ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Job Today

«L’important est de rester aligné sur votre promesse»



Polina Frolova-Montano: «Il fait peu de doute que les cols bleus vont aussi être concernés par les changements technologiques dans les secteurs qui les emploient, avec l’émergence de l’automatisation par exemple.» (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Polina Frolova-Montano: «Il fait peu de doute que les cols bleus vont aussi être concernés par les changements technologiques dans les secteurs qui les emploient, avec l’émergence de l’automatisation par exemple.» (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Dans le dossier spécial consacré aux 50 start-up «made in Luxem­bourg» de novembre 2018, les experts réunis par Paperjam avaient repéré une pépite active dans le marché des ressources humaines: Job Today. L’agence d’intérim de nouvelle génération cofondée par Polina Frolova-Montano et Eugene Mizin poursuit son chemin avec des efforts sur l’amélioration du produit et un travail de fond sur la promesse: trouver un emploi en 24 heures. Elle a déjà conquis l’Espagne et le Royaume-Uni.

Vous avez toujours placé la notion de «valeur» au cœur de votre approche. Que signifie-t-elle?

Polina Frolova-Montano. – «Aucune entreprise n’a de sens si elle n’apporte pas de la valeur. Lorsque je pense à notre activité, chaque minute, chaque jour, il y a un nouvel emploi qui est publié sur notre plate-forme. Autrement dit, chaque minute, nous facilitons un recrutement pour au moins une entreprise et donc un candidat. Une entreprise que je ne connais pas personnellement, mais qui a entendu parler de nous et qui décide d’utiliser nos services. Aider des personnes à trouver un emploi et donc leur place dans la société d’une part et faciliter la vie des entreprises d’autre part, c’est cela que j’entends par donner de la valeur dans notre cas.

Les changements technologiques concernent tous les métiers et tous les secteurs. Comment vont-ils toucher votre public cible, les cols bleus?

«Il fait peu de doute que les cols bleus vont aussi être concernés par les changements technologiques dans les secteurs qui les emploient, avec l’émergence de l’automatisation par exemple. Mais il y aura aussi, dans le même temps, l’apparition de nouveaux emplois qui seront générés par ou grâce à la technologie.

Qu’il s’agisse des entreprises, du gouvernement, des partenaires sociaux et de la société dans son ensemble, chacun doit prendre ses responsabilités pour s’assurer que personne ne se sente exclu par ce changement. Il sera primordial dans les années à venir de s’assurer que tout le monde dispose des outils et des formations nécessaires pour s’adapter au changement. C’est un effort collectif.

Or les outils pour s’adapter et donc se former ou acquérir de nouvelles compétences existent aussi grâce à la techno­logie. C’est la raison pour laquelle je suis persuadée que l’éducation sera un chantier majeur.

Notre spécificité en ce moment reste l’immédiateté des contacts entre candidat et employeur par la communication, c’est notre niche.
Polina Frolova-Montano

Polina Frolova-Montano,  cofondatrice de Job Today

L’éducation pourrait représenter une nouvelle voie pour Job Today?

«Je suis véritablement passionnée par cette question, tout d’abord comme citoyenne, puis comme maman et en tant qu’entrepreneuse. Mais je reste avant tout concentrée sur les développements de Job Today.

Jusqu’où pourrait aller l’impact de la technologie dans nos sociétés?

«Imaginez un monde dans lequel la technologie permettrait de produire la richesse mondiale. Imaginez un monde dans lequel les humains ne devraient plus réaliser un travail qu’ils n’aiment pas et qu’ils peuvent utiliser leur temps et leur énergie pour des choses qui nécessitent de l’interaction humaine, de la créativité. Quel serait alors le système de valeur de cette nouvelle société? L’éducation? Redonner à la société? Le champ des possibles peut s’avérer très vaste.

Voyez-vous arriver de nouveaux profils sur votre plate-forme, qui était à son origine tournée vers les métiers de la restauration et de l’hospitalité?

«La force de notre marque nous ouvre les portes vers de nouveaux secteurs. L’hospitalité était en effet le secteur avec lequel nous avons débuté, mais nous voyons arriver des offres emplois pour d’autres types de profils, comme des designers, des métiers de la vente, dans la logistique… ce qui fait du sens dans la mesure où nous vivons dans un monde où les clients ont des attentes de plus en plus élevées vis-à-vis des plates-formes d’emploi.

Tant les candidats que les employeurs veulent une réponse appropriée, plus rapide et dans un environnement simple, sécurisé, tout en utilisant un outil personnalisé. Notre industrie va se diriger en partie vers des outils de recrutement ultra spécialisés sur les besoins d’un secteur particulier.

Travaillez-vous à l’élaboration de solutions dédiées à certains secteurs spécifiques?

«Notre spécificité en ce moment reste l’immédiateté des contacts entre candidat et employeur par la communication, c’est notre niche. L’augmentation du trafic sur notre plate-forme depuis trois ans est essentiellement organique, ce qui est un signal très prometteur. Cette croissance organique provient en partie de la performance du produit et du retour d’expérience qu’ont les utilisateurs et, plus généralement, de la force de la marque.

Construire une marque vous aide à conserver des clients et à les fidéliser, à rester en tête des solutions prisées par les clients. Ça n’a pas de prix.
Polina Frolova-Montano

Polina Frolova-Montano,  cofondatrice de Job Today

Si le message que vous diffusez sur le marché rencontre votre public, si vous le diffusez de manière consistante sur plusieurs canaux en considérant vos efforts comme un marathon et non un sprint, vous pouvez capitaliser sur cette marque qui sera un multiplicateur des efforts marketing. Construire une marque vous aide à conserver des clients et à les fidéliser, à rester en tête des solutions prisées par les clients. Ça n’a pas de prix. L’important est donc de rester aligné sur votre promesse.

Quelles sont les évolutions de vos produits?

«La première des nouvelles fonctionnalités permet d’appeler les candidats en direct de l’application. Nous proposions déjà de chatter avec eux. Une autre permet d’ajouter des fonctions favorites, et la dernière, très importante pour les employeurs, donne la possibilité aux candidats de suivre les entreprises qu’ils aiment et de savoir quand elles vont poster des offres d’emploi. En tant qu’entreprise, vous pouvez ainsi vous constituer un ‘pool’ de ‘followers’ qui sont des candidats passifs potentiellement intéressés par un emploi chez vous.

Très utilisée par les cols blancs, moins du côté des cols bleus, la fonctionnalité que nous avons développée se base sur des questions qui sont posées à l’utilisateur sur son expérience, ses compétences… les réponses permettent de générer un CV qui constitue aussi en quelque sorte une première identité digitale, sachant que 70% de notre audience est âgée entre 18 et 35 ans, ce qui est assez unique.

D’où proviennent vos revenus?

«Ils proviennent des employeurs. Nous proposons un modèle ‘freemium’ dans une version basique. Les employeurs doivent payer lorsqu’ils ont atteint la limite d’utilisation et souhaitent ajouter des fonctionnalités, sur base d’un abonnement mensuel ou en fonction des offres d’emploi postées. Je tiens à préciser que nous n’avons pas d’équipe commerciale! Les utilisateurs qui arrivent chez nous sont intéressés par la réputation de la plate-forme et nos actions publicitaires.

Le Brexit pourrait-il avoir des conséquences sur votre activité au Royaume-Uni?

«Ça pourrait plutôt la booster, puisqu’en période d’incertitude, de plus en plus de personnes seront à la recherche d’une certaine stabilité financière et d’un job sécurisé.

Tout le monde est accessible. Le seul challenge est de bien se préparer pour être concentré…
Polina Frolova-Montano

Polina Frolova-Montano,  cofondatrice de Job Today

Comment se comporte votre concurrence?

«Nous observons un mouvement mondial dans le marché des ressources humaines et des solutions technologiques qui s’y adressent. Ce qui se comprend, compte tenu des changements annoncés pour le futur du marché de l’emploi. Les sociétés du secteur qui se portent bien sont celles qui se consacrent à un besoin et y répondent à la perfection. En ce qui nous concerne, nous sommes encore les leaders en termes de présence et d’utilisateurs, mais nous devons continuer à innover pour connecter les personnes entre elles, mais surtout en travaillant sur la pertinence des connexions que notre technologie propose, à savoir les bons profils pour les postes ouverts.

Vous avez participé du 4 au 7 novembre dernier au Web Summit de Lisbonne. Que retirez-vous de cette expérience au sein d’un évé­nement devenu incontournable pour la scène tech?

«C’était une conférence incroyable! Principalement en raison des personnes que vous pouvez rencontrer sur place en l’espace de quelques jours. L’ensemble de l’écosystème des start-up est présent sur un seul événement. Tout le monde est accessible. Le seul challenge est de bien se préparer pour être concentré… l’événement est tellement grand et propose tellement de conférences et d’intervenants de qualité que vous pouvez vous perdre si vous ne l’avez pas anticipé.

Une immersion utile pour mesurer la vitesse du changement?

«Pendant trois jours, vous vivez littéralement dans la planète tech. Chaque chose autour de vous concerne la technologie, comment elle peut changer votre vie, comment elle pourra dessiner notre futur. La technologie va pénétrer chaque aspect de notre vie. On ne le verra peut-être pas encore au quotidien actuellement, mais cela va arriver. Chaque pan de l’économie va être plus ou moins ‘disrupté’. À notre niveau, nous nous penchons sur le futur du monde du travail, qui est en lien avec notre cœur de métier. Mes impressions suite au salon me laissent à penser qu’il s’agit du prochain domaine qui sera repensé à travers le prisme de la technologie.

Le salon vous a aussi incités à accélérer le rythme de votre propre activité?

«Absolument! C’était ma troisième participation. Vous revenez fatigué, car le networking se poursuit aussi après la journée, mais l’événement vous apporte une grande charge d’énergie positive. Cela vous pousse à aller de l’avant. Vous vous sentez comme dans la Silicon Valley. J’aimerais vraiment qu’une telle initiative puisse voir le jour au Luxembourg.

La partie n’est certainement pas finie pour l’Europe, qui dispose d’un certain nombre de ‘hubs’ d’innovation, comme Berlin.
Polina Frolova-Montano

Polina Frolova-Montano,  cofondatrice de Job Today

Quelles sont les forces et les faiblesses de la scène technologique européenne, comparativement à la scène américaine?

«La partie n’est certainement pas finie pour l’Europe, qui dispose d’un certain nombre de ‘hubs’ d’innovation, comme Berlin. Je pense aussi à Londres – qui ne sera bientôt plus en Europe –, ainsi qu’à Barcelone, Lisbonne… Avec la possibilité qu’ont beaucoup de personnes de travailler à distance et de toucher des clients de cette façon, des localisations comme Barcelone ou Madrid, qui offrent un cadre de travail attrayant, deviennent aussi des hubs technologiques. De nombreux pays peuvent désormais jouer la carte de l’environnement de travail agréable.

Quid du Luxembourg dans ce contexte?

«Les efforts effectués par l’ensemble des acteurs de l’écosystème ainsi que par les responsables politiques et institutionnels pour supporter l’innovation portent leurs fruits. Nous parvenons à attirer ici des start-up de pays voisins. Les initiatives positives sont nombreuses et elles sont plus que jamais les bienvenues dans un contexte concurrentiel dans lequel chaque pays va vouloir soutenir l’innovation.

Où se situe Job Today en matière de candidatures et d’offres d’emploi?

«Nos statistiques deviennent obsolètes très vite car nous grandissons très rapidement. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle! Pour vous donner un ordre de grandeur datant de septembre dernier, nous comptions plus de sept millions d’utilisateurs sur la plate-forme. Nous avons pris en charge plus de 200 millions de candidatures. 700.000 entreprises utilisent nos services.

Avez-vous un conseil à donner aux start-up?

«Vous devez avant tout avoir une idée claire de qui sont vos clients et de la manière dont vous pouvez leur apporter de la valeur.»