PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Assurances

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«La pandémie en tant que telle est inassurable»



Marc Hengen est administrateur délégué de l’ACA depuis mars 2013. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Marc Hengen est administrateur délégué de l’ACA depuis mars 2013. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Marc Hengen, administrateur délégué de l’association professionnelle des assureurs et réassureurs établis au Luxembourg (ACA), revient sur le rôle des assureurs pendant cette crise sanitaire inédite.

Les 12 derniers mois ont été particuliers. Comment les assureurs ont-ils traversé cette crise inédite?

Marc Hengen . – «Il faut souligner qu’il y a eu plusieurs crises au sein de cette période marquée par la pandémie actuelle. La première des crises est la crise sanitaire. Elle a été soudaine et imprévisible. En tant qu’employeurs, les assureurs se sont organisés afin de garder les activités opérationnelles en ayant recours au télétravail. D’un autre côté, les assureurs ont vu une partie de leur clientèle se priver d’activité à la suite des mesures pour lutter contre les effets de la pandémie.

Vous pouvez détailler les différentes crises?

«La crise sanitaire a été accompagnée d’une sévère crise boursière. Pendant les premières semaines de cette crise sanitaire, on a vu les bourses chuter de 30%. Ce qui a affecté les actifs des assureurs, qui doivent garder des ratios de solvabilité. Si ce ratio descend trop, l’assureur doit remettre du capital. Heureusement, la situation n’a pas été jusque-là. La bonne nouvelle a été la reprise rapide des marchés financiers, qui affichent aujourd’hui une très bonne forme. Un deuxième volet de cette crise a été le manque de contacts avec la clientèle, ce qui a eu des répercussions sur le chiffre d’affaires des assureurs. Le secteur des assurances luxembourgeois est très tourné vers l’étranger, et notamment sur l’assurance-vie avec des clients en gestion patrimoniale. Sur ce créneau, les assurances ont enregistré une perte de CA de 25% par rapport à l’année précédente, ce qui est très important, même si 2019 a été une très bonne année. Le Commissariat aux assurances a imputé les raisons de cette baisse à l’impossibilité de voir les gens, mais également à l’incertitude liée à l’évolution imprévisible de cette crise.

Désormais, les marchés boursiers affichent une meilleure performance. Dès lors, êtes-vous plus optimiste quant à l’avenir?

«Pour le moment, l’évolution de la pandémie et l’accélération de la vaccination ouvrent de meilleures perspectives et donc une meilleure liberté de circulation à venir. Ce qui va permettre un développement commercial plus serein.

Au plus fort de cette pandémie, les notions de solidarité et de bon sens ont été mises en avant afin d’aider les personnes et les entreprises en difficulté. Par exemple, certains propriétaires ont gelé les loyers. Y a-t-il eu des actions similaires avec les assureurs?

«Chaque assureur s’est appuyé sur ses agents et son réseau dans la mesure du possible. Il n’y a pas eu de mesures ou de décisions générales. Les décisions se sont faites au cas par cas suivant la situation de chaque client, donc il n’y a pas eu de coordination sur ce sujet au niveau de l’Association professionnelle des assureurs et réassureurs (ACA).

Tout n’est pas assurable. L’assurance repose sur une solidarité et une redistribution.
Marc Hengen

Marc Hengen,  a dministrateur délégué,  ACA

Outre les relations au cas par cas, quel rôle le secteur de l’assurance a-t-il joué pour aider le Luxembourg à traverser cette crise?

«Les assurances ont fait preuve d’une certaine diligence envers la clientèle pour trouver des solutions. Mais surtout, le secteur luxembourgeois a massivement participé à la souscription de l’emprunt obligataire de l’État luxembourgeois, à des taux en dessous de 0 pour certaines émissions. Ce qui est une forme de solidarité, car cet emprunt a servi à soutenir les aides étatiques. Les assureurs ont donc joué leur rôle en prenant pour plus de 400 millions d’euros d’obligations dans l’emprunt obligataire de l’État de 2 milliards d’euros.

C’est une pratique inédite?

«C’est vrai que les obligations sont des outils d’investissement très prisés par les assureurs. Mais je pense qu’aussi massivement que cela, c’était tout de même une première. Nous avons encouragé nos membres à suivre cette démarche pour soutenir les efforts financiers nécessaires au pays pour gérer et traverser cette crise. Et puis, l’État luxembourgeois est un émetteur de qualité.

Est-ce que l’on peut assurer la perte d’activité?

