POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Philippe Poirier (Université du Luxembourg)

«Les élus ont conscience que leur légitimité diminue»



«La majorité des résidents étrangers ne sont pas venus pour le climat, mais pour la facilité d’emploi, donc ils ne sont pas de prime abord très intéressés par la question politique», remarque Philippe Poirier, qui constate qu’en 2018, seuls 16% des étrangers qui pouvaient s’inscrire l’ont fait. (Photo: Maison Moderne/archives)

«La majorité des résidents étrangers ne sont pas venus pour le climat, mais pour la facilité d’emploi, donc ils ne sont pas de prime abord très intéressés par la question politique», remarque Philippe Poirier, qui constate qu’en 2018, seuls 16% des étrangers qui pouvaient s’inscrire l’ont fait. (Photo: Maison Moderne/archives)

L’abolition de la condition de cinq ans de résidence pour la participation des résidents étrangers aux communales permettrait d’améliorer la représentativité des conseils communaux, selon Philippe Poirier. Mais faire participer ces potentiels nouveaux électeurs pourrait s’avérer une gageure.

La réforme des élections communales annoncée par le gouvernement le 2 septembre dernier , en abolissant la condition de résidence de cinq ans pour les électeurs résidents étrangers, permettrait d’améliorer la représentativité des conseils communaux, selon  Philippe Poirier , politologue à l’Université du Luxembourg. Mais les critères de cette réforme restent à définir, notamment entre absence ou simple diminution de la durée de résidence. Et encore faut-il que ces potentiels nouveaux électeurs s’inscrivent et participent au processus électoral – et que la nouvelle loi soit adoptée avant les élections communales de 2023 .

Une telle réforme est-elle nécessaire?

Philippe Poirier. – «Il existe un vrai problème de représentativité et de légitimité des conseils communaux. À Luxembourg-ville, par exemple, il n’est pas représentatif. Au vu de la population résidente, cela pourrait devenir un conseil communal à majorité française et portugaise.

Or, les élus ont conscience que leur légitimité diminue et qu’il faut agir. C’est tout à leur honneur de vouloir élargir. Ce n’est pas de la philanthropie absolue, mais il y a une nécessité.

Il existe un vrai problème de représentativité et de légitimité des conseils communaux.
Philippe Poirier

Philippe Poirier,  politologue,  Université du Luxembourg

Cette condition de cinq ans de résidence était-elle illégitime?

«Ces cinq ans se justifiaient dans la mesure où ils étaient considérés comme un temps d’apprentissage, notamment de la loi. Cela paraît beaucoup aujourd’hui, l’accès à l’information ayant augmenté avec internet et le travail des communes.

L’annonce du gouvernement a eu lieu début septembre. Pourquoi maintenant?

«Elle a eu lieu avant la rentrée afin de marquer le terrain de la rentrée parlementaire, mais aussi pour marquer le positionnement du gouvernement en vue des communales.

En outre, trois ministres des trois partis de la coalition étaient présents afin de montrer la cohésion de la coalition. Sur des dossiers comme l’économie, le logement ou la taxation des entreprises, c’est bien plus difficile…

Trois ministres des trois partis de la coalition étaient présents afin de montrer la cohésion de la coalition.
Philippe Poirier

Philippe Poirier,  politologue,  Université du Luxembourg

Comment vont réagir les résidents étrangers? Sont-ils prêts à s’inscrire et exercer leur droit dès 2023?

«En 2018, moins de 16% des étrangers qui pouvaient s’inscrire l’ont fait – donc, plus de 80% ne se sont pas inscrits.

De fait, certains groupes sociaux ne sont pas intéressés par l’idée de voter, et une lettre ne suffira pas à les inciter. Mais le cas des résidents étrangers est particulier. Normalement, l’intérêt pour les questions politiques augmente avec le niveau d’études. Mais ce n’est pas le cas pour les résidents étrangers. Leur intérêt politique est plus faible, car ils sont davantage préoccupés par la trajectoire économique: la majorité des résidents étrangers ne sont pas venus pour le climat, mais pour la facilité d’emplois, donc ils ne sont pas de prime abord très intéressés par la question politique.

