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AFGHANISTAN

«Les talibans me recherchent»



Un ami a prêté à Laila une burqa à porter afin qu’elle puisse sortir de chez elle. Une humiliation imposée par les talibans, selon cette mère de deux jeunes enfants. (Photo: Shutterstock)

Un ami a prêté à Laila une burqa à porter afin qu’elle puisse sortir de chez elle. Une humiliation imposée par les talibans, selon cette mère de deux jeunes enfants. (Photo: Shutterstock)

Une semaine après que les talibans ont pris le pouvoir en Afghanistan, les plus radicaux intensifient leur recherche de personnes ayant travaillé avec des entités étrangères dans le pays. Delano a parlé à un employé d’une ONG à Kaboul qui craint maintenant pour sa vie.

Au cours des neuf dernières années, Laila a travaillé avec plusieurs ONG internationales sur des projets de développement en Afghanistan. Laila n’est pas son vrai nom. Dans l’une des régions où elle était active, des talibans ont menacé les employés qui travaillaient sur un projet concernant la santé des femmes, témoigne-t-elle. «Mais nous ne nous souciions pas de ces menaces, car à l’époque tout était stable. Nous n’avons jamais pensé qu’un jour cette menace deviendrait réalité.»

Les talibans disposent d’une liste des personnes travaillant sur ce projet, a déclaré Laila lors d’un entretien téléphonique avec Delano. «Je sais que mon nom est sur la liste.»  Elle craint que les talibans, dans les semaines et les mois à venir, utilisent de telles listes pour rassembler et capturer ceux qui ont travaillé avec des organisations d’aide et des gouvernements étrangers.

«Nous vivons un cauchemar. Nous vivions en paix, pas en paix complète, mais nous espérions que tout irait mieux. Nous faisions des plans pour l’année à venir, postulant pour différentes organisations. J’ai commencé mon deuxième master. Maintenant, je ne sais pas si un taliban frappera à ma porte demain matin, si je serai encore en vie demain matin», dit-elle.

Laila a déclaré qu’elle avait déjà reçu une série d’appels suspects. Une personne prétendant appartenir aux forces de sécurité afghanes a déclaré vouloir l’aider, lui demandant son adresse et celle de ses collègues. «Ce sont les talibans qui me recherchent», assure-t-elle. Un collègue a confirmé qu’un de leurs bureaux avait été perquisitionné et que les dossiers du personnel contenant des numéros de téléphone avaient été volés.

Un rapport réalisé pour l’Onu par le Rhipto Norwegian Center for Global Analyses la semaine dernière a averti que les talibans avaient ordonné aux combattants de traquer les personnes travaillant avec les gouvernements afghans ou étrangers, ou de cibler leurs familles.

Par sécurité, Laila a déménagé avec ses deux enfants. Mais elle ne veut pas non plus mettre ses amis en danger. Son mari a quitté le pays il y a environ un mois, craignant d’être devenu aussi une cible des talibans. Elle ne sait pas où il se trouve.

Une ONG qui n’a «pris aucune mesure»

Les gouvernements occidentaux se précipitent pour évacuer leurs citoyens, le personnel des ambassades et les travailleurs de soutien de l’aéroport de Kaboul. Mais des gens comme Laila se sentent oubliés. «Ils n’ont pris aucune mesure», déplore-t-elle concernant la dernière ONG pour laquelle elle travaillait, alors qu’elle demandait que son nom soit gardé secret pour protéger son identité. «Le premier jour, ils ont sorti tout le personnel international. Mais alors que nous étions face au même danger, ils nous ont laissés ici.»

Tenter sa chance pour monter à bord d’un avion n’est pas une option pour cette mère de famille. Le chaos entoure l’aéroport, les talibans ont bloqué les voies d’accès, des personnes désespérées auraient été piétinées à mort dans des bousculades. «Comment pourrais-je tenter une telle entreprise avec deux jeunes enfants?»

La famille de Laila a fui l’Afghanistan il y a 40 ans. Elle est revenue pour la première fois dans son pays d’origine en 2008 dans le cadre d’un programme de rapatriement d’Afghans instruits et qualifiés. «J’étais vraiment fière et heureuse de faire quelque chose pour les gens», se souvient-elle. «Ma vie était belle. J’aimais mon travail.»

Des membres de sa famille qui, au fil des ans, ont demandé l’asile en dehors de l’Afghanistan lui ont dit de partir, mais Laila est restée – une décision qu’elle regrette chaque seconde depuis la prise de contrôle des talibans. «Pourquoi ai-je mis mes enfants face à un tel risque, celui d’être tué, parce qu’ils ont une mère qui travaillait pour une organisation internationale?»

Un ami a prêté à Laila une burqa à porter lorsqu’elle quitte la maison. «C’est totalement humiliant. Vous en avez peut-être vues sur des photos, mais si vous les voyez en vrai, c’est encore plus humiliant.»

Les banques sont fermées et Laila s’attend à ce que les gens manquent bientôt d’argent. Les magasins et les marchés sont également en grande partie fermés et il devient de plus en plus difficile de trouver des produits essentiels. Les gens restent à l’écart des grandes artères de la ville, où patrouillent les talibans, selon Laila.

Le spectre de la guerre civile

Le retrait précipité des forces américaines et de l’Otan a enhardi les talibans. Le gouvernement afghan s’est avéré inefficace pour empêcher leur avancée et les forces de sécurité, manquant de leadership, se sont effondrées. Mais l’État islamique doit encore se consolider à la suite de son avancée soudaine. Les dirigeants sont arrivés à Kaboul ce week-end pour commencer à forger un nouveau gouvernement.

Lors d’une conférence de presse le 17 août, le porte-parole Zabihullah Mujahid a adopté un ton conciliant, promettant l’amnistie aux représentants du gouvernement, affirmant que les talibans ne chercheraient pas à se venger, qu’ils respecteraient la liberté de la presse et protégeraient les droits des femmes en vertu de la charia.

Mais Laila pense qu’ils attendent simplement leur heure. Elle craint que la brutalité totale du nouveau régime se déploie. «Ils créent leur base de données pour l’avenir», explique-t-elle à propos de la collecte de renseignements sur des personnes comme elle. «Je suis sûre que si nous ne pouvons pas nous échapper d’ici dans un avenir proche, nous serons témoins de meurtres ou de disparitions de personnes.»

Des manifestations spontanées ont éclaté à Kaboul la semaine dernière, et des photos et des vidéos montraient des femmes manifestant pour leurs droits. Mais ce type de contestation pacifique du régime taliban n’a que peu de chances de survie, estime Laila.

Elle n’a en tout cas pas beaucoup d’espoir en ce qui concerne la dernière poche de résistance contre les talibans autour du vice-président Amrullah Saleh et d’autres politiciens – réunis au Panjshir dans l’Hindu Kush – et craint que seule une guerre civile ne permette d’éliminer les radicaux. «Vous ne pouvez pas imaginer à quel point c’est sombre et horrible.»

Cet article a été écrit pour   Delano , traduit et édité pour Paperjam.