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Art contemporain

Markiewicz et Piron au chevet de la mémoire géopolitique



Les artistes Karolina Markiewicz et Pascal Piron présentent une nouvelle exposition au Casino Luxembourg. (Photo: Lynn Theisen)

Les artistes Karolina Markiewicz et Pascal Piron présentent une nouvelle exposition au Casino Luxembourg. (Photo: Lynn Theisen)

«Stronger than memory and weaker than dewdrops» est la dernière exposition monographique de Karolina Markiewicz et Pascal Piron au Casino Luxembourg. Elle oscille entre question sur notre société contemporaine et réflexions humanistes en rassemblant des œuvres qui sont en lien avec l’histoire, la migration mais aussi, plus généralement, la rencontre avec l’autre.

C’est par une allée de drapeaux que les visiteurs sont accueillis dans l’exposition «Stronger than memory and weaker than dewdrops» de Karolina Markiewicz et Pascal Piron au Casino Luxembourg, curatée par Kevin Muhlen . Une allée d’honneur, avec un tapis rouge… Mais est-ce bien de cela qu’il s’agit? Pas vraiment en fait, car à y regarder de plus près, les drapeaux sont grossièrement peints à la main, et le tapis rouge se termine en impasse par un tas de sable rouge, évoquant plutôt une marre de sang…

Il s’agit en fait des drapeaux des 27 pays de l’Union européenne auxquels font face ceux des pays colonisés par ces derniers. Plus qu’une haie d’honneur, il s’agit ici d’une zone de tension et de réflexion sur l’histoire. Mais que reste-t-il aujourd’hui de cette histoire coloniale? Comment est-elle transmise actuellement aux jeunes? Le sable rouge est là pour rappeler les faits funestes de cette colonisation et évoque également les dramatiques exils forcés qui ont lieu encore aujourd’hui en provenance d’autres pays comme la Syrie et qui se terminent malheureusement tragiquement sur les plages de sable de la Méditerranée. Le visiteur déambule à travers cette histoire reconstituée, contraint par des barrières qu’il sera amené à dépasser pour découvrir la suite de l’exposition.

Exil, géopolitique et poésie

Ces questions de l’exil, de la géopolitique, de l’histoire et de ses conséquences sur les flux migratoires et les populations sont des sujets récurrents pour les artistes Karolina Markiewicz et Pascal Piron, eux qui questionnent inlassablement l’identité, l’altérité, la mémoire collective et la transmission du passé à travers leurs œuvres. Pour cela, ils n’hésitent pas à faire appel à d’autres disciplines que les arts plastiques comme la poésie, très présente dans cette exposition, ou encore à d’autres savoirs, dont les nouvelles technologies comme la réalité viturelle et le «deepfake».

Le titre de l’exposition est un extrait d’une poésie de la poétesse afghane Meena Keshwar Kamal. Ce poème est d’ailleurs récité, grâce à un jeu de trucage numérique, par des hommes politiques à l’occasion de discours à la Nation rassemblés dans une installation vidéo («I am another»). Cette question de l’image manipulée est poursuivie dans le reste de l’exposition: les peintures saturées s’exposent en négatif, ne laissant en mémoire qu’un effet d’illusion, les contours d’un navire en mer qui se laisse deviner, comme une présence fantomatique. Ou encore cette œuvre vidéo en ultra slow motion représentant des femmes lors d’une manifestation à Kaboul, le 21 août dernier, dont la bande son est une réinterprétation d’un requiem de Mozart.

Vue de l’exposition «Stronger than memory and weaker than dewdrops». (Photo: Lynn Theisen)

Vue de l’exposition «Stronger than memory and weaker than dewdrops». (Photo: Lynn Theisen)

 

Au centre de la grande salle, une imposante installation en miroirs participe à la perte de repères spatiaux, reflétant l’architecture de la salle et les œuvres présentées. Pourtant, les miroirs sont bien disposés selon un ordre précis, reprenant en fait les frontières de l’Europe des 27. Sur certaines de ces surfaces en miroir, des écrans numériques diffusent des images de notre monde contemporain en dislocation, à l’instar de notre mémoire qui altère les souvenirs.

Un peu plus loin, c’est à la table des négociations que le visiteur est invité à s’installer. À l’aide d’un casque de réalité virtuelle, c’est l’histoire de Yunus Yusuf, qui a fait le voyage d’Afghanistan vers le Luxembourg, qu’il est possible de découvrir. Au-dessus de cette table, des barrières sont suspendues. Elles sont symboliquement là pour rappeler qu’en fonction des décisions prises lors des négociations internationales, soit ces barrières s’envolent et ne sont plus une menace, soit elles nous tombent littéralement sur la tête.

Enfin, le visiteur termine son parcours en écoutant de jeunes adultes qui racontent leur exil, mais aussi témoignent de leur force et de leur capacité à envisager l’avenir. Mis en scène dans un jeu de lumière évoquant des icônes, ils portent un ultime message d’espoir et de réflexion alors qu’ils ont connu l’enfer.

«Stronger than memory and weaker than dewdrops», au Casino Luxembourg, jusqu’au 30 janvier. www.casino.luxembourg.lu , entrée libre.