en collatéral pour récupérer de l’argent.

Concrètement, «collatéral», ça veut dire quoi?

«Comment fonctionnent les principaux protocoles de finance décentralisée? Il y a des gens qui empruntent de l’argent, 100.000 euros par exemple, et qui doivent mettre l’équivalent de 200.000 euros en bitcoin ou dans un autre actif, peu importe le ratio. Si le bitcoin se crashe et perd la moitié de la valeur, mon actif sera autoliquidé pour rembourser celui qui m’a prêté de l’argent. Pour les prêteurs, c’est supersécurisé! Comme les marchés sont très liquides du côté des cryptomonnaies, on vend automatiquement sur les marchés, on récupère la valeur et on rend l’argent. Ça fait des rendements incroyables, de 10%, de 20%… C’est un des modèles principaux, mais il y a plein d’autres modèles. Pour l’instant, ce qu’on peut mettre en collatéral, c’est des cryptos. Avec les systèmes qu’on fournit chez Tokeny, on peut mettre aussi des titres financiers assez facilement parce qu’on peut en garantir la propriété et le lien avec les securities. Ça ouvre un marché beaucoup plus intéressant.

Quand on parle de collatéral, ça veut juste dire que quand on crée un token chez toi, tu mets une garantie constituée par une valeur en bitcoins.

«Imaginons un émetteur qui a un tableau de 100 millions d’euros. Il va créer 100 tokens qu’il peut vendre ou pas. Ils ont une valeur sur le marché. Ils sont potentiellement échangés. Si un des détenteurs de ces tokens, l’émetteur ou les gens qui ont acheté des tokens, veulent emprunter de l’argent, ils vont envoyer ces tokens dans un smart contract qui va bloquer ces tokens, les mettre en gage et, en échange, ils vont récupérer des stable coins. Petit à petit, ils vont payer les intérêts et, à un moment, ils vont vouloir récupérer leur token mis en gage. Ils vont rembourser ce qu’ils ont emprunté et récupérer leur token.

Ça dépendra de la valeur du token au départ, soit quand il est émis, soit quand il est échangé?

«C’est ça. C’est pour ça que ça marche bien avec les cryptomonnaies. Ça met un petit peu de temps à venir avec les security tokens. C’est aussi pour ça que je pense que l’immobilier est un actif super intéressant à tokéniser. La valeur de l’immobilier n’est pas trop difficile à définir, il y a des données de marché, des transactions, et l’immobilier, ça ne perd pas sa valeur du jour au lendemain. Les commodities, c’est super intéressant, comme l’or ou le palladium, il y a une vraie valeur de marché. Comme il manquait le marché secondaire sur les security tokens, à cause des réglementations, on n’en est pas encore là. Dans deux semaines, on lance notre solution de marché secondaire pour les security tokens, un réseau de petites annonces où les investisseurs peuvent trouver une contrepartie, ensuite ils négocient entre eux hors de la plateforme; c’est important pour ne pas être un exchange, et ils peuvent utiliser la blockchain pour finaliser la transaction avec un système de smart contract pour garantir que les tokens vont quitter leur wallet seulement quand ils auront récupéré les autres. Les deux contreparties doivent signer avant que l’échange se fasse. 

Et là, ce sera token contre token?

«Il y a différentes fonctions de transfert. L’émetteur peut choisir. Soit simple, soit conditionnel – j’envoie mon token, mais l’émetteur doit valider pour être sûr que tout va bien –, et les DVP, où les deux contreparties doivent signer la transaction blockchain et c’est un smart contract qui va faire le reste.

Les valeurs qui sont adossées à ces tokens, c’est quoi?

«Soit c’est de l’argent on chain ou off chain. Si c’est un DVP, c’est un security token contre un stable coin. 

Et vous, vous en êtes où?

«On aimerait bien accélérer davantage. On discute avec beaucoup d’institutions financières de plus en plus grosses. Ce sont des projets stratégiques pour elles. Ce qui manque, c’est un stable coin crédible en euros sur le marché. Ça aiderait beaucoup. On lance nos solutions de marché secondaire et de custody de security token avec le chainID, les dernières briques pour débloquer l’écosystème. On essaie d’aider les institutions financières à lancer leur plateforme digitale de digital assets. Il manque que les investisseurs, en fonction de leur profil, puissent trouver des actifs intéressants sur l’infrastructure blockchain, qui est beaucoup plus efficace, transparente et moins coûteuse. 

ll faut des fonds d’investissement tokénisés, des assets immobiliers…

«On a tout le moteur. Il manque l’essence. Il faut des émetteurs et des investisseurs. Des assets à tokéniser. La plupart de ces assets sont en général émis par les banques pour le compte de leurs clients. On est en pleine phase d’éducation et on leur montre comment ça marche sur la blockchain, que c’est beaucoup moins compliqué que ce qu’elles pensent et que ça ouvre tout un écosystème de possibilités.

La rentabilité est meilleure ou c’est juste une question d’accélération et de facilitation du business?

«Pour les investisseurs, il y a énormément d’avantages. Pour les émetteurs aussi. Pour les intermédiaires, ça dépend comment ils se situent dans la chaîne et ce qu’ils font. Globalement, on a besoin de moins d’intermédiaires et les rôles sont un petit peu différents. Il faut qu’ils se réinventent un tout petit peu. On a toujours besoin d’une entité de confiance. Le rôle de la custody n’a plus rien à voir, l’actif, le papier qui représentait le security, est maintenant sur la blockchain. Pas besoin de le garder dans un coffre. Mais on a toujours besoin d’un custodian qui va gérer les recoveries, quand un investisseur a perdu son wallet. Ça prend le temps qu’elles se réinventent, qu’elles testent un premier token… Il y aura une phase d’accélération très forte, idéalement en fin d’année, voire en début d’année prochaine, quand ces proofs of concept auront été validés.»