POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Incidents samedi à Luxembourg

La frustration des anti et des pro-vaccins



Les profils présents dans les manifestations sont très variés, car de nombreux segments de la population, même ceux pour lesquels les salaires sont élevés, subissent différentes formes de frustration. (Photo: Nader Ghavami/Maison Moderne/archives)

Les profils présents dans les manifestations sont très variés, car de nombreux segments de la population, même ceux pour lesquels les salaires sont élevés, subissent différentes formes de frustration. (Photo: Nader Ghavami/Maison Moderne/archives)

Les incidents survenus dans le cadre de la manifestation contre les restrictions sanitaires, samedi, démontrent que la tension sociale a augmenté de plusieurs degrés. Reste à savoir pourquoi et ce qui génère tant de colère aussi bien chez les pro que chez les anti-vaccins.

Marchés de Noël fermés, Gëlle Fra symboliquement prise d’assaut, insultes envers la police et les médias, jets de barrières, la Chambre des députés assiégée quelques instants, le domicile du Premier ministre assailli par des manifestants, celui d’une ministre de son gouvernement également… L’après-midi de samedi à Luxembourg-ville a été rythmé par divers débordements survenus dans le cadre d’une manifestation contre les restrictions sanitaires . Ces événements,  dénoncés de manière unanime par la classe politique , témoignent d’une tension sociale accrue. Ils invitent aussi à se demander comment cette colère est née, comment elle a grandi et qui sont ceux qui la portent.

Des tensions sociales qui s’accumulent

L’émotion a donc été vive. «On peut le comprendre, mais il faut aussi relativiser. Si l’émotion est grande, c’est aussi parce que le Luxembourg est peu habitué à ce genre d’événement et connaît peu de mouvements de radicalisation. Il y était presque inimaginable qu’on lance un jour un œuf sur la maison du Premier ministre. Si on est loin – et c’est heureux – des niveaux de violence connus, par exemple, en France, néanmoins, cela démontre que ces choses sont aussi possibles ici», analyse le professeur Louis Chauvel, head of the Institute for Research on Socio-Economic Inequality (Irsei) à l’Uni.

Un de ses sujets de recherche est justement ces «tensions sociales fortes qui s’accumulent de façon souterraine, comme les forces telluriques jusqu’au jour où arrivera le tremblement de terre qui détruira tout, ce qu’on appelle le ‘Big One’ en Californie».

Cette tension sociale vient, notamment, d’une frustration au sein de la classe moyenne. «Celle-ci a connu jusqu’au début des années 2000 une vie ‘facile’, une stabilité de l’emploi, une dynamique des salaires… Aussi au Luxembourg, où un bon salaire permettait un accès à la propriété. Mais, maintenant, cela a changé, et il est difficile de prétendre avoir le même niveau de vie que ses parents, même si, un peu partout en Europe, la classe moyenne est devenue un peu plus ‘riche’ au cours des 20 dernières années», explique Louis Chauvel. Car le coût de la vie a aussi augmenté, notamment quant au logement. L’accès à la propriété, par exemple, véritable objectif d’une vie pour certaines générations, est devenu extrêmement difficile à atteindre. «On entend de plus en plus de personnes dire au Luxembourg: ‘À mon âge, mes parents avaient déjà un cinq-pièces’», relève l’universitaire. «Devenir propriétaire au Luxembourg, même avec un bon salaire, est devenu complexe, sauf si on fait partie de familles qui sont ce que j’appelle des ‘insiders’ de la propriété.»

Cette difficulté à acquérir «son» bien immobilier «comme ses parents» et arriver au constat que son niveau de vie, à un moment venu, sera inférieur à celui de la génération précédente, fait donc mal, et frustre terriblement. «C’est une constante dans les enquêtes menées sur les anti-vaccins, identiques à ce que l’on constate au sein de la classe moyenne: un certain malaise et la considération que c’était mieux avant», poursuit Louis Chauvel.

Mais réduire cela à la classe moyenne – dans laquelle on peut inclure les fonctionnaires, les enseignants, les employés du secteur privé – serait une erreur. Au Luxembourg, les classes plus aisées subissent aussi, maintenant, cette frustration, «comme c’est le cas en Suisse, à Singapour, à Manhattan… partout où la tension est forte quant à l’accès à la propriété». Et le fait de devoir habiter plus loin de son lieu de travail et de subir alors les désagréments des ennuis de mobilité n’atténue en rien les choses. Pas plus évidemment que le fait que de plus en plus de Luxembourgeois n’ont d’autres solutions que d’aller vivre hors de leur propre pays.

