PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Fonds

Interview croisée

«Nous cherchons à nous aligner sur les pratiques luxem­bourgeoises»



Jim Fitzpatrick, Président et CEO de Nicsa (National Investment Company Service Association), et Sally Wong, CEO de HKIFA (Hong Kong Investment Funds Association). (Photo: Maison Moderne)

Jim Fitzpatrick, Président et CEO de Nicsa (National Investment Company Service Association), et Sally Wong, CEO de HKIFA (Hong Kong Investment Funds Association). (Photo: Maison Moderne)

L’ALFI entretient des rapports étroits avec ses homologues à Hong Kong (HKIFA) et aux États-Unis (Nicsa). Sally Wong et Jim Fitzpatrick, leurs CEO respectifs, nous en disent plus sur les défis qui attendent le secteur.

À un niveau global, quels sont aujourd’hui les défis que l’industrie des fonds doit relever?

Sally Wong (S. W.). – «Parmi les éléments qui se situent tout en haut de l’agenda du secteur ­financier, en Europe, on trouve le développement d’une finance verte et durable qui commence à être encadrée par des réglementations comme SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) ou la taxonomie verte. On attend désormais des gestionnaires de fonds qu’ils supportent activement la cause de la finance verte et durable, particulièrement lorsqu’elle touche aux risques liés au climat.

Cela implique, entre autres, l’intégration des critères ESG (critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) au sein du processus ­d’investissement et de gestion des risques. De la même façon, à Hong Kong, la finance durable est également une priorité dans l’agenda réglementaire. Dans le secteur de la gestion de fonds, la HKSFC (Hong Kong Securities and Futures Commission) a travaillé dur, publiant son Consultation Paper on the Management and Disclosure of Climate-related Risks by Fund Managers, dont les conclusions seront rendues dans quelques mois.

Elle a également publié une circulaire révisée sur les fonds ESG. Ces différentes démarches nous ont permis de partager avec le régulateur notre espoir de voir les approches adoptées s’aligner autant que possible avec l’approche de l’Union européenne et, en particulier, avec les pratiques luxembourgeoises. Nous espérons également que nous pourrons synchroniser l’implémentation de ces réglementations.

Même si tous les marchés financiers n’opèrent pas sur le même terrain, les gestionnaires de fonds rencontrent des défis similaires sur toute la planète.
Jim Fitzpatrick

Jim Fitzpatrick,  Président et CEO de Nicsa

Jim Fitzpatrick (J. F.). – «Même si tous les marchés financiers n’opèrent pas sur le même terrain, les gestionnaires de fonds rencontrent des défis similaires sur toute la planète. Le marché global des fonds d’investissement est devenu très concurrentiel. Les investisseurs sont devenus plus sophistiqués, leurs attentes ont atteint un niveau supérieur. Les demandes pour plus de transparence et de reporting se font plus nombreuses, alors que la pression pour voir les frais de ­gestion diminuer s’intensifie.

Pour les gestionnaires d’actifs américains, ­distribuer des fonds en Europe ou en Asie implique souvent de relever un ensemble de défis. La ­diversité des structures légales et opérationnelles ainsi que les importantes exigences réglementaires dans différentes régions du monde peuvent en effet constituer des obstacles à la distribution de fonds. En particulier les réglementations mises en place pour augmenter l’indispensable transparence du secteur, notamment la SFDR, ont engendré des exigences de reporting supplémentaires pour les gestionnaires d’actifs non européens dans le ­secteur des fonds ESG.

Les fournisseurs de fonds américains qui souhaitent distribuer leurs fonds ESG à l’international doivent gérer des exigences de reporting qui varient parfois beaucoup en fonction des régions, et trouver des moyens d’être en conformité partout, de façon à ne pas passer à côté de parts de marché intéressantes. Cela étant dit, les nouvelles réglementations peuvent aussi représenter des opportunités pour les gestionnaires d’actifs qui sont capables de s’adapter à la rapide évolution réglementaire que nous avons connue au cours des deux dernières décennies.

Les fonds domiciliés au Luxembourg représentent la part du lion dans le marché des fonds à Hong Kong.
Sally Wong

Sally Wong,  CEO de HKIFA

Quelle est l’importance de Luxembourg dans ce marché global? Pourquoi est-il intéressant, pour vous, d’entretenir une relation étroite avec cette Place?

S. W. «Les fonds domiