COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Ressources humaines

Marché de l’emploi

L’employabilité, élément-clé du futur



Robotisation – Les jeunes seraient plus touchés par la robotisation en raison de la nature de leurs emplois, plus souvent dans les services digitaux. (Photo: Shutterstock)

Robotisation – Les jeunes seraient plus touchés par la robotisation en raison de la nature de leurs emplois, plus souvent dans les services digitaux. (Photo: Shutterstock)

Les temps changent, et les compétences utiles des salariés aussi. À moyen terme, leur permettre d’évoluer est un enjeu bien plus important que la concurrence de l’intelligence artificielle ou des robots.

Si deux CEO luxembourgeois sur trois sont confiants à propos de la croissance économique du pays, ils ne sont plus qu’un sur cinq à avoir «très confiance» dans la croissance des revenus de leur propre entreprise. Selon l’étude « CEO Survey » que mène PwC tous les deux ans auprès d’eux, pour y parvenir, il faudrait qu’ils améliorent leur efficacité opérationnelle (76%) alors qu’ils redoutent ­terriblement­ la surrégulation (53%), les problèmes d’accès aux com­pétences-­clés et la vitesse du chan­gement technologique (47% dans les deux cas).

Ces résultats sont une particularité lux­embourgeoise, ils sont supérieurs de 15 points à la moyenne mondiale. La première crainte s’explique par le poids du secteur ban­­caire et financier, qui «paie» aujourd’hui les conséquences de la crise économique et financière de 2008-2009 par la multiplication des directives et processus à mettre en place pour éviter que cela puisse un jour se reproduire.

Cette mise à jour permanente, couplée aux taux bas, rogne les marges des professionnels, et donc leur capacité à investir dans le changement. Les deux autres craintes résultent d’une série de classements et d’articles qui font peser de nombreuses menaces sur l’emploi en raison du développement de l’intelligence artificielle et de la robotisation. Sont-elles fondées? Pas si sûr, disent deux études très sérieuses qui sont sorties en ce début d’année.

Des impacts différents selon les secteurs d’activité

La première, publiée par l’université d’Oxford et réalisée à partir des données de l’OCDE sur la transition technologique dans six des principaux pays de l’Union européenne et de celles de la Fédération internationale de robotique, montre que… tous les prévisionnistes ont tort à propos des effets de la robotisation et de l’IA sur la productivité, l’emploi et les salaires.

Les quatre chercheurs italiens, Andrea Gentili, Fabiano Compagnucci, Mauro Gallegati et Enzo Valentini, ont divisé pays et secteurs d’activité en cinq «grappes». La plus robotisée, rapidement la plus productive, a vu ses parts de marché augmenter, tout comme la rémunération des salariés. «Ce qui est conforme à la vision optimiste de l’avenir», mais «cette grappe, principalement composée d’industries de haute technologie, était de loin la plus petite en termes de part de l’emploi», nuancent les chercheurs.

Les deux grappes suivantes ont aussi vu la productivité augmenter avec la robotisation, mais la main-d’œuvre diminuer. Dans un cas, cela s’est accompagné d’une revalorisation du salaire de ceux qui restent, et dans l’autre, la perte de 50% des offres d’emploi a eu un impact sur le niveau de salaire. Les deux derniers groupes sont ceux de secteurs et de pays où la robotisation n’a pas permis d’augmenter la productivité, ce qui a abouti à une «dislocation» de l’emploi. Surtout pour le groupe où la robotisation a été très rapide.

Cette croissance rapide de la robotisation a touché environ 15% de la population active dans les trois premiers groupes, et jusqu’à 25% pour les deux derniers. Ces deux chiffres sont à peu près ceux que donne l’OCDE à partir de son évaluation des compétences des adultes – étude à laquelle le Lux­embourg ne participe pas: environ 14% des emplois sont fortement automatisables (caractérisés par une probabilité d’automatisation supérieure à 70%), soit 66 millions d’emplois, et 32% des emplois sont exposés à un risque d’automatisation compris entre 50 et 70%, ce qui signifie que la manière dont ils sont exercés pourrait se transformer sensiblement sous l’effet de l’automatisation.

