ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

la recherche aux manettes

Ariana, première application de tracing «made in Lux»



Pour se protéger d’une propagation du virus et des virus futurs, une application et une modélisation mathématique permettraient aux politiques de prendre les bonnes décisions. (Photo: Shutterstock)

Pour se protéger d’une propagation du virus et des virus futurs, une application et une modélisation mathématique permettraient aux politiques de prendre les bonnes décisions. (Photo: Shutterstock)

Info Paperjam – Trois chercheurs de premier plan et un project manager de Bitflyer travaillent depuis la mi-janvier sur une application de tracing, au Luxembourg, à des fins de modélisation pour prévenir les crises futures. Ariana a gommé les problèmes de protection de la vie privée.

31 décembre. À moins d’un mois du Nouvel An chinois et de ces millions de personnes qui se déplacent pour rejoindre leur famille, la Chine est «obligée» de déclarer à l’OMS cette pneumonie étrange qui a fait des victimes chez elle depuis au moins un mois. La planète apprend à connaître les mots «coronavirus» et «Covid-19».

Une chercheuse appelle son confrère, Christian Vincenot. Ce professeur d’origine luxembourgeoise de l’Université de Kyoto, au Japon, s’intéresse depuis des années à deux problématiques en parallèle: les espèces animales menacées, essentiellement les chauves-souris, et leur suivi par des solutions numériques.

La discussion s’engage sur l’idée de développer une technologie qui permettrait de suivre les personnes infectées ou de pouvoir surveiller la diffusion du virus. L’idée de l’application Ariana est née, raconte son frère, Patrick Vincenot, project manager chez Bitflyer, la plate-forme japonaise d’échange de monnaies cryptées qui a installé son quartier général au Luxembourg et qui centralise le développement de l’application au Grand-Duché. Stéphane Bordas, une des sommités qui travaillent à l’Université du Luxembourg, expert en modélisation et en simulation informatique , rejoint le projet. Tout comme Anja Collazo de l’Université de Kyoto.

La société Ariana Tech est en cours d’enregistrement au Registre du commerce luxembourgeois. L’application est en voie de finalisation et devrait ensuite pouvoir entrer dans l’Appstore .

20 ans d’alertes aux politiques restées lettre morte

L’idée est double: non seulement, comme toutes les autres applications de tracing présentées un peu partout sur la planète, de faire un suivi de la population pour alerter une personne qu’elle a été en contact avec quelqu’un d’infecté et qu’elle doit soit s’isoler soit se mettre en contact avec les autorités médicales; mais aussi d’être la base de modélisation de la diffusion du virus, et des virus en général, pour offrir aux autorités un outil d’aide à la décision.

«Nous sommes dans une situation où les gouvernements disent: ‘On ne savait pas, désolé’. C’est complètement faux: cela fait 17 à 20 ans que les spécialistes prévoient cette crise et qu’il est clair que ça allait arriver. La question était juste: quand? Et personne n’était prêt», explique le professeur Bordas à Paperjam. «Si j’étais un gouvernement, je n’aimerais pas me retrouver une prochaine fois dans une situation où cela arrive une deuxième fois, voire pire. Je ne pourrai pas dire: ‘Je ne savais pas, je n’étais pas au courant’.»

L’expert différencie l’accumulation de l’information et le stockage, dans un monde où chacun donne des tonnes d’informations personnelles aux Gafam sans aucune réticence… «C’est quelque chose qui est mal compris. On se dit ‘les scientifiques vont stocker des informations sur moi!’ et ’ils vont les stocker ad vitam æternam. Je ne vais rien pouvoir faire avec, et ils vont pouvoir déduire quel est mon taux de cholestérol, à partir de l’app, ce qui n’a strictement aucun rapport, et augmenter ma police d’assurance. Ce sont des raisonnements que j’ai entendus», dit le Français.

