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Un an après la fermeture

L’Alfa figé en apparence, mais pas en coulisses



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Dans un quartier qui entame une mue et attend l’arrivée du tram, l’Alfa reste, pour l’instant, sans vie devant le regard des passants. (Photo: Edouard Olszewski)

Le 16 mars 2017, l’hôtel et la brasserie Alfa fermaient leurs portes. En passant devant les lieux un an plus tard, rien n’a bougé en apparence. Pourtant, les employés retrouvent du travail, les actionnaires cherchent des repreneurs, et les murs, des investisseurs.

Ce fut un des moments forts du printemps 2017. La fermeture du Grand Hôtel Alfa, place de la Gare, laissait sur le carreau près de 80 employés et des clients à reloger. Pour résumer les tenants et aboutissants de l’affaire, on se bornera à dire que, malgré un taux de remplissage plus que raisonnable, la société Alfa Hôtel sàrl (dirigée par Rolphe Reding), qui exploitait les lieux sous licence Mercure (groupe Accor), devait plusieurs années de loyers à Alfa Gestion SA (dont Pierre Metzler, Werner Würgler et Sammy Rollinger sont les administrateurs), propriétaire des murs.

Pour justifier cette situation, le premier avançait les nécessaires investissements du second pour maintenir le standing de l’hôtel. Le second plaidait pour une reprise par un (autre) groupe hôtelier.

Entre le marteau et l’enclume, les salariés qui affichaient pour beaucoup une longue, voire très longue, ancienneté, 25 ans de maison pour certains, se retrouvaient sans emploi. Ils ont vécu une attente anormalement longue avant la déclaration de faillite, le 2 juin 2017, leur ouvrant des droits et des compensations. Voilà pour le résumé des épisodes précédents.

Prémices d’une reprise

Malgré l’impression étrange que laisse un passage sur le lieu – le menu est toujours affiché en vitrine, le mobilier prend la poussière, les rideaux sont entrouverts sur les chambres… -, les choses ont (un peu) évolué dans le dossier d’une éventuelle nouvelle activité.


Le menu de la brasserie est encore visible en vitrine (Photo: Edouard Olszewski)

Après avoir retiré l’hôtel de son système de réservation à la fermeture et enlevé son enseigne le lendemain, le groupe Accor avait manifesté un temps son intérêt pour une reprise de l’établissement en son nom. «AccorHotels n’est pas en mesure de donner plus d’informations sur le futur de cette propriété. En effet, le groupe n’est ni le propriétaire ni l’employeur des 80 personnes ayant été salariés de l’hôtel», a-t-on répondu à nos demandes.

Du côté d’Alfa Gestion, le dossier semble enfin bouger. Selon les dires de Pierre Metzler (étude Wildgen), conseil du groupe propriétaire des murs, «des études techniques sont en cours pour évaluer les travaux à faire pour pouvoir recréer un hôtel 4 étoiles, voire 4 étoiles plus».

Il faudra ensuite trouver une entreprise générale et surtout un groupe hôtelier pour exploiter les lieux. «Nous sommes ouverts à discuter avec tous les exploitants potentiels.»

Il semble que plusieurs groupes hôteliers se sont penchés sur le projet - les noms d’Accor, Hyatt, Rezidor, ou même le groupe local Goeres, circulent –, mais qu’aucun d’eux ne veuille financer les travaux, qui nécessiteraient entre 20 et 40 millions, selon les différentes sources.

L’avocat juge ces montants exagérés, mais préfère utiliser la langue de bois pour ne pas réduire la fourchette des estimations («Je ne suis pas technicien ou ingénieur»).

La brasserie Alfa est comme endormie. pour combien de temps encore?

La brasserie Alfa est comme endormie. Pour combien de temps encore?

Préférence pour garder un hôtel

«Nous espérons une avancée d’ici la fin du printemps, mais il est évident que l’hôtel ne pourra pas rouvrir avant 2019.» Quant à la possibilité de reprendre les employés, l’avocat se montre prudent: «Alfa Gestion n’a pas d’obligation envers le personnel, mais nous y serons attentif le moment venu.» La présence d’un restaurant ou d’une brasserie au sein de l’établissement hôtelier ne fait pas de doute.

