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Emmanuel Breguet (Montres Breguet)

«L’horlogerie, c’est une véritable aventure humaine»



Pour Emmanuel Breguet, l’héritage est au cœur de la démarche de la création de la manufacture Montres Breguet. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Pour Emmanuel Breguet, l’héritage est au cœur de la démarche de la création de la manufacture Montres Breguet. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

De passage au Luxembourg, Emmanuel Breguet, vice-président et head of patrimony and strategic development chez Montres Breguet, s’est confié à Paperjam sur sa vision de l’industrie horlogère et sur ce que se doit d’être une montre aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’une montre aujourd’hui, et plus particulièrement une montre de luxe?

Emmanuel Breguet. – «Une montre aujourd’hui n’est plus l’objet de nécessité qu’elle a pu être autrefois. Aujourd’hui, on peut avoir l’heure partout, sur son téléphone notamment. Une montre, c’est la résultante d’un mélange. L’horlogerie a toujours été une rencontre à mi-chemin entre les sciences et techniques et les arts décoratifs. Du coup, on peut l’appréhender par ces deux côtés. C’est ce qui fait que l’horlogerie attire un grand public. Si on additionne les gens attirés par les sciences et techniques et ceux attirés par les arts, cela fait du monde.

Si on fait le choix de s’acheter une montre aujourd’hui, c’est que l’on a envie de contempler un bel objet, d’avoir sur soi un élément de l’histoire de l’humanité. L’horlogerie, c’est une véritable aventure humaine. Au fil des siècles, des centaines d’horlogers se sont succédé pour faire l’horlogerie d’aujourd’hui. On est complètement au-delà de l’utilitaire.

Connexion et déconnexion

Nous sommes donc totalement à l’opposé des montres connectées qui rencontrent un vrai succès aujourd’hui…

«La montre connectée, c’est vraiment autre chose. C’est un objet que l’on a autour du poignet, qui ressemble à une montre, mais qui n’a de montre que le nom. C’est un peu comme si on avait un fil à la patte. Connecté, on a moins de liberté. Avec un tel objet, je trouve qu’on a plus de mal à gérer son temps parce qu’on a sans arrêt des sollicitations, des tentations. Comme lorsque l’on regarde son smartphone. Avec une montre non connectée, on a du temps pour soi. C’est beaucoup plus apaisant et reposant.

Les montres connectées peuvent-elles cependant avoir le même impact dévastateur sur l’horlogerie traditionnelle qu’ont eu les montres LCD et à quartz des années 70?

«Je ne le pense pas. Ce sont deux univers tellement différents… Je vois parfois des gens qui ont une montre traditionnelle à un poignet et une montre connectés à l’autre. C’est bien la preuve que ce sont deux univers différents. Je ne pense pas qu’il va y avoir de la concurrence. La haute horlogerie attirera toujours…

Comment crée-t-on une montre, aujourd’hui?

«Pour une maison comme la nôtre, nous ne pouvons pas nous affranchir du passé. Nous sommes chez Breguet, les héritiers de 250 ans d’histoire, les héritiers du fondateur Abraham-Louis Breguet, qui a posé les bases de l’horlogerie moderne, et aussi les héritiers de Nicolas Hayek, qui a racheté cette marque il y a 20 ans et qui lui a donné beaucoup de moyens. Mais ne pas s’affranchir du passé ne veut pas dire que nous regardons en arrière. Nous ne sommes pas du tout passéistes.

Dans la création d’un modèle, il y a un savant dosage entre patrimoine, dont on s’inspire, et recherche de nouvelles solutions techniques.
Emmanuel Breguet

Emmanuel Breguet,  vice-président et head of patrimony and strategic development,  Montres Breguet

Dans la création d’un modèle, il y a un dosage entre patrimoine, dont on s’inspire, et recherche de nouvelles solutions techniques pour, par exemple, réduire le nombre de composants d’un mouvement horloger ou encore l’utilisation de nouvelles technologies, comme la haute fréquence ou de nouveaux matériaux. Nous embrassons totalement le progrès. Mais, dans le même temps, quand on crée une Breguet aujourd’hui, cela doit rester une Breguet: il y a des codes à respecter. La démarche intellectuelle doit être innovante parce que, sinon, ce n’est pas une Breguet, et on se doit de respecter les codes esthétiques. C’est un exercice subtil. C’est ce qui fait la difficulté et la beauté de ce métier. Si c’était facile, ce ne serait pas drôle.

La notion d’héritage semble très importante pour votre marque. Qu’est-ce que cela implique, pour vous?

