PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Analyse

Les effets négatifs avant les effets positifs



Le pétrole continue d'être pompé et son prix de chuter.  (Photo: Pixabay)

Le pétrole continue d'être pompé et son prix de chuter. (Photo: Pixabay)

Pour Jacques Chahine, les côtés négatifs de la chute du pétrole se voient plus vite que les côtés positifs. Explications dans la chronique financière de ce jeudi, par le président de la Sicav Digital Funds.

Au moment où nous rédigeons cette article, le prix du baril est tombé à 46$ pour le WTI et 2$ de plus pour le Brent, venant d’un cours de 110$, en l’espace de quelques mois. Les raisons sont maintenant bien connues: les lois du marché ont été libérées par rapport aux prix imposés par le cartel de l’Opep qui a volé en éclat. L’offre et la demande sont devenues déséquilibrées, d’une part, par l’arrivée sur le marché de pétrole non conventionnel, et d’autre part, par la chute de la demande provoquée par le ralentissement de l’économie mondiale. Les États-Unis sont redevenus le premier producteur mondial de pétrole et de gaz naturel, proches de l’Arabie Saoudite et la Russie grâce à l’arrivée du pétrole de schiste. L’Opep a bien fait un appel du pied à tous les producteurs pour réduire leur production, mais c’était chimérique de discipliner autant d’acteurs, d’autant plus que la libre entreprise aux États-Unis n’aurait jamais obtempéré.

Si l’Arabie Saoudite avait fait l’effort seule, comme par le passé, de réduire sa production, elle pouvait maintenir des prix élevés. Mais les prix élevés génèrent eux-mêmes leurs propres chutes puisqu’ils incitent à produire encore plus et un autre round de réduction de production serait nécessaire. Les producteurs du Golfe ont refusé de faire seuls les sacrifices. Le cartel n’a pas eu d’autre choix que de laisser jouer les lois du marché, dans l’espoir que les producteurs les plus chers seraient les premiers à faire faillite. L’Arabie Saoudite est par ailleurs l’alliée et le «protégé» des États-Unis et la chute du baril a le plus grand impact sur l’Iran, ennemi mortel, et la Russie, qui va en souffrir encore plus que du boycott.

Le résultat est que tout le monde a maintenu sa production, voire parfois l’a augmentée pour pallier le manque de recettes. Seuls quelques puits marginaux ont fermé aux États-Unis.

Par ailleurs, l’arrivée massive des nouveaux gisements de pétrole coïncide avec l’arrivée du gaz de schiste et celle des énergies renouvelables, qui commencent à couvrir une partie des nouveaux besoins énergétiques avec un taux de croissance de plus de 30% par an.

Le marché table sur 70$-80$ comme prix d’équilibre

Le prix du baril à 45$ ou 50$ est en «solde». En effet, les prix futurs, cotés sur les marchés, montrent que si l'on veut être livré en pétrole à l’horizon 2019 (quatre ans), il faut payer entre 70 et 75$ le baril. La même courbe des futurs que nous faisions fin 2013 montrait qu’à l’horizon 2019 le Brent valait 90$, alors que le prix spot était à 111$. Le marché, dans sa sagacité, voyait bien poindre une correction des prix à cet horizon mais ne l’attendait pas si tôt et aussi brutalement.

Un effet contango important

Le pétrole, plus cher dans l’immédiat que dans le futur, crée un effet «contango» où l'on fait un arbitrage sans risque. Il suffit d’acheter du pétrole à crédit (quasi 0% de taux d’intérêt), le stocker et le livrer dans le futur. Sauf que le stockage coûte de l’argent et un des moyens est de le laisser immobile dans des supertankers désœuvrés qui contiennent deux millions de barils. On peut aisément stocker 100 millions de barils en incluant les stockages à terre, soit un ou deux jours de consommation ou l’équivalent de 5 à 10 milliards de dollars. Ce stockage joue un rôle régulateur, car à des velléités de hausses exagérées du baril, ce pétrole sera remis sur le marché.

Les marchés futurs n’ont évidemment pas toujours raison, mais représentent une prévision avec des intervenants qui risquent leur argent pour la faire. Ce tour d’horizon permet de dire que les consommateurs ont quelques beaux jours devant eux pour profiter et remplir leur réservoir au rabais.

Les marchés futurs anticipent un baril entre 65 et 70$ à l’horizon 2019:

Brent future curve prices 

Les énormes profits des pétrolières en chute libre

La chute vertigineuse du baril a entraîné avec elle une hausse sensible de la volatilité des marchés, qui hésitent entre les bienfaits et les méfaits de cette baisse. On voit évidemment l’impact positif sur le pouvoir d’achat des consommateurs et sur les entreprises consommatrices de pétrole ou d’énergie, à commencer avec tout ce qui s’apparente au transport, compagnies aériennes en tête. Mais on voit aussi les effets négatifs sur un secteur qui est loin d’être négligeable en termes économiques et d’emploi. Selon nos calculs, le secteur énergie représente environ 8% de la capitalisation boursière en Europe et aux États-Unis, mais représentait respectivement 13 et 11% des profits des sociétés en 2014. Mais la dégringolade des profits est déjà patente, -38% aux États-Unis et -27% en Europe, celle-ci facturant en dollars avec une partie de ses coûts en euros.

Effets négatifs avant les effets positifs

La pression sur les profits se répercute déjà dans l’arrêt des investissements et des plans sociaux. Normalement, on devrait voir un effet d’aubaine pour les sociétés industrielles, notamment la chimie, l’agriculture, le transport, la construction… L’Europe devrait mieux en profiter que les États-Unis, qui ont un secteur énorme informatique (20% de la capi), ne consommant évidemment pas de pétrole. Nous ne constatons malheureusement pas ce phénomène pour le moment au niveau des révisions des profits par les analystes, à moins que des perspectives plus nettes apparaissent avec les parutions des résultats de fin d’année.

La dégringolade des profits pétroliers impacte lourdement l’ensemble de l’indice:

Estimates EPS for S&P 500

Au niveau géopolitique, les gagnants sont le Japon, la Chine et l’Inde parmi les grands pays. Des grands perdants sont déjà la Russie, qui est entrée en récession, et le Venezuela, qui risque d'entrer en faillite. Les autres grands pays producteurs comme les pays du Golfe vont restreindre leurs investissements et impacter certaines exportations.

En conclusion, l’impact de la chute du baril ne semble pas aussi évident à première vue, car les effets négatifs semblent apparaître beaucoup plus immédiatement que les effets positifs à court terme.

L’environnement paraît pour une fois idyllique pour l’Europe avec la conjugaison d’une dévaluation massive de l’euro, une baisse du pétrole et des matières premières et des taux d’intérêt proches de zéro, dans l’attente de savoir ce que Draghi fera en plus. Il faut ajouter à cela la locomotive américaine qui tire l’économie mondiale. Il ne nous reste plus qu’à retrouver un peu d’optimisme grâce à l’attachement exprimé par toute l’Europe à son espace de liberté et de démocratie.