PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

En couverture du supplément fonds

«La finance va devenir durable par défaut»



Julie Becker: «Notre mission première est de participer au développement du marché, tout en maintenant l’intégrité nécessaire pour conserver la confiance des investisseurs et lutter contre le greenwashing.» (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Julie Becker: «Notre mission première est de participer au développement du marché, tout en maintenant l’intégrité nécessaire pour conserver la confiance des investisseurs et lutter contre le greenwashing.» (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

En 2016, la Bourse de Luxembourg lançait le Luxembourg Green Exchange (LGX), la première plateforme mondiale de cotation dédiée exclusivement aux obligations vertes. Julie Becker, deputy CEO de la Bourse et fondatrice du LGX, revient sur ces quatre années d’existence et les développements à venir.

Quel sera l’impact de la crise sanitaire que nous traversons sur la finance?

Julie Becker . – «Avec cette crise, l’imprévisible s’est réalisé. Des événements qui nous paraissaient tellement improbables se sont matérialisés. Les risques liés au dérèglement climatique étaient appréhendés depuis plusieurs années, et ont d’ailleurs permis une mobilisation mondiale autour de cet enjeu, ainsi que la signature des accords de Paris. La crise sanitaire du Covid-19 a davantage mis en lumière le volet social de la finance durable. On a ainsi vu une très grande affluence des Covid-19 response bonds, ces obligations sociales ou durables qui ont été émises par des gouvernements, des banques de développement, des institutions financières ou encore des entreprises, en réponse à la pandémie de coronavirus, pour en financer les impacts et faire face à ses conséquences sociales et financières. Nous avons été très bien positionnés au niveau du LGX à ce sujet. Plus de la moitié de ces obligations sont en effet affichées sur la plateforme, ce qui a encore augmenté leur visibilité.

Aujourd’hui, de plus en plus d’acteurs institutionnels et d’individus se rendent compte que la façon dont ils se comportent peut avoir un impact sur la société, dans son ensemble. Ils manifestent un intérêt grandissant pour des investissements plus responsables. En termes de financement propre, je pense donc que la crise va contribuer à une demande accrue de transparence. De plus en plus d’obligations vertes et sociales, durables ou de transition verront le jour. La finance va devenir durable par défaut. Même si la démarche n’est pas évidente, car elle induit des contraintes non négligeables et implique des efforts de chacun de nous, je suis convaincue de la nécessité de repenser nos sociétés, en incluant ces enjeux de responsabilité, d’impact environnemental et social, de vision à long terme dans tout ce que nous faisons.

Sa principale caractéristique est la transparence: la finance durable répond au besoin des investisseurs de comprendre où et à quoi sont alloués leurs fonds.
Julie Becker

Julie Becker,  Deputy CEO,  Bourse de Luxembourg

Comment définiriez-vous la «finance durable»?

«Sa principale caractéristique est la transparence: la finance durable répond au besoin des investisseurs de comprendre où et à quoi sont alloués leurs fonds. Elle leur permet de choisir dans quels projets ils veulent investir et d’avoir un impact sociétal, au-delà du seul rendement financier.

À l’avenir, plus encore qu’aujourd’hui, l’investisseur va vouloir comprendre ce dans quoi il investit réellement, quel que soit l’instrument auquel il s’intéresse. Cela ne veut pas dire qu’il va se dégager pour autant complètement des industries fossiles ou d’autres acteurs de ce type, qu’il faut, au contraire, aider à entrer en transition. L’investisseur va continuer à les supporter financièrement, spécifiquement pour les inciter à transformer leur business model, pour leur permettre de réaliser cette transition énergétique et écologique.

Aujourd’hui, l’investisseur a un besoin accru d’informations sur la manière dont il investit, sur les activités qu’il finance, mais aussi sur le projet global et la stratégie de durabilité de l’émetteur dans lequel il investit, et qu’il soutient ainsi. Notre rôle est d’assurer à l’investisseur toute la transparence nécessaire, de lui permettre d’accéder à des données pertinentes et comparables, pour encourager ces évolutions nécessaires.

À cet égard, quels objectifs poursuivez-­vous au quotidien à travers le LGX?

«Notre mission première est de participer au développement du marché, tout en maintenant l’intégrité nécessaire pour conserver la confiance des investisseurs et lutter contre le greenwashing. C’est la raison pour laquelle, lorsque nous avons créé la plateforme, nous avons rendu obligatoires les meilleures pratiques du marché – comme les green bond principles, les social bond principles et les sustainability bond guidelines de l’ICMA –, afin d’assurer la qualité des instruments présents sur la plateforme.

