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Wim Delvoye

Querelle autour de la «Chapelle»



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«Chapelle» (2006), commande du Mudam à l’artiste belge Wim Delvoye, va être prochainement démontée. (Photo: Rémi Villaggi)

On peut se poser des questions suite à l’annonce du retrait programmé de la «Chapelle» de Wim Delvoye au Mudam. Le démontage de cette œuvre se justifie-t-il vraiment?

Il semble que ce démontage ne soit pas du goût de tout le monde au sein du Mudam, puisque la presse, en l’occurrence Le Quotidien, a été informée par voie non officielle du projet de démontage de la «Chapelle» de Wim Delvoye. Ce sujet a même fait l’objet d’une question parlementaire posée par le député Fernand Kartheiser (ADR) le 23 mars, auquel le ministre de la Culture Xavier Bettel a répondu le 3 avril.

Cette œuvre, commandée en 2006 spécialement pour le musée sous la direction de Marie-Claude Beaud, a été installée dans un espace du premier étage, originellement prévu pour être une salle de réunion. D’inspiration gothique et à l’imagerie subversive, elle exerce un fort pouvoir d’attractivité et est en soi un élément remarquable et mémorable du musée.

En témoignent entre autres les quelque 200 articles que l’artiste a répertoriés au sujet de cette œuvre, et pas seulement dans des publications spécialisées. Il est peu d’œuvres d’art qui suscitent une telle identification et jouent un rôle presque de mascotte. À l’heure du «nation branding», est-ce vraiment ce type d’action dont nous avons besoin? Cette œuvre permet de distinguer Luxembourg par son engagement pour l’art à travers une œuvre qui interroge la religion, la mort, le sexe, la matérialité… Pourquoi alors retirer cette œuvre forte au public, aux touristes, et amateurs d’art contemporain?

Elle a l’air professionnelle, mais n’a donné aucune raison valable, à mon sens, pour retirer l’œuvre des salles du musée.

Wim Delvoye, artiste, créateur de la «Chapelle»

Une communication difficile

L’artiste n’a été informé du démontage qu’après que l’information n’est sortie dans la presse, et pour lui demander s’il souhaitait y assister. Un peu surpris par cette nouvelle, il a demandé un entretien téléphonique avec la directrice du Mudam, Suzanne Cotter. «Je ne la connais pas encore, et je voulais m’entretenir avec elle au sujet des raisons de ce démontage. Mais Madame Cotter est très souvent en déplacement et n’est pas facilement joignable», témoigne Wim Delvoye, contacté par la rédaction de paperjam.lu.

«Finalement, après une semaine d’échanges d’e-mails avec l’équipe, j’ai réussi à parler à la directrice. Elle a l’air professionnelle, mais n’a donné aucune raison valable, à mon sens, pour retirer l’œuvre des salles du musée. Elle m’a simplement dit qu’elle voulait placer à cet endroit l’atelier des enfants. La discussion est restée polie, mais est-ce une bonne alternative pour Luxembourg? L’œuvre a beaucoup aidé à la réputation du musée, qui, vous le savez, a déjà connu beaucoup de turbulences. Je lui ai proposé d’attendre, de prendre un peu de temps pour que nous puissions nous rencontrer. Je voulais lui parler avant que tout ne prenne plus d’ampleur. Je me suis entretenu aussi avec Philippe Dupont, vice-président du Mudam, qui m’a parlé comme s’il tenait le rôle d’un avocat, en me rappelant régulièrement depuis combien de minutes nous parlions, comme s’il allait m’envoyer sa facture d’honoraire par la suite… Il était visiblement irrité par mon appel.» 

Un lieu permanent dédié à la programmation pédagogique sera créé au premier étage du musée.

Service communication du Mudam

Un espace dédié aux ateliers

Dans un communiqué de presse confirmant le soutien de The Leir Charitable Foundations au Mudam dans sa mission pédagogique pour les 10 prochaines années, le service de communication du Mudam confirme en effet qu’«un lieu permanent dédié à la programmation pédagogique sera créé au premier étage du musée sous le patronage de The Leir Charitable Foundations. Cet espace, conçu par l’architecte I.M. Pei comme salle de réunion sera inauguré le 9 juin 2018 à l’occasion du vernissage Mudamini, dédié aux enfants.» Il s’agit donc bien là de la salle qu’occupait jusqu’à présent la «Chapelle».

Si cet espace présente l’avantage de donner accès à un point d’eau (lavabo) et à des toilettes qui peuvent être, certes, pratiques pour des ateliers pédagogiques, l’espace est beaucoup plus petit: une fois la «Chapelle» démontée, 77m2 seront disponibles, contre 149m2 dans le Leir Pavillon du rez-de-chaussée. Mis à part l’accès à un lavabo, on peut donc vraiment s’interroger sur l’intérêt de déplacer l’atelier pédagogique et de priver le Mudam de sa «Chapelle». Par ailleurs, l’espace n’était certes pas initialement conçu pour accueillir une œuvre, «mais Pei était très content que cette œuvre soit installée à cet endroit», a précisé l’artiste.

Pour me distraire, Madame Cotter m’a précisé que mon œuvre ‘Untitled (Truck Tyre)’ serait présentée prochainement.

Wim Delvoye, artiste, créateur de la «Chapelle»

D’autres œuvres de la collection

L’espace dégagé au rez-de-chaussée sera utilisé pour présenter d’autres œuvres de la collection. Depuis le 31 mars et jusqu’en novembre, le public peut admirer l’installation «Fixed Points Finding a Home» (2012) de Sarah Sze, et à partir du 8 avril, le dessin mural que Marc Couturier avait réalisé in situ pour l’ouverture du musée dans l’espace Artlab 1 au premier étage sera également présenté dans ce pavillon. Un espace très exposé à la lumière qui ne répond pas à des conditions d’exposition optimales pour bon nombre d’œuvres de la collection.

Sarah Sze, Fixed Points Finding a Home, 2012 Commande et Collection Mudam Luxembourg, donation 2012 – Les Amis des Musées d’Art et d’Histoire Luxembourg © Photo : Aurélien Mole / Mudam Luxembourg

Quid alors de la «Chapelle»? Après son démontage le 28 mai, l’œuvre «restera disponible pour d’autres expositions à l’avenir», précise le Mudam. Quant à une éventuelle restauration énoncée par Xavier Bettel dans la réponse parlementaire, il semblerait que l’œuvre n’en ait pas besoin: «Nous avons déjà opéré gratuitement une restauration partielle de l’œuvre en 2012, et à ma connaissance, l’œuvre est en bon état. En tout cas, rien qui ne nécessiterait son démontage total», précise Wim Delvoye.

«Pour me distraire, Madame Cotter m’a précisé que mon œuvre ‘Untitled (Truck Tyre)’ serait présentée prochainement. Elle est maligne, mais n’a-t-elle pas encore fait ses preuves au Mudam qu’elle en balaye déjà l’histoire», insiste Wim Delvoye. Après avoir raccourci l’exposition de Su-Mei Tse (d’une semaine), le démontage de la «Chapelle» est un autre signe négatif envoyé par la nouvelle direction. Sans parler du licenciement supposé de Clément Minighetti (source: Woxx), curateur en chef depuis une dizaine d’années au Mudam, que le musée n’a pas souhaité commenter…