Parmi les manifestants, ils sont nombreux à être frappés de ces frustrations de plein fouet, quand le constat que vivre aussi bien que la génération précédente est difficile est dressé. «En Allemagne, on voit donc que les gens qui manifestent sont plus des hommes de 40-45 ans que des très jeunes gens», note Louis Chauvel.

Ils doutent de la science, du gouvernement, des médias…

Cette frustration peut ensuite devenir colère, via un effet boule de neige enclenché par d’autres éléments qui caractérisent les anti-vaccins? «Au Luxembourg, comme dans d’autres pays, ce sont des gens qui se méfient de la science, qui ont peu confiance en leur gouvernement, ont une défiance à l’égard du système économique, des médias ou de ce que peut réserver l’avenir. Tout cela peut devenir systémique. En France, le mouvement des gilets jaunes en a été le point culminant.»

Les raisons de leur colère peuvent être très différentes. Les profils économiques aussi, et de même en ce qui concerne les caractéristiques sociales. Les contestataires peuvent être diplômés même si, «quand on a un niveau bachelor ou master, on semble moins anti-vaccin». De plus, «c’est un monde souvent peu politisé, ou bien sur des aspects temporaires. Encore une fois: les gilets jaunes n’avaient pas de leadership politique, mais s’inscrivaient dans un rejet de la politique.»

Par contre, les anti-vaccins sont avides des réseaux sociaux.

Le public des marches silencieuses luxembourgeoises peut donc agglomérer des contestataires modérés, mais aussi des radicaux «soucieux de tester les limites».

Les pro-vaccins veulent un retour à «une vie normale»

Une radicalité qui peut aussi être celle des pro-vaccins, «dont certains demandent qu’on ne rembourse plus les soins de santé des non-vaccinés, ce qui va très loin». Une véritable mise à mal du principe de solidarité qui régit nos sociétés.

Et, alors que le point commun avec les pro-vaccins est la volonté d’«un retour à une vie normale le plus vite possible», eux aussi peuvent connaître des frustrations, des craintes et des doutes. «L’épée de Damoclès que constitue la fermeture possible des écoles est quelque chose qui ne peut plus être accepté. La vie économique doit rester possible, donc les écoles ouvertes pour que les enfants soient ailleurs.»

Raison pour laquelle les plus extrêmes demandent la vaccination en plus du port obligatoire du masque FFP2. «C’est porter à la fois ceinture et bretelles. Ceux-là veulent pousser le gouvernement plus loin dans les mesures», dit Louis Chauvel. Ils estiment aussi souvent que le gouvernement a fauté depuis septembre, que la troisième dose aurait dû être mieux préparée et plus vite.

Pour les pro-vaccins, la stabilité du système social doit parfois se faire au prix de certaines libertés publiques, «car sans cela, on n’y arrivera pas».

Et ce sont souvent entre ces groupes radicaux que naissent les plus fortes tensions, les oppositions. «Plutôt entre des sous-groupes des deux familles ‘anti’ et ‘pro’. Mais le spectre est large. Les gilets jaunes, encore une fois, étaient des gens de la classe moyenne, mais aussi des élites politiques et des gens très diplômés qui apportaient leur caution. Au Luxembourg, les gens sont assez rationnels, la radicalité est donc moins présente qu’ailleurs. Mais les frontières sont poreuses, et des groupes très organisés, comme les ‘black blocs’ cherchent toujours à venir là où cela fera mal.»

Des phénomènes qui se calment toujours, mais à ne pas négliger

Le constat est clair: la machine à frustration «est donc aussi en marche au Luxembourg». Et comme la situation se dégrade aux yeux de beaucoup, les frustrations vont augmenter dans les différents segments de la population, même ceux qui ont un salaire avantageux. Heureusement, si ces frustrations et colères sont un peu «comme le dentifrice qui sort du tube – on ne sait plus comment le remettre dedans une fois sorti» –, il est aussi un fait que «l’Histoire a démontré que ces mouvements finissaient par se calmer».

Mais il faut néanmoins un débat sur l’avenir – unissant toutes les composantes de la société, «mais aussi les frontaliers» – pour ramener in fine plus de sérénité, car, «en France, même sans les gilets jaunes, Marine Le Pen et Zemmour, c’est encore 30% d’intentions de vote, sans oublier l’extrême gauche».

Les enjeux de société sont donc réels. Les événements des dernières semaines nous le rappellent.

Attention donc à ne pas banaliser un phénomène qui est tout sauf marginal.