ENTREPRISES & STRATÉGIES — Artisanat

GRAND ENTRETIEN AVEC Carole Muller (2/2)

«Nous restons bien entendu des boulangers-pâtissiers»



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Mandat: la nouvelle patronne de la FJD veut placer sa présidence sous le signe de la digitalisation. (Photo: Anthony Dehez)

La patronne de Fischer préside aussi la Fédération des jeunes dirigeants d’entreprise (FJD). Une double casquette qui offre à Carole Muller un poste d’observation privilégié de l’entrepreneuriat au Luxembourg. De ses atouts. De ses défis.

Retrouvez la première partie de ce grand entretien ici .

Quels sont les projets qui vous occupent particulièrement?

Carole Muller . – «Nous travaillons sur notre gamme traiteur pour nous adapter aux demandes des consommateurs, qui vont vers des produits plus sains – pas forcément plus light. Nous restons bien entendu en premier lieu des boulangers-pâtissiers. Nous répondons à une grande demande de produits traiteur, mais qui restent proches de notre métier de base puisque le pain est un élément incontournable. Nous continuons aussi à faire évoluer nos magasins.

Avez-vous des projets en dehors des frontières du pays avec Fischer?

«Nous avons quatre magasins franchisés en France et nous voulons poursuivre sur ce mode. Faire confiance à des partenaires qui connaissent bien le terrain est plus fructueux. La France, pays du pain, est un marché porteur car nous y apportons des produits différents.

Les Luxembourgeois nous demandent parfois de la baguette française, mais les Français apprécient notre manière de travailler, qui est différente. Je ne ferme pas non plus la porte à la Belgique en franchise.

Travailler manuellement en toute humilité me permet de comprendre une profession que je respecte profondément.
Carole Muller

Carole Muller,  CEO,  Fischer

Comment exister dans la durée avec une marque traditionnelle dans un marché concurrentiel?

«Nous travaillons sur les produits, mais nous développons aussi la communication sur les réseaux sociaux. On ne peut pas se passer des médias traditionnels, mais les réseaux sociaux permettent de toucher un public ciblé, en particulier les expatriés, qui ne lisent pas les journaux luxembourgeois.

Comment vous êtes-vous imposée en interne lorsque vous êtes arrivée à la direction de l’entreprise en 2014?

«Cela s’est fait de manière très naturelle. J’ai eu la chance de commencer assez jeune dans l’entreprise, en tant que responsable des filiales, sans être dans l’optique d’une reprise de la direction.

Avant de reprendre la direction commerciale en 2010, j’ai travaillé chez PwC et j’ai effectué un stage de six mois chez Lenôtre à Paris. Cela a été une expérience très bénéfique pour la suite de ma carrière. Pratiquer soi-même la pâtisserie, travailler manuellement en toute humilité me permet de comprendre une profession que je respecte profondément.

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«L’un de nos enjeux, c’est le recrutement: nous recherchons des profils spécifiques.» (Photo: Anthony Dehez)

Comment faire pour maintenir ce côté artisanal tout en «industrialisant» votre production?

«Les personnes qui nous visitent sont toujours étonnées de constater qu’un certain nombre d’opérations sont réalisées manuellement. Nous posons les fraises à la main sur nos tartes, par exemple. Comme chez un artisan, mais dans une plus grande proportion.

Nous recommençons les opérations de production tous les jours puisque nous travaillons avec des produits frais. Nos invendus dont la date de péremption n’est pas encore arrivée à échéance sont donnés à la Croix-Rouge. Ce qui ne l’est pas est donné à des fermiers pour produire du biogaz.

Quel est le principal challenge auquel vous devez faire face?

«L’un de nos enjeux, c’est le recrutement: nous recherchons des profils spécifiques, comme des data analysts ou des contrôleurs de gestion, qui sont, d’une part, prisés par beaucoup d’employeurs et, d’autre part, surtout rares au Luxembourg. Cela nécessite d’aller les trouver plus loin, avec des impacts sur la work-life balance des personnes concernées.

Il faut continuer dans la voie de mesures familiales positives, c’est important pour la société.
Carole Muller

Carole Muller,  CEO,  Fischer

Les organisations patronales se plaignent volontiers des mesures familiales ou sociales décidées par le gouvernement, en raison de leur impact sur l’organisation des entreprises. Comment percevez-vous ces questions?

«Concernant le congé parental, j’ai évidemment une approche différente en tant que maman ou en tant que chef d’entreprise. Bien que les deux ne soient pas incompatibles. En tant que femme et maman, je suis à 100% en faveur de cette mesure. L’ouverture du congé parental aux papas est essentielle pour permettre aux femmes de progresser dans leur carrière.

Je conçois cependant que, pour une petite entreprise, le congé parental représente des contraintes importantes si plusieurs collaborateurs le demandent en même temps. Malheureusement, l’élargissement du congé parental n’est pas allé de pair avec une flexibilité du temps de travail accordée aux entreprises.

Il faut continuer dans la voie de mesures familiales positives, c’est important pour la société. Mais il faut aussi donner les moyens aux entreprises de pouvoir dire non de temps en temps, de pouvoir décaler certaines demandes. Les entreprises doivent pouvoir discuter avec leurs salariés et trouver des solutions plus individualisées en interne.

La question se pose aussi pour réintégrer à temps partiel des personnes malades qui éprouvent le besoin de travailler pour retrouver une activité ou tout simplement pour penser à autre chose qu’à leur maladie.

Les questions de gender diversity ne seront résolues que si l’on s’y attaque ensemble, avec un échange entre hommes et femmes.
Carole Muller

Carole Muller,  CEO,  Fischer

Faut-il mettre en place des mesures pour aider les femmes dans le milieu de l’entreprise?

«La vente est un métier plutôt féminin. Nous avons presque 70 magasins au Luxembourg et en France et nous avons donc besoin de 70 responsables. Nous devons prévoir les changements, les départs à la retraite ou pour la concurrence. Nos métiers permettent donc à celles qui le souhaitent de progresser. Il est important de soutenir les femmes pour les faire monter vers des positions dirigeantes ou managériales, mais cela reste aussi compliqué.

On devient souvent manager entre 30 et 45 ans, or, c’est à cette période de la vie que l’on a des enfants en bas âge… Et force est de constater que c’est encore souvent les mamans qui vont chercher les enfants à l’école ou qui s’occupent d’eux lorsqu’ils sont malades.

Les questions de gender diversity ne seront résolues que si l’on s’y attaque ensemble, avec un échange entre hommes et femmes. Le genre n’a d’ailleurs guère d’importance en entreprise. Seule la compétence compte.

Ces questions évoluent avec la nouvelle génération…

«J’invite régulièrement mes amies à venir à la FJD, mais elles me répondent souvent qu’elles ne peuvent pas car elles doivent aller chercher leurs enfants. Il y a encore cette priorité de rentrer à la maison. Même si cela est en train de changer. Je le vois quand je vais à l’aire de jeux avec mes enfants: il y a encore 10 ans, on était uniquement entre mamans.

Aujourd’hui, c’est beaucoup plus mixte. Heureusement! Nous sommes probablement la génération qui va être marquée par ce changement.»