«Il existe des assurances intervenant après un incendie ou une tempête afin de couvrir ce que l’on appelle la perte d’exploitation. Mais la pandémie n’entre pas dans ce cas de figure. La pandémie en tant que telle est inassurable. De plus, les fermetures sont décidées par l’État pour des raisons précises et justifiées. Donc l’interdiction de l’activité. A priori, la première décision est celle du gouvernement pour des raisons sanitaires. La pandémie n’est donc pas assurable.

Tout comme une catastrophe nucléaire…

«Tout n’est pas assurable. L’assurance repose sur une solidarité et une redistribution. Dès lors, si l’ensemble des assurés est concerné par un sinistre, cela ne peut évidemment pas fonctionner, surtout au même moment. Donc, effectivement, une pandémie n’est pas assurable, tout comme une catastrophe nucléaire ne l’est pas.

J’ai de très bons échos de la part des nouveaux arrivants sur leur choix du Luxembourg comme un hub européen.
Marc Hengen

Marc Hengen,  a dministrateur délégué,  ACA

Avec le Brexit, de nouveaux assureurs sont arrivés au Luxembourg, ce qui a boosté le secteur luxembourgeois.

«Effectivement, de nouveaux acteurs sont arrivés au Luxembourg dès 2017 et 2018 et les transferts d’activités se sont surtout faits en 2019. Cela explique les bons résultats du secteur sur cette année. De même, les nouveaux arrivants sont devenus des membres de l’ACA et de notre communauté. C’est tout un pan d’activité qui est arrivé au Luxembourg, notamment le segment de l’assurance non-vie internationale. Pour quantifier cet apport, sur les 13 milliards de primes en non-vie internationale, l’apport d’activités des nouveaux arrivants compte pour trois quarts de cette somme.

Les nouveaux arrivants sont arrivés rapidement, mais n’avez-vous pas peur que, pour une raison ou pour une autre, ils décident de partir ailleurs en Europe?

«C’est toujours un risque dans les affaires de voir des entreprises choisir un autre lieu pour y développer des activités. Mais d’un autre côté, sur les dernières années, nous avons davantage vu des entreprises venir au Luxembourg. Je pense que le choix du Luxembourg par ces entreprises a été mûrement réfléchi dès le résultat du référendum ouvrant la voie au Brexit. Cela n’a pas été une décision prise dans la panique. Les entreprises en question voulaient garder leur clientèle européenne.

Mais on peut imaginer qu’au bout de quelques années, des entreprises du secteur décident finalement de choisir Francfort, Bruxelles, Paris ou Amsterdam.

«Absolument, c’est possible. On ne peut attacher personne au Luxembourg. Mais pour le moment, j’ai de très bons échos de la part des nouveaux arrivants sur leur choix du Luxembourg comme un hub européen. Je rappelle que la force du pays réside dans son ouverture, en plus d’un écosystème financier très complet et très tourné vers l’international. Donc c’est un lieu où plusieurs langues sont parlées, mais aussi écoutées et comprises.

De plus, nous disposons d’un régulateur, le Commissariat aux assurances, qui sait apporter toute son attention en plus de savoir réguler et surveiller les acteurs du secteur.

Peut-être que nous sommes encore une fois plus prudents avec une vision à long terme.
Marc Hengen

Marc Hengen,  a dministrateur délégué,  ACA

Comment s’est porté le secteur de l’assurance au premier trimestre?

«Je n’ai pas encore les chiffres, qui seront communiqués dans quelques semaines par le Commissariat aux assurances. Il va falloir patienter un peu. Les assureurs sont toujours des personnes prudentes. Ce qui est certain, c’est qu’au niveau de l’assurance-vie, c’est plutôt la fin de l’année qui est déterminante pour savoir si l’année sera bonne ou mauvaise. Ce que je peux dire, c’est que je n’ai pas d’échos catastrophiques.

Vous êtes en train de renégocier la convention collective du secteur de l’assurance, qui compte environ 4.000 emplois. Elle est un peu différente de celle du secteur bancaire et vous arrivez souvent à un accord avant vos collègues banquiers…

«Effectivement, la dernière fois, nous avons trouvé un accord avec les syndicats avant le secteur bancaire. Ce sont des négociations importantes afin de garder une certaine prévisibilité dans le secteur. Mais nous sommes toujours en négociation et je ne ferai pas de commentaire à ce stade des discussions.

Comparé au secteur bancaire, le secteur de l’assurance connaît une plus grande stabilité, moins de plans sociaux. Comment l’expliquez-vous?

«Oui, je pense que le business model est complètement différent. Peut-être que les décisions de restructuration se prennent moins facilement dans le secteur de l’assurance qu’ailleurs. Je n’ai pas vraiment de réponse, peut-être que nous sommes encore une fois plus prudents avec une vision à long terme.»

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