La piste de l’hôtel n’est donc pas écartée. «La possibilité de réaliser des appartements a été envisagée», confirme Pierre Metzler. «Mais en fonction du PAG et de la volonté des autorités, cette idée a été écartée.» Il n’oublie pas qu’une aide peut être obtenue auprès du ministère du Tourisme pour «la modernisation ou la rationalisation d’établissement hôtelier».

À lire entre les lignes, il faut comprendre que la Ville de Luxembourg préfère garder l’affectation hôtelière de ce bâtiment classé en zone «mixte urbaine centrale» et dont la façade est notée comme «à conserver, à restaurer ou à rénover». Ce que confirme le service de communication de la Ville: «la Ville de Luxembourg apprécierait que le bâtiment reste un hôtel.» Tout en reconnaissant que «d’autres affectations seraient possibles, étant donné que le bâtiment se situe dans une zone mixte.»

Recasés, mais secoués

Du côté du personnel, les choses ont aussi évolué. «L’Adem et les confrères de l’Horesca (fédération sectorielle, ndlr) ont joué la carte de la solidarité pour faire en sorte que le plus d’employés possible retrouvent du travail», détaille Romain Daubenfeld, chargé du dossier à l’OGBL.

«80% du personnel a retrouvé du travail», estime Alain Bonnet, anciennement maître d’hôtel et délégué du personnel, affichant 15 ans de maison. «Mais en perdant leur ancienneté, leur environnement de travail, et parfois dans des secteurs assez éloignés de leurs compétences», tempère-t-il. Lui-même travaille aujourd’hui en maison de retraite: «C’est un boulot, un salaire, mais je donnerais tout pour retrouver mon équipe et ma brasserie.»

Même déception chez l’ancien responsable du bar, qui vient seulement de signer un nouveau contrat: «C’est un CDD de six mois dans une brasserie, et pas en tant que responsable. J’ai accumulé de l’intérim pendant un an. Ça fait bouillir la marmite, ça fait de l’expérience, mais c’est en dessous de ma qualification et mon expérience», regrette Franck Ramirez, 10 ans de Brasserie Alfa. Il rêve lui aussi de «retourner travailler au même endroit pour retrouver nos clients qui nous en parlent quand on les croise, et nos collègues» et reste ébranlé par le moment de la fermeture. «J’ai encore en mémoire quand un vigile m’a écarté en m’interdisant l’entrée.»

L’espoir de la réouverture

En revanche, du côté du personnel «housekeeping», c’est moins facile. «Je pense que la moitié des 21 personnes que j’avais dans mon équipe est au chômage ou est repartie à l’étranger», déplore Suzy Rosiers, qui était gouvernante au moment de la fermeture et est toujours sans emploi. «Les personnes que je vois encore espèrent toutes une réouverture», confirme-t-elle, soulignant la bonne ambiance de l’équipe et les conditions de travail correctes.

Le syndicat précise qu’une partie des créances, les salaires impayés, a été réglée par le Fonds pour l’emploi, dans la mesure plafonnée par la loi, soit un peu moins de 12.000€. «Avec l’ancienneté, certains employés pouvaient prétendre à plus de 25.000€. Des créances qui sont encore ouvertes chez la curatrice, Yvette Hamilius», affirme l’ancien maître d’hôtel.

Parmi les employés, le seul qui figurait sur le payroll du groupe Accor était Willem Dullemond. Il avait déjà eu à fermer le Mercure d’Esch-sur-Alzette (transformé en logements pour étudiants) et se voit aujourd’hui à la tête de l’hôtel Novotel de Charleroi-centre.

Un an après la cessation des activités de l’adresse emblématique, une solution serait pour le moins souhaitable dans un quartier qui fait l’objet d’investissements tout autour, voit des bureaux se développer et accueillera bientôt le tram. Il y aura certainement de la place pour des investisseurs… et des employés qualifiés.