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Téléconsultation, Tests, parcours de soins

La santé, le cloud et la bataille souterraine



Les données de santé ont de la valeur. Tous les acteurs de la tech s’y engouffrent, avec la bénédiction des autorités ou pour les convaincre de leurs solutions. (Photo: Shutterstock)

Les données de santé ont de la valeur. Tous les acteurs de la tech s’y engouffrent, avec la bénédiction des autorités ou pour les convaincre de leurs solutions. (Photo: Shutterstock)

Le Covid-19 accélère la transition digitale de la santé. De la téléconsultation en début de confinement à la plateforme futuriste développée par NTT pour les Laboratoires Réunis, le secteur a la tête dans le cloud. Ce qui n’est pas sans poser des questions.

Engagés dans une course aux dollars… pardon, au vaccin contre le Covid-19, combien de laboratoires pharmaceutiques sont prêts à s’affranchir des règles établies selon le principe de précaution? Combien de politiques sont prêts à soutenir le lancement d’un vaccin au plus tôt, quitte à devoir supporter d’éventuels effets de bord dans cinq, dix ou vingt ans? Comment va-t-on pouvoir mesurer l’impact de ces potions presque magiques, non pas sur l’économie, mais sur la santé?

Le mal de crâne vous guette à la vue de ces quelques questions basiques?

Une autre guerre se mène, souvent à l’abri des regards, qui porte bien d’autres enjeux: celle de l’attitude des pouvoirs publics avec nos données de santé face aux fournisseurs de solutions numériques. Pour des raisons d’efficacité médicale et économique, les premiers doivent donner confiance dans leur système et protéger ces données. Pour exactement les mêmes raisons, les seconds poussent à l’adoption de solutions «dans le cloud», pour l’instant largement américain, même quand la Cour de justice de l’Union européenne condamne le déséquilibre dans les voies de recours individuelles.

2,4 millions d’identités, moins de 500.000DSP

Tout commence par l’identité, qui sert de base au «dossier de soins partagé» (DSP). Selon un papier de recherche passé inaperçu cet été, «Grand Duchy of Luxembourg: a case study of a national master patient index (MPI) in production since five years» , Raffaella Vaccaroli et son équipe indiquent que le MPI compte 2,4 millions d’identités, dont 95,2% des résidents luxembourgeois et tous les frontaliers qui sont affiliés au Centre commun de la Sécurité sociale. 

L’agence eSanté, lancée en 2014 spécifiquement autour de ces développements technologiques de l’accès aux soins, est face à une situation tellement complexe, compte tenu de la présence au Luxembourg de tant de nationalités et de manières d’aborder l’identité, qu’elle a recours au logiciel de One ID, le leader français de l’identité numérique pour la santé, racheté en 2016 par le fonds d’investissement américain de Palo Alto STG, devenu «Maincare Solutions» et revendu deux ans plus tard à la londonienne Montagu Private Equity (ex-HSBC Private Equity).

Alors que Doctena attend depuis quelques années que la CNS accepte de rembourser la télémédecine, le Covid-19 accélère le mouvement… Les autorités ont un autre fournisseur de solution: Maincare Solutions lance MediConsult le 24 mars, et le Luxembourg l’adopte le 26. Doctena, solution 100% luxembourgeoise, n’aura eu que quelques jours d’avance, et pas le support de l’État, à la différence de la solution officielle.

Des cas pratiques pour séduire l’État

Le logiciel français pour l’identité, adapté en permanence aux nouvelles exigences, fait le job. Une autre communication en atteste . Le 3 août, l’agence eSanté annonce avoir atteint, à fin juillet, l’objectif de la fin de l’année en termes de nombre de DSP: 481.455 affiliés à la Sécurité sociale ont le leur, soit 56,64%, et 78,41% de la population résidente. Près de 2 millions d’identités semblent donc inutiles dans ce contexte.

Les données sont stockées au Luxembourg dans un centre de données Tier IV – le plus haut niveau d’exigence – et pendant 10 ans pour chaque patient, qui conserve la maîtrise totale des données médicales, qui sont déposées par des professionnels de santé auxquels il a donné accès. Il peut même blacklister des professionnels ou supprimer des documents.

Les exclus du marché sous la responsabilité de l’État cherchent d’autres portes d’entrée sans que l’on soit obligé d’y voir quoi que ce soit de répréhensible. La santé est un des secteurs les plus porteurs des années à venir.

Au moment où les laboratoires privés se battent pour avoir accès au gâteau du «large-scale testing» sponsorisé par l’État, les Laboratoires Réunis, qui étaient beaucoup mieux placés que leurs concurrents au début de l’opération, ont annoncé début septembre, dans le cadre d’un partenariat avec NTT et Amazon Web Services, avoir lancé en quatre semaines une solution qui permet de tout savoir en temps réel des tests et de «scaler» la solution – autrement dit, de pouvoir utiliser cette solution même dans un pays plus grand que le Luxembourg ou dans un pays qui voudrait effectuer plus de 20.000 tests par jour.

L’intérêt, parfois difficile à comprendre, est qu’elle est en partie hébergée dans le cloud d’Amazon. Qu’une partie des données médicales sont donc gérées par un fournisseur américain. Au lancement de l’ICT Spring, une semaine plus tard, le directeur technique du groupe, Michael Mossal, montre ce produit révolutionnaire qui pourrait intéresser bien au-delà du Luxembourg.

Dans une conversation avec Paperjam, les dirigeants de NTT ( Olivier Posty , son directeur, en tête) expliquent à quel point il est difficile d’imaginer des solutions qui descendent de l’État vers des opérateurs de soins de santé, parce que ces derniers ont chacun leurs spécificités dans le traitement de leurs opérations et de leurs données.

Et que quelques-uns des 200 experts de NTT au Luxembourg ont donc mélangé des solutions en open source et du cloud pour répondre à des besoins spécifiques. Via l’API Gateway, assure le CTO, les données sont en sécurité. Ce «data lake» – un mot de plus en plus à la mode qui décrit des masses de données – pourrait permettre à des scientifiques de découvrir des vérités à l’échelle du pays ou d’une population. La valeur du projet est dans la fluidité pour le patient et dans la donnée pour le laboratoire.

Un vaccinateur à contre-courant des API

Pour le fournisseur de technologies, explique M. Posty, cela permet de montrer à l’État comment digitaliser les parcours de soins ou le secteur de la santé peut à la fois avoir un impact sur l’efficacité et sur les finances publiques, ce qui justifie que NTT travaille à d’autres projets, en relation avec les Hôpitaux Robert Schuman ou le Centre hospitalier de Luxembourg. Restera à harmoniser la gestion des données de chacun des acteurs de la santé, un énorme chantier.

Un autre acteur a discrètement commencé à capitaliser sur le même sujet. Avec un point de vue complètement différent. Après le succès de Regify , qui a commencé à s’intéresser aux données de santé en 2016 et qui est clairement positionné comme un partenaire de confiance de l’agence eSanté comme messagerie sécurisée, ses fondateurs allemands, Kurt Kammerer et Volker Schmid, ont créé une nouvelle société au Luxembourg le 27 septembre.

«DataVaccinator» est une réponse à la perte de contrôle sur les données de 1,5 million de personnes à Singapour fin 2018 , explique le CEO de la sàrl à Paperjam. Pour lui, avec l’émergence de l’internet des objets, dont les montres connectées qui collectent des données de santé, il est important de «vacciner» les données avant même qu’elles ne soient stockées et de les séparer en deux parties. D’un côté, l’identité classique d’un patient ou utilisateur; de l’autre, ses données de santé pseudonymisées par le logiciel de DataVaccinator. Seul l’utilisateur peut donner accès aux deux parties, et même un hack n’aurait pas de répercussions.

«Nous sommes l’airbag du marché de la donnée», explique cet expert du sujet, reconnu par le Forum économique mondial comme un des pionniers technologiques. Facile à installer, adaptée à tous les supports, sa solution est en open source. Gratuite. «Ce que nous vendons, c’est le support 24h/24 et 7j/7. Une poignée de clients l’ont déjà adoptée. Il y a une grosse demande, y compris du secteur financier. Mais nous n’en sommes qu’à un stade précoce de développement! Et cela participe de la souveraineté européenne.»

La souveraineté, un argument de vente? Possible. Car les géants américains ont bien l’intention de s’imposer dans le secteur du cloud et de la santé. Mardi, outre son accord avec SES, Microsoft a généralisé le lancement de son Cloud for Healthcare … réponse à Google Cloud Healthcare, tandis qu’IBM et Facebook font le siège des autorités américaines de santé.