«L’héritage, c’est un état d’esprit. Dans toute l’histoire de Breguet, il y a eu une volonté d’aller vers le progrès technique, d’essayer de trouver des choses très compliquées pour que les montres marchent mieux. Abraham-Louis Breguet a laissé une œuvre artistique scientifique et technique très importante et très documentée. J’ai écrit des ouvrages sur le sujet. Je ne suis pas le premier et je ne serais pas le dernier, tant il reste de choses à raconter. C’est un socle solide sur lequel nous pouvons nous appuyer.

L’héritage, c’est aussi grâce au musée que nous avons ouvert, Place Vendôme, à Paris, donnant la possibilité à nos clients d’entrer dans l’histoire de la maison, de voir des montres de la fin du 18e, de voir des archives où figurent les noms de Marie-Antoinette, de Napoléon, de Churchill, etc.

L’héritage, chez nous, c’est quelque chose de très concret.

La mode du vintage prend une part de plus en plus grande dans le monde de l’horlogerie. Cela ne nuit-il pas à l’innovation et à la créativité?

«Lorsque l’on regarde le marché de l’horlogerie de seconde main ou de l’horlogerie ancienne, on voit que les valeurs ne sont pas les mêmes qu’il y a 20 ans. Alors, une montre de 1820 valait systématiquement plus cher qu’une montre de 1950, sauf exception. Et l’horlogerie des années 50 n’était pas très considérée. Puis, il y a eu ce grand basculement: aujourd’hui, une montre de 1950 peut valoir beaucoup plus cher qu’une montre de 1820.

Pourquoi? Il y a certainement des raisons compliquées, mais il y a aussi des raisons simples. Je connais toute une génération de collectionneurs qui veulent simplement porter les montres qu’ils ont acquises chez un antiquaire où lors de ventes aux enchères. La montre de poche, en plus de son côté intimidant et de sa relative fragilité, ce n’est pas très pratique à porter. Beaucoup moins, en tous cas, qu’une montre-bracelet des années 50 et 60.

Face à ce mouvement, les marques de montres se sont dit: ‘faisons du neuf qui ressemble à du vieux’.

C’est un peu une solution de facilité?

«Oui. Nous ne participons pas à ce mouvement. Nous sommes très contents que les montres Breguet des années 50 à 70 aient beaucoup plus de valeur qu’avant. C’est très bien, parce que ces montres n’ont pas démérité. Nous sommes aussi, quelques fois, très tristes que des montres très anciennes n’aient plus tout à fait la valeur qu’elles avaient il y a 20 ans. Mais nous n’allons par mettre toutes nos collections à l’écart pour faire de nouvelles montres au look années 50 ou années 70. 

On n’achète pas une Breguet pour épater son voisin de siège business dans l’avion.
Emmanuel Breguet

Emmanuel Breguet,  vice-président et head of patrimony and strategic development,  Montres Breguet

Que recherche un client qui achète une Breguet?

«C’est la grande question… Pour moi, il achète un morceau d’histoire européenne des arts, des sciences et de la technique. Bien sûr, une montre de luxe est un symbole de statut. Mais le client qui, dans un secteur très concurrentiel, va spécifiquement vers Breguet est attiré – du moins, je l’espère – par le côté discret, raffiné et subtil de nos produits. Breguet, c’est la montre de quelqu’un qui a de la culture, qui s’intéresse à la chose horlogère et à ses racines. On n’achète pas une Breguet pour épater son voisin de siège business dans l’avion, non. On achète une Breguet parce que cela incarne une histoire.

Quel est votre dernier coup de cœur horloger?

«C’est une question difficile pour quelqu’un qui s’intéresse, comme moi, à l’horlogerie sur une très longue période. Je trouve incroyable le grand écart qu’a pu faire Breguet en produisant à la fois des montres très compliquées et des montres très simples. Prenez la montre dite ‘de souscription’ , avec son grand cadran et son aiguille unique. C’est un coup de génie d’avoir fait quelque chose d’aussi simple. C’est un exercice vraiment incroyable de design, à la fois industriel et esthétique. Je trouve que, dans une certaine mesure, c’est la montre idéale.

L’emblématique montre de souscription avec la non moins emblématique aiguille Breguet. (Photo: Montres Breguet)

L’emblématique montre de souscription avec la non moins emblématique aiguille Breguet. (Photo: Montres Breguet)

Sinon, dans les montres d’aujourd’hui, la Breguet classique est, pour moi, un perpétuel coup de cœur, parce que c’est quelque part l’héritière des montres de poche qui ont ce cadran excentré, la lune au-dessus et les petites fonctions à droite et à gauche. Nous sommes la seule maison qui peut dire que l’on produit des montres comme ça depuis deux siècles. Certes, on est passé des montres de poche à montre-bracelet, mais c’est quand même incroyable.»