POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Manifestation anti-vaccin

«Faire des parallèles avec la Shoah est inacceptable»



Laurent Moyse ne veut pas d’amalgame: tous les manifestants anti-vaccin ne sont évidemment pas des antisémites. (Photo: Nader Ghavami/Archives)

Laurent Moyse ne veut pas d’amalgame: tous les manifestants anti-vaccin ne sont évidemment pas des antisémites. (Photo: Nader Ghavami/Archives)

Laurent Moyse, qui vient de reprendre la présidence de la Fondation luxembourgeoise pour la mémoire de la Shoah, réagit à la comparaison que certains opposants aux mesures anti-Covid du gouvernement font entre leur situation et celle des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale.

Sur les réseaux sociaux et lors des manifestations, on peut observer des opposants aux mesures anti-Covid du gouvernement comparer la situation des non-vaccinés à celle des juifs durant la Seconde Guerre mondiale, allant jusqu’à évoquer le port de l’étoile jaune. Quelle est votre réaction?

Laurent Moyse. – «Chacun a le droit de manifester contre la décision d’un État suivant son opinion. Nous sommes dans une démocratie et la liberté d’expression est un droit fondamental. Mais il est tout à fait inacceptable de faire des parallèles, comme certains le font, avec la Shoah. Cette banalisation est absolument condamnable, cela revient à faire une distorsion de l’Histoire, et cela va beaucoup trop loin. Le fait de se sentir brimé parce que l’on croit que l’État veut contrôler sa propre vie, c’est une chose, mais se mettre dans le même sac que quelqu’un qui a été déporté ou exterminé, ça n’a rien à voir, c’est totalement déplacé.

Je crois qu’il faut agir de manière plus générale, avec comme premier volet l’éducation.

Laurent Moyse,  président,  Fondation luxembourgeoise pour la mémoire de la Shoah

 Pourquoi est-ce la Shoah qui est évoquée et pas un autre événement historique?

«Pour ceux qui baignent dans les théories conspirationnistes – et tous les opposants aux mesures anti-Covid ne le sont pas, heureusement –, il y a des fonds d’antisémitisme. On trouve dans les manifestations ou sur les réseaux sociaux des gens qui ont une opinion extrême avec des réflexions révoltantes. Parfois, c’est de l’ignorance pure et simple et ces personnes n’ont pas réfléchi aux conséquences de ce qu’elles disent. Mais, parfois, il y a une motivation à recourir à ce genre de comparaison infâme pour provoquer de manière délibérée. Il n’y a pas assez de mots pour condamner cette attitude.

Que pouvez-vous faire contre cela?

«Malheureusement, il est très compliqué de porter ces attitudes et ces déclarations devant les tribunaux. Je crois qu’il faut agir de manière plus générale, avec comme premier volet l’éducation. Il faut expliquer dès le plus jeune âge ce qu’il s’est passé dans l’Histoire, et les dangers qui peuvent se reproduire. Je crois que l’école a aussi une responsabilité majeure pour apprendre aux jeunes à s’informer, à recouper leurs sources et à avoir un esprit critique. Les gens colportent depuis le début de la pandémie des informations qui n’ont, pour certaines, jamais été vérifiées, et c’est un problème global qui ne concerne pas que le Covid-19.

 Les politiques aussi ont leur part de responsabilité?

«Oui, une réaction de la part des autorités publiques est indispensable. Le gouvernement luxembourgeois est en train de préparer un plan d’action contre l’antisémitisme, nous attendons qu’il nous le soumette. C’est une obligation qui vient de l’Union européenne, plusieurs organismes internationaux ont poussé les États membres à agir, pour définir une stratégie de lutte contre l’antisémitisme. Le Conseil de l’Europe a sorti toute une série de recommandations.

Je dirais que l’antisémitisme a bondi sur les réseaux sociaux et dans les manifestations.

Laurent Moyse,  président,  Fondation luxembourgeoise pour la mémoire de la Shoah

 Avez-vous l’impression que l’antisémitisme a progressé depuis le début de la pandémie?

«Je dirais que l’antisémitisme a bondi sur les réseaux sociaux et dans les manifestations. Il n’a jamais disparu, après la Seconde Guerre mondiale il était plutôt latent, mais il est revenu par la suite, et à notre époque, il est extrêmement présent dans de nombreux pays. C’est extrêmement inquiétant, et la lutte contre l’antisémitisme va devenir une priorité des démocraties, car nous voyons malheureusement une répétition de l’Histoire.

C’est-à-dire?

«Dès qu’il y a une crise majeure qui survient, qu’elle soit économique, sociale ou pandémique, comme actuellement, les gens cherchent une explication et ce n’est pas toujours rationnel. Il s’agit de trouver une raison à ce qui arrive, et quand on ne parvient pas à l’expliquer, on s’en prend au coupable classique, qui est celui qui est autre ou différent. L’antisémitisme a toujours baigné dans les clichés, les théories conspirationnistes qui voient le juif qui domine le monde, qui introduit la maladie.

Êtes-vous inquiet pour les générations futures?

«J’ai un sentiment mitigé. Je suis inquiet pour le développement actuel des choses. La haine et les préjugés l’emportent à nouveau dès qu’une crise survient, et c’est inquiétant. Et je pense que les générations suivantes n’y échapperont pas. Mais on voit aussi dans les sociétés des réactions salutaires de la part d’organismes et d’individus qui vont à l’encontre de ces tendances-là et qui font de leur mieux pour éclairer les gens. Donc je ne suis pas profondément pessimiste, mais je ne suis pas non plus d’un optimisme béat. Il y a encore du pain sur la planche. Il ne faut pas se faire d’illusions, il y aura toujours des individus qui feront de la provocation, mais il faut circonscrire ces phénomènes, parce qu’avec les réseaux sociaux, cela prend des proportions énormes. Aujourd’hui, les personnes s’enferment dans des bulles, il n’y a plus de dialogue possible, le ton monte et on passe tout de suite aux injures.»