«Or, ce qu’on va réussir à faire, c’est voir, quand on sème le virus à un endroit, à quelle vitesse et par quels moyens il se propage. Est-ce que ça va passer par les écoles? Par les maisons de retraite ou les personnes âgées? Par les hôpitaux? Dans les transports en commun? Dans les voitures? Dans les réunions de cinq à dix personnes? Dans les réunions de 1.000 à 10.000 personnes? Ça permet de comprendre la propagation du virus. La question du confinement, de la fermeture des écoles, est-ce qu’on doit les ouvrir une semaine, les fermer une semaine, est-ce qu’on doit mettre les personnes âgées en quarantaine et pas les autres? La prochaine fois, dans ce genre de crise, on aura une partie des réponses.»

Modéliser pour prévenir de futures crises

Au lieu de confiner tout le monde de manière globale, le politique pourra affiner sa décision en tenant compte des populations les plus à risque et des flux de population.

«Quand on ne sait pas faire cela, parce qu’on est face à quelque chose qu’on n’a jamais vu, on essaie de coller à ce qu’on sait, mais cela ne marche pas. On redescend à une échelle plus fine, celle de l’individu; dans ce cas-là, on fait ce sur quoi Christian travaille depuis toujours: des modèles à agents, des Hommes ou des groupes d’Hommes qui se promènent et interagissent les uns avec les autres à partir de règles; on va essayer de trouver les lois. À partir de là, on peut trouver des phénomènes émergents. Les mêmes phénomènes émergent dans les feux de forêt, dans les avalanches, dans les tremblements de terre. On a les mêmes lois dans des phénomènes qui n’ont aucun rapport. Avoir ces agents qui se baladent, d’où l’intérêt d’avoir cette application qui nous permet d’avoir accès à la vraie information. Si le gouvernement posait une question comme: ‘qu’est-ce qui se passerait si je fermais les frontières, si j’ouvrais les transports en commun’, on peut faire une simulation, lui donner différentes issues.»

Comment l’application va-t-elle fonctionner? Sur la base des informations des opérateurs téléphoniques, auquel Ariana Tech va devoir poser des questions sur des groupes de personnes à un endroit précis et à une heure précise, et sur les données que les utilisateurs de l’application accepteraient de donner au nom de cet intérêt scientifique. Dans l’application, pas de login ni aucun renseignement personnel à fournir. Seul le Bluetooth permettra d’inviter quelqu’un à aller consulter un médecin ou à s’isoler, à participer à des sondages anonymisés ou à détecter les signes avant-coureurs de la maladie. Le Bluetooth et une technologie d’autres ondes, sur lesquelles l’équipe ne veut pas encore communiquer, mais qui viennent certainement de l’expertise dans la détection des chauves-souris.

«Pour une petite société comme nous, les vrais enjeux sont de savoir exactement ce qui est admissible par le grand public et ce qui ne l’est pas», explique M. Bordas. «Une étude de ce qui serait admissible serait quand même pas mal pour avoir une idée du nombre de personnes qui seraient susceptibles d’être d’accord pour installer l’app, et ensuite quelle app.»

Une app sur le volontariat dans la Grande Région

«Un des points faibles de ce système est que si on a 60% de la population qui acceptent de participer, en théorie, on trouvera 36% des contacts des utilisateurs. Pour avoir la majorité des contacts, cela devient de plus en plus dur, il faut avoir une très grande majorité de la population. Mais c’est aussi couplé à une campagne de tests. Le tracing et les tests ciblés permettent de mieux comprendre la propagation de l’épidémie», explique celui qui fait aussi partie de la taskforce Covid-19 du Luxembourg. L’ambition est même que l’application soit téléchargée et utilisée dans toute la Grande Région. 

«On a vu cela avec une professeur de droit de l’Université qui a travaillé sur la question juridique avec la Commission européenne ou la CNIL, en France. On ne peut rien imposer à des travailleurs frontaliers. Ce sera à chacun d’entre eux de se dire que c’est dans son intérêt d’aider à éviter les problèmes. Sinon, je ne vais pas pouvoir venir travailler, et cela a des conséquences financières et économiques pour les entreprises… Le début de cette histoire de tracing avait bien commencé avec le projet PEPP-PT (Pan-European Privacy-Preserving Proximity Tracing), superbe initiative paneuropéenne et qui est en perte de mouvement parce que les Européens ont du mal à se décider entre eux. Il n’y a pas une solution européenne qui simplifierait tous ces problèmes. Aujourd’hui, les Allemands ont une autre solution qui est plus respectueuse de la protection des données», dit-il encore.

«Il faut distinguer la précision temporelle et la précision géographique ou spatiale. Le nombre de personnes qui vont rentrer dans le cercle de contact d’une personne n’a pas d’intérêt. On ne va pas compter toutes les personnes qui entrent dans ce cercle et qui en ressortent instantanément, ça n’a pas de sens. À moins que deux personnes soient entrées en collision. Ce que nous voulons, c’est avoir le nombre de personnes à moins de deux mètres pendant un certain temps – en général, c’est 20 minutes. Ça ne marche pas: les gens ne restent pas l’un à côté de l’autre pendant 20 minutes dans la gare, même quand ils attendent un train, ils ont tendance à bouger.»

Agrégée par groupe et non pas de manière individuelle, même si le professeur reconnaît que les experts en «reverse engineering» sont capables de revenir à un niveau de précision assez étonnant, la modélisation présente un autre avantage. «Une fois qu’on a un modèle, on peut déterminer les paramètres importants et donc ne pas avoir besoin de toutes les données, mais seulement de celles qui sont pertinentes. La quantité de données dont on a besoin diminue. On n’a pas besoin de toutes les données comme Facebook, Twitter ou les autres…»

Apple et Google incontournables

La création d’une application, dans tous les cas, est en soi un problème, puisque les géants américains ont le contrôle des stores et des applications qui sont proposées au gouvernement. Aussi, le professeur explique son approche.

«Que chaque gouvernement fasse une sélection d’applications qui sont habilitées à faire le tracing et qu’ensuite, ils utilisent l’API d’Apple et Google. Il y a des risques de toute manière qu’ils bloquent tous ceux qui n’utilisent pas leur API… Ce n’est pas encore très clair au niveau de ce que les deux vont laisser passer après ou pas», explique-t-il, en désignant le véritable nœud du problème: «Tant qu’on a le contrôle sur les données et qu’il n’y a pas de stockage de données centralisé à l’extérieur d’un pays ou de l’Europe et qu’on a le contrôle total sur ce qui est stocké, personnellement, j’ai l’impression que cette solution ne serait pas meilleure ou plus mauvaise qu’une autre. Il y a des questions de sécurité de données, et surtout, d’identité européenne au niveau digital. Les États-Unis risquent de mener le jeu de manière internationale si en Europe on n’est pas capables de s’organiser suffisamment vite pour avoir une solution alternative. Cela renforcerait l’hégémonie américaine.»

«C’est un tournant pour les sciences; il faut faire comprendre aux gens qu’on ne raconte pas n’importe quoi, ni des choses au hasard, et qu’il y a des modèles mathématiques qui sont fiables, vérifiés et vérifiables», dit le professeur Bordas. «Dans cette crise, la question centrale est celle de la gestion du risque et, au Luxembourg, comment on gère des risques qui sont aussi économiques, financiers, liés à l’environnement. Ce serait bien d’avoir au Luxembourg un centre d’étude du risque, pour avoir une infrastructure européenne autour de la gestion du risque, pour s’affranchir de ces aléas. Le jumeau luxembourgeois numérique a cette ambition-là, permettre de poser des questions et de faire des simulations; ils l’ont fait à Singapour. La taille du Luxembourg est assez petite et la structure assez complexe pour que ce jumeau numérique fasse du sens. On a aussi la maîtrise de la législation beaucoup plus qu’ailleurs. Ça serait chouette.»

Avec son jumeau numérique, défendu notamment par le CEO du List,  Thomas Kallstenius , et son centre de gestion du risque, le Luxembourg se retrouverait une nouvelle fois en position de «first mover».