POLITIQUE & INSTITUTIONS — Monde

Bertrand Piccard, Fondation Solar Impulse

«On marche complètement sur la tête»



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Le Suisse Bertrand Piccard veut faire entendre au monde politique que des solutions technologiques existent pour sauver la planète. (Photo: Nader Ghavami)

De passage au Luxembourg, Bertrand Piccard, père du projet Solar Impulse, a accordé à paperjam.lu une interview qui oscille entre optimisme par rapport à l’ingéniosité humaine et pessimisme face au manque de réactivité politique.

Aventurier de l’écologie, le Suisse Bertrand Piccard a réalisé un tour du monde dans l’avion solaire Solar Impulse entre 2015 et 2016. Bâtissant aujourd’hui sur ce pari fou, il a créé la Fondation Solar Impulse qui s’est mise à la recherche de  1.000 solutions technologiques pour protéger l’environnement . Un projet colossal soutenu notamment par 13 grandes firmes internationales, dont BNP Paribas, Solvay et Engie. Mardi 12 novembre, en soirée, il tenait justement une conférence dans les locaux de BGL BNP Paribas à Luxembourg. Nous en avons profité pour le rencontrer.

Près de 30 ans après le Sommet de la Terre de Rio, avez-vous l’impression que des progrès importants ont été faits?

Bertrand Piccard. – «Non, pas du tout. C’est incroyable, mais la situation est encore plus grave qu’en 1992. Comme les réactions augmentent de manière linéaire et que le problème augmente de manière exponentielle, à chaque minute qui passe, l’écart entre ce que l’on fait et ce que l’on devrait faire augmente. Ça ne veut pas dire que rien n’a été fait, mais le problème s’est encore aggravé parce que les réactions n’ont pas suffi.

À chaque minute qui passe, l’écart entre ce que l’on fait et ce que l’on devrait faire augmente.
Bertrand Piccard

Bertrand Piccard

Comment en est-on arrivé là?

«En 1992, les solutions n’étaient pas rentables. Ça coûtait très cher de pouvoir réagir. Les énergies renouvelables étaient beaucoup plus chères que les énergies fossiles, les technologies pour améliorer l’efficience énergétique n’étaient pas encore disponibles. Tout cela est venu peu à peu. Mais il est clair que des décisions auraient dû être prises au niveau des États concernant les plastiques dans les océans, la pollution de l’air, les antibiotiques dans la nourriture, au niveau des inégalités qui sont inacceptables dans notre monde. Tout cela ne nécessitait pas de technologies nouvelles.

Mais ça n’a pas été fait, parce que la nature de l’être humain est telle qu’on attend une crise pour réagir. On attend qu’il soit trop tard pour s’inquiéter. On ne réagit que si on est poussé à le faire. Spontanément, peu d’êtres humains aiment le changement.

En plus, il règne dans le monde politique un court-termisme, un laxisme, une complaisance, une paresse qui est totalement inacceptable. On ne fait même plus du capitalisme. Le capitalisme est là pour augmenter le capital. Or, aujourd’hui, on diminue le capital humain en écrasant les gens avec des salaires minimaux, on détruit le capital nature, celui des ressources naturelles, et on détruit le capital santé.

On marche complètement sur la tête. Il est urgent de réagir avec des technologies appropriées et du bon sens politique, qui manque considérablement.

Je suis admiratif de ce que les jeunes ont réussi à faire en une année.
Bertrand Piccard

Bertrand Piccard

Partout dans le monde, des jeunes manifestent pour le climat. Quel message leur adressez-vous?

«Il est fondamental que les jeunes parlent enfin au monde politique avec des mots un peu moins diplomatiques que ceux qui ont été utilisés jusqu’à aujourd’hui. Je suis admiratif de ce que les jeunes ont réussi à faire en une année en poussant les gouvernements à enfin déclarer des urgences climatiques. Et le monde politique commence à réagir: les jeunes, ce sont des électeurs.

Étant donné l’urgence actuelle, que doivent faire les politiques pour faire progresser la situation?

«Il y a deux axes. Un axe de bon sens, qui est celui d’interdire ce qui est clairement dangereux pour la santé des citoyens. Cela concerne la qualité de l’alimentation, les plastiques dans les océans, la qualité de l’air… L’autre chose à faire est d’instaurer des standards environnementaux et énergétiques beaucoup plus ambitieux pour pouvoir tirer toutes les solutions technologiques rentables vers le marché.

Il faut quand même bien constater qu’aujourd’hui, il est autorisé de rejeter autant de CO2 que l’on veut dans l’atmosphère. Il n’y a aucune limite, ce qui n’est absolument pas normal. Avec ma fondation Solar Impulse, nous sommes en train de sélectionner 1.000 solutions qui sont technologiquement crédibles, financièrement rentables, et qui protègent l’environnement. Mais pour qu’elles arrivent sur le marché, il faut que les normes environnementales et les standards énergétiques favorisent leur implémentation.

Aujourd’hui, les gouvernements ne le font pas. Il est d’ailleurs intéressant de voir que l’Europe fait plus que les gouvernements nationaux. La Commission européenne n’étant pas élue là où elle officie, ses membres peuvent se permettre d’être beaucoup plus ambitieux dans les standards. Alors que les gouvernements élus par la population affichent une frilosité qui va leur coûter cher.