En d’autres termes, bien que toutes les tâches qu’ils comportent ne soient pas concernées, une forte proportion pourrait être automatisée, si bien qu’ils exigeront des compétences différentes.

Les jeunes plus mobiles, plus touchés

L’OCDE pointe un autre phénomène, rarement mis en évidence: les jeunes sont les plus touchés par la robotisation, ce qui est lié à la nature des emplois qu’ils prennent, plus souvent dans les services digitaux que sur des lignes de production à l’ancienne où des salariés lorgnent l’âge de la retraite, même si les jeunes restent plus mobiles.

Un autre rapport, « Trans­for­ming Paradigms: A Global AI in Financial Services Survey », publié fin janvier par EY et Invesco, pointe une autre particularité applicable au Lux­embourg, même s’il n’est pas cité dans ce rapport de 128 pages: «L’intelligence artificielle devrait remplacer 9% des emplois en 2030, pendant que les fintech s’attendent à recruter 19% de salariés en plus.» Soit une perte de 336.000 postes de travail, compensée par 37.700 créations. L’investment management, pour conserver la terminologie du rapport, sera le secteur le plus touché, avec des pertes d’emplois de 10% d’ici cinq ans et de 24% d’ici dix ans.

Les quatre chercheurs italiens l’assurent: «Les robots ne remplaceront pas complètement la main-d’œuvre humaine à court terme, le problème de la dislocation du travail doit être traité par des politiques ciblées en raison de ses effets négatifs sur l’emploi et la polarisation des richesses dans nos pays. Plus précisément, comme la robotisation semble croître plus rapidement que la capacité des travailleurs à acquérir de nouvelles compétences, des politiques basées sur un revenu soutenu combinées avec l’apprentissage des adultes seront de plus en plus nécessaires dans un avenir proche.»

Up- et Reskilling, enjeux majeurs

C’est aussi ce que pointe, pour le Luxembourg, l’index global de la compétitivité des talents du Forum économique mondial. Si le pays reste en 10e position, pour les années 2018-2020, de ce classement dominé par la Suisse, les États-Unis et Singapour, il ne pourra pas améliorer sa compétitivité sans faire mieux dans l’éducation de base (60e mondial) et l’employabilité (25e).

Sauf que, dit l’OCDE, «la probabilité de participer à une formation, en cours d’emploi ou non, est en effet nettement plus faible parmi les travailleurs dont les emplois sont menacés d’automatisation». Trois fois plus faible pour les employés menacés dans le cadre d’une formation professionnelle, deux fois plus faible de suivre des cours du soir et 3,5 fois plus faible de suivre une formation à distance. «À toutes choses égales, par ailleurs, les personnes qui occupent un emploi totalement automatisable consacrent 29 heures de moins par an à la formation professionnelle que celles qui exercent une activité non automatisable.»

Il est important d’offrir des formations en dehors du cadre professionnel, en particulier aux travailleurs qui occupent un emploi comportant essentiellement des tâches automatisables, conclut l’OCDE. Les CEO luxembourgeois interrogés par PwC en 2019 ne semblent pas avoir reçu le message, ils préfèrent presque aller recruter chez des concurrents (27%, deux fois plus que la ­mo­yenne­ mondiale), plutôt que de mettre leurs salariés au bon niveau (34%).

Pourquoi? Seuls 26% considèrent avoir les bonnes données pour prendre les bonnes décisions sur ce sujet, alors que 57% affirment que l’accès aux talents (71%, contre 50% pour le résultat mondial) leur coûte «plus cher que prévu» et que l’absence des bonnes données a un impact négatif sur leur capacité à innover (54%).