Qu’est-ce qui peut les inciter à aller voter?

«Cela demandera des efforts colossaux des partis, du gouvernement et des associations d’étrangers.

Toutefois, un facteur que personne ne peut mesurer est l’effet Covid. La pandémie peut amener les résidents étrangers à plus s’intéresser à la politique luxembourgeoise, car ils sont soumis à la politique sanitaire. Ils sont aussi amenés à identifier le personnel politique luxembourgeois – et pas seulement la ministre de la Santé, Paulette Lenert (LSAP), mais aussi les bourgmestres, car les infrastructures communales ont beaucoup aidé. Or, cela peut provoquer un déclic.

La pandémie peut amener les résidents étrangers à plus s’intéresser à la politique luxembourgeoise.
Philippe Poirier

Philippe Poirier,  politologue,  Université du Luxembourg

Le déclic peut aussi venir de la politique scolaire, qui relève du conseil communal. Puis, la question numéro un des dernières législatives était celle du logement, avec les prix exorbitants que nous connaissons. Ces trois problématiques se sont renforcées.

Quels sont les partis les plus susceptibles de sortir gagnants de cette réforme?

«Jusqu’aux dernières élections, les trois partis les plus importants pour les résidents étrangers étaient le DP, le CSV et le LSAP, puis déi Gréng. La migration est désormais davantage composée de cols blancs, ce ne sont plus des ouvriers, ils adoptent donc les réflexes du libéralisme économique qu’incarnent le DP et le CSV. Quant à déi Gréng, la qualité de vie et l’environnement sont des thèmes qui plaisent aux résidents étrangers. Donc pour chaque parti, il s’agit d’un électorat potentiel.

S’il y a seulement 3 ou 4% de différence, cela ne provoquera pas de basculement, mais si cela passe de 16% à plus d’un tiers, alors les conseils communaux vont changer.
Philippe Poirier

Philippe Poirier,  politologue,  Université du Luxembourg

Mais encore faut-il qu’il y ait des inscriptions. S’il y a seulement 3 ou 4% de différence, cela ne provoquera pas de basculement, mais si cela passe de 16% à plus d’un tiers d’inscriptions, alors les conseils communaux vont changer.

Des débats vont avoir lieu sur les conditions de mise en œuvre de cette réforme. Autour de quoi vont-ils tourner?

«Une première question se posera: faut-il une année de résidence minimum? Ou rien? Car il faut faire attention à la transhumance électorale. Si 7.000 étudiants veulent s’inscrire à Esch-sur-Alzette, cela fait 7.000 électeurs en plus qui peuvent déterminer l’orientation de l’élection, ce qui peut poser problème. Donc ne faut-il aucun délai – sauf les 33 jours d’inscription, qui vont peut-être diminuer?

Cette dernière constitue aussi un enjeu: doit-il s’agir d’une inscription automatique? Car c’est le cas pour les Luxembourgeois, mais pas pour les étrangers.

Le Luxembourg est un pays paradoxal sur le sujet.
Philippe Poirier

Philippe Poirier,  politologue,  Université du Luxembourg

Le Luxembourg est-il en retard dans ce domaine?

«Le Luxembourg est un pays paradoxal sur le sujet. C’est un pays à la pointe sur les élections des bourgmestres non nationaux, qui peuvent être candidats après cinq ans de résidence. Les autres pays, s’ils posent peu de restrictions au niveau électoral, sont plus exigeants au niveau des candidats.

Et les étrangers non communautaires peuvent être échevins et candidats, ce que la grande majorité des pays européens interdit. Au Luxembourg, il n’y a pas cette distinction.

Les élections communales ont lieu en 2023. Cela laisse-t-il suffisamment de temps pour que cette loi entre en vigueur?

«L’intention est louable quant à la légitimité du corps électoral. Mais il faut que la loi s’exécute, ce qui est bien plus difficile. 20 mois, c’est très court, au vu du travail parlementaire à effectuer – lors d’une année de reprise économique, qui plus est.»