Investir aujourd’hui dans les énergies fossiles, c’est favoriser des actifs pourris.
Bertrand Piccard

Bertrand Piccard

Croyez-vous à la montée d’une finance qui se veut durable pour sauver la planète?

«Elle est totalement nécessaire. Quelques grands acteurs s’y sont déjà engagés. BNP Paribas a annoncé publiquement, preuves à l’appui, qu’elle se désinvestit des énergies fossiles pour investir dans le renouvelable et l’efficience énergétique. C’est un excellent message. Cela montre à tout le monde que c’est rentable de le faire. Il faut bien voir les choses: investir aujourd’hui dans les énergies fossiles, c’est favoriser des actifs pourris. Comme les subprimes…

Les actifs dans les énergies fossiles valent beaucoup moins que leur cotation actuelle, simplement parce qu’on n’utilisera pas toutes les réserves. Il y aura un effet des taxes carbone, et les gens ne voudront pas continuer à utiliser des énergies fossiles alors que le renouvelable est moins cher. Tout à coup, les investissements dans ces énergies vont s’écrouler. Cela donnera une crise financière si les entreprises de ce secteur ne se diversifient pas. Il est extrêmement important que le monde de la finance force les entreprises du secteur des énergies fossiles à se diversifier.

Chaque citoyen s’interroge sur ce qu’il peut faire de concret par rapport à la lutte contre le réchauffement climatique. Si vous aviez un geste quotidien à conseiller, ce serait quoi?

«Il faut économiser l’énergie chez soi de toutes les manières possibles. Utiliser des ampoules LED, des pompes à chaleur, isoler les bâtiments… Les habitations sont à la base de 40% des émissions de gaz carbonique dans le monde. C’est donc un enjeu énorme. Chacun peut diviser par deux ses émissions de CO2 en agissant sur son propre logement.

Ensuite, il faut consommer beaucoup plus local. Il faut totalement renoncer à tout ce qui est lié à la déforestation, quel que soit le pays où elle se produit. Il faut donc cesser d’utiliser l’huile de palme, le soja et la viande brésilienne… Il faut développer une conscience de ce que l’on consomme.

Quelle est la grande leçon que vous retirez de l’aventure Solar Impulse?

«J’en retiens que les technologies propres et les énergies renouvelables peuvent permettre des choses a priori impossibles. Tous les spécialistes m’avaient dit que je n’y arriverais pas. Mais en fait on peut! Solar Impulse n’était pas seulement un avion fonctionnant à l’énergie solaire, il était aussi extrêmement efficient sur le plan énergétique, il pouvait se contenter de l’énergie solaire de la journée pour voler jour et nuit. Cela montre bien à quel point l’efficience énergétique est extraordinaire.

Toutes les solutions sont là, mais elles ne sont pas connues et pas utilisées.
Bertrand Piccard

Bertrand Piccard

Après l’aventure Solar Impulse, envisagez-vous un nouveau défi/projet personnel pour marquer les esprits?

«À présent, je travaille à fond au sein de ma fondation sur les 1.000 solutions pour l’environnement. C’est très intéressant. Pour l’instant, nous en avons détecté 295, labellisées par notre fondation, et qui sont donc crédibles et rentables. On observe une créativité merveilleuse dans les start-up comme dans les grandes entreprises, dans le monde entier.

On voit aussi que toutes les solutions sont là, mais qu’elles ne sont pas connues et pas utilisées. Elles restent souvent au stade de start-up parce que les gouvernements ne savent même pas qu’elles existent et ne favorisent pas du tout leur utilisation. Je trouve extraordinaire de se dire que, dans un monde où tout le monde déprime à cause des problèmes, on peut donner de l’espoir avec des solutions. C’est fondamental!

Le but final est d’amener toutes ces solutions aux chefs d’État de la planète, de manière à leur donner des outils, un portfolio de solutions. Je vais donc entamer un nouveau tour du monde des solutions pour présenter ce portfolio aux gouvernements. Une fois qu’on leur aura apporté ces solutions, ils n’auront plus d’excuses pour ne pas agir.

Restez-vous optimiste par rapport au genre humain?

«Je reste optimiste quand je vois la quantité de solutions que l’on a, et je suis très pessimiste quand j’observe le peu que l’ont fait avec ces solutions, le temps qu’il faut pour les mettre en œuvre et pour faire bouger les choses. Mais on ne peut pas changer la nature humaine, et c’est aussi pour cela que j’essaie de composer avec.

Si les gens veulent du profit, de la création d’emplois, des avantages professionnels, offrons-leur ça, mais avec des solutions qui protègent l’environnement plutôt qu’avec des solutions qui polluent. Je ne prône donc pas la décroissance. Je pense qu’elle va amener au chaos social. Mais la croissance quantitative que l’on connaît actuellement va, elle, amener au chaos environnemental.

Il reste donc une troisième voie, celle de la croissance qualitative qui permet de gagner de l’argent et de créer des emplois en remplaçant ce qui pollue par ce qui est propre. C’est le marché industriel du siècle. Donc, si le problème du changement climatique n’existait pas, s’il n’y avait pas de problème de protection de l’environnement, ce serait quand même logique autant qu’écologique d’effectuer cette transition technologique.»