Nous avons commencé par afficher les obligations vertes, puis sociales et durables, avec pour but d’augmenter la visibilité de leurs émetteurs, de promouvoir leurs efforts de transparence et de les aider à diversifier la base de leurs investisseurs. Parallèlement, nous voulons offrir la possibilité à tous les investisseurs d’accéder en toute transparence à la documentation et aux données nécessaires à la prise de décision de leurs investissements.

Aujourd’hui, notre objectif est de continuer à répondre aux besoins du marché, d’encourager et d’accompagner cette transition énergétique et sociétale à travers des produits et services adaptés.
Julie Becker

Julie Becker,  Deputy CEO,  Bourse de Luxembourg

L’Association internationale des marchés de capitaux (ou International Capital Market Association – ICMA) encourage tous les émetteurs à recourir à des réviseurs externes. Ceux-ci certifient, de façon indépendante, que le cadre dans lequel l’obligation est émise est bien conforme aux standards de marché et assurent toute l’intégrité nécessaire à l’investisseur. Un rapport est émis en amont de l’émission de l’obligation, et un autre peut aussi être émis en aval de celle-ci, par exemple pour certifier la mesure de l’impact d’un projet financé. En effet, chaque année, l’émetteur rend compte de la manière dont il a alloué les fonds levés à travers l’obligation, et communique parfois même au sujet de l’impact environnemental ou social de son projet. Au sein du LGX, nous contrôlons que ce rapport soit bien publié et mis à disposition de l’investisseur pour qu’il puisse juger si, effectivement, l’émetteur tient ses promesses. Nous retirons d’ailleurs de la plateforme ceux qui ne tiennent pas leurs engagements de transparence, en l’absence de rapport d’allocation d’actifs ou de mesures d’impact, mais nous n’en jugeons jamais le contenu, nous restons neutres.

Aujourd’hui, notre objectif est de continuer à répondre aux besoins du marché, d’encourager et d’accompagner cette transition énergétique et sociétale à travers des produits et services adaptés.

Quelles ont été les grandes évolutions de la plateforme depuis sa création en 2016?

«À son lancement, la plateforme était exclusivement dédiée aux obligations vertes. Forts de notre succès, nous l’avons ouverte un an plus tard aux obligations sociales, ainsi qu’aux obligations durables, qui ont pour but de financer des projets à la fois environnementaux et sociaux. En 2018, nous l’avons étendue à d’autres instruments financiers, dont, notamment, les fonds à politique d’investissement responsable, c’est-à-dire les fonds verts, sociaux et ESG.

2020 marque l’ouverture de la décennie de la transition énergétique et écologique. Pour répondre aux besoins de l’investisseur, de nouveaux instruments thématiques sont développés, avec, pour vocation, non plus de se concentrer uniquement sur la nature des projets qui sont financés, mais de regarder également le profil de durabilité de l’émetteur, sa stratégie globale, son ambition en matière de durabilité. Il est certain qu’en matière de produits d’investissement présentés, notre plateforme va évoluer dans ce sens dans les mois à venir.

Aujourd’hui, le LGX est un vrai succès. Même si cela ne représente encore malheureusement qu’une goutte d’eau parmi les émissions obligataires mondiales, nous affichons 800 titres sur la plateforme, pour une valeur cumulée de 300 milliards d’euros.

Vous avez aussi récemment lancé un nouveau service, l’«école de la bourse verte». Quelle est sa mission?

«Nous sommes très régulièrement sollicités par des acteurs de marché pour partager nos connaissances, illustrer le type de projets qui sont financés sur la plateforme, la manière dont certains acteurs procèdent dans certains types d’industries. L’un des principaux enjeux consiste en l’accessibilité de cette matière. La finance durable ne doit absolument pas rester un club fermé, avec un langage et des acronymes que personne ne comprend. Nous sommes convaincus que la finance durable commence par la sensibilisation et l’éducation des différents acteurs de marché, de toute la chaîne d’investissement. À travers la LGX Academy, nous souhaitons donc partager nos connaissances, au service d’une cause commune et planétaire.

Il sera très difficile de préserver notre position de leader, surtout en étant seul.
Julie Becker

Julie Becker,  Deputy CEO,  Bourse de Luxembourg

Comment envisagez-vous de maintenir votre position de leader de la finance durable?

«Nous sommes bien conscients que notre part de marché ne peut que diminuer, car le marché de la finance durable, dans sa globalité, est amené à augmenter. Il sera donc très difficile de préserver notre position de leader, surtout en étant seul. C’est pourquoi nous favorisons des accords de coopération et des partenariats avec d’autres bourses.

Parallèlement, il est très important pour nous de faire converger les standards et d’éviter une fragmentation du marché. Le manque actuel de langage commun dans le monde de la finance durable génère de l’incertitude, un manque de clarté et une méfiance des investisseurs. Or, c’est l’inverse que nous devons viser. Et les bourses ont aussi un rôle à jouer dans ce contexte. Elles doivent tenter d’harmoniser le marché et éviter de le fragmenter en se différenciant à travers des définitions diverses qui, in fine, rendent les investisseurs confus.

Un premier pas dans ce sens consiste en l’apparition d’une taxonomie verte européenne d’ici 2022…

«En effet. Cette taxonomie constitue une sorte de dictionnaire commun, une base référentielle sur laquelle s’appuyer pour évaluer les activités économiques par rapport aux objectifs des accords de Paris. Elle va permettre de fixer un premier catalogue d’activités économiques durables considérées comme «environnementalement conformes», mais elle est encore limitée par rapport au champ qu’elle doit couvrir. Les volets «gouvernance» et «social» de la finance durable, notamment, restent délaissés jusqu’à présent. Or, nous avons vu, à travers la crise sanitaire du Covid-19, que le pilier social a lui aussi toute son importance et qu’il ne peut être dissocié du pilier environnemental. Il faut laisser le temps au temps, développer une approche progressive, car il s’agit d’une matière complexe.

Peut-on déjà parler d’autres projets à venir?

«Notre vocation consiste également à protéger et à informer l’investisseur, en mettant toute la documentation dont il a besoin à sa disposition, en la rendant gratuitement accessible sur la plateforme. À l’avenir, notre ambition est d’aller encore un peu plus loin. Pour un investisseur, il n’est en effet pas forcément évident de lire et comprendre ces rapports, qui, il faut le reconnaître, sont bien souvent relativement lourds. Pour faciliter cette démarche, nous avons travaillé ces derniers mois au lancement d’un projet d’extraction de données de cette documentation afin de la mettre à disposition des investisseurs, à travers un data hub centralisé, lancé ce 15 septembre.

En quoi consiste ce data hub?

«Le LGX Data Hub constitue une base centralisée de données – et non plus de documents – structurées, pertinentes et comparables. Cette dernière doit permettre à l’investisseur de mieux appréhender les données et de trouver celles dont il a besoin. Elle doit aussi servir aux asset managers dans la construction de nouveaux produits durables, par exemple des fonds de dette obligataire, ainsi que dans la réalisation de leurs obligations de reporting réglementaire.

Dans un premier temps, le LGX Data Hub fournira des données détaillées sur toutes les obligations vertes, sociales et durables affichées sur la plateforme, soit plus de 750 instruments obligataires. Cependant, notre objectif à l’avenir est de pouvoir couvrir l’intégralité des obligations vertes, sociales et durables cotées dans le monde. Ainsi, les investisseurs responsables et les asset managers seront en mesure de trouver et comparer toutes les données nécessaires dans un seul et même endroit, et de satisfaire leur besoin de reporting et de disclosure.

En permettant à l’investisseur de comprendre et de comparer l’impact de différentes opportunités d’investissement, en l’aidant à prendre des décisions plus éclairées, le lancement de ce nouveau service doit encore contribuer à accompagner le développement de la finance durable.

Existe-t-il encore d’autres freins au développement de la finance durable?

«Au-delà de l’éducation, l’un de nos principaux défis consiste à s’attaquer au mythe de la performance financière. Certains investisseurs pensent aujourd’hui encore que placer son argent dans un produit présentant un impact sociétal et/ou environnemental positif signifie automatiquement obtenir un moindre retour sur investissement. Or, différentes études, telles que celle réalisée récemment par Morningstar, démontrent très clairement que les fonds durables affichent, sur le long terme, une meilleure performance financière que les fonds traditionnels. De même, les obligations vertes se sont révélées beaucoup plus résistantes et stables en 2020, dans un contexte de très grande volatilité des marchés. Ceux qui considèrent qu’ils doivent faire un choix entre impact positif sur la société et rendement financier se trompent. Il est tout à fait possible de combiner les deux et de générer un double impact. Plus que jamais, il est donc essentiel de continuer à sensibiliser et informer tout un chacun au sujet de la finance durable.»

Cet article a été rédigé pour le supplément «fonds» de l’édition magazine de    Paperjam datée d’«octobre»    qui est parue le 24 septembre 2020.

Le contenu du magazine est produit en exclusivité pour le magazine, il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.

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