PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Chronique des chefs économistes

L’Europe, nouvelle terre promise pour les SPAC?



Olivier Goemans, head of investment services and innovation à la BIL. (Photo: BIL)

Olivier Goemans, head of investment services and innovation à la BIL. (Photo: BIL)

Les SPAC («special purpose acquisition companies» ou sociétés d’acquisition à vocation spécifique) connaissent un formidable essor sur les marchés américains. 244 SPAC cotées aux États-Unis ont levé près de 80 milliards de dollars l’an dernier, selon Refinitiv. Pour 2021, ce montant est déjà dépassé, alors que le premier trimestre n’est pas encore terminé. La demande des investisseurs, privés et institutionnels, continue de s’accélérer. À quoi tient cette récente popularité?

Les SPAC, aussi appelées «sociétés de chèques en blanc», sont des sociétés sans activité commerciale, constituées dans le seul but de lever, par le biais d’introductions en bourse, des capitaux, qui seront ensuite utilisés pour acquérir ou fusionner avec une société existante. Si les SPAC ne sont pas nouvelles, leur popularité l’est. Autrefois en marge du marché financier américain, elles sont aujourd’hui de plus en plus prisées par les entreprises souhaitant faire leur entrée en bourse.

Les SPAC lèvent des capitaux auprès d’investisseurs qui font toute confiance aux gérants de la SPAC pour identifier des perspectives lucratives: ils ne savent généralement pas quelles entreprises seront ciblées. Intuitivement, on pourrait penser que les créateurs de SPAC sont des vétérans de Wall Street et des as de la finance, mais il n’en est rien. On retrouve aussi des stars du rap, des champions de tennis et des athlètes, ce qui laisse craindre à certains la formation d’une bulle.

Si la SPAC ne parvient pas à réaliser une transaction dans un délai de deux ans, en règle générale, les fonds doivent être restitués aux investisseurs.
Olivier Goemans

Olivier Goemans,  head of investment services and innovation,  BIL

Au moment de l’introduction en bourse, les parts d’une SPAC se voient généralement attribuer une valeur nominale de 10 dollars (ce prix n’étant pas fondé sur la valorisation d’une entreprise existante). Ces parts sont le plus souvent constituées d’une action ordinaire de l’entreprise devant être acquise et d’un warrant permettant d’acheter ultérieurement des actions supplémentaires. Les fonds levés lors de l’introduction en bourse de la SPAC sont placés sur un compte fiduciaire produisant des intérêts jusqu’à ce qu’une transaction soit identifiée, les investisseurs pouvant demander à récupérer leurs fonds à tout moment. En résumé, ils ont la possibilité de bénéficier d’un potentiel haussier après la conclusion de la transaction, moyennant un risque en capital réduit. Si la SPAC ne parvient pas à réaliser une transaction dans un délai de deux ans, en règle générale, les fonds doivent être restitués aux investisseurs.

Si une transaction est conclue, les actions de l’entreprise acquise commencent à être négociées publiquement. Comme toutes les actions cotées en bourse, leur prix de marché peut fluctuer. Dernièrement, les investisseurs professionnels ont eu tendance à vendre leur participation une fois la transaction annoncée. Les investisseurs qui décident de maintenir leur placement peuvent s’exposer à des risques supplémentaires, liés notamment au fait que la transaction peut avoir été conclue selon des termes peu avantageux et à une possible dilution de la valeur des warrants.

L’Europe est-elle le nouveau territoire à conquérir pour les SPAC?

Du fait de la hausse d’activité des SPAC aux États-Unis, la concurrence est rude pour trouver des entreprises prometteuses à introduire en bourse. La SEC (l’autorité prudentielle outre-Atlantique) a déjà mis en garde contre la difficulté croissante pour les SPAC de trouver des opportunités attrayantes. Si une SPAC n’a toujours pas identifié de cible d’acquisition, alors que le délai de deux ans dont elle dispose arrive à son terme, ou si le marché vient à être saturé de nouvelles émissions cherchant toutes à trouver des entreprises à introduire en bourse, il est possible que les parts de la SPAC commencent à se négocier avec une décote par rapport à leur prix initial de 10 dollars. Ce mois-ci déjà, les prix des SPAC cotées ont commencé à fléchir à la suite d’une augmentation des émissions et d’une hausse des rendements obligataires.

Si les SPAC peuvent insuffler un certain dynamisme aux marchés actions européens, on peut craindre que la tendance s’amorce un peu tard.
Olivier Goemans

Olivier Goemans,  head of investment services and innovation,  BIL

Alors que le marché américain commence à montrer des signes d’engorgement, l’Europe pourrait bien s’affirmer comme le nouveau territoire à conquérir pour les SPAC. Bernard Arnault, le fondateur de LVMH, et Jean-Pierre Mustier, l’ancien patron d’Unicredit, ont récemment créé une SPAC baptisée «Pegasus», afin d’investir dans des sociétés financières européennes, invoquant un contexte propice à la consolidation.

Si les SPAC peuvent insuffler un certain dynamisme aux marchés actions européens, on peut craindre que la tendance s’amorce un peu tard, car les taux d’intérêt commencent à augmenter, ce qui pourrait amoindrir leur attrait. Les investisseurs séduits par les SPAC seraient bien avisés de ne pas s’en tenir aux seuls avantages mis en avant par les brochures promotionnelles, mais de lire avec soin toutes les mentions figurant en bas de page. En effet, les créateurs de SPAC jouissent d’une grande liberté de communication: ils ne sont pas soumis aux règles interdisant aux sociétés de publier des déclarations prospectives lors d’une introduction en bourse traditionnelle. Aux États-Unis, la SEC a déjà publié une mise en garde dans laquelle elle fait remarquer qu’«il n’est en aucun cas judicieux d’investir dans une SPAC pour la simple raison qu’une personne célèbre la parraine, investit dans celle-ci ou affirme qu’il s’agit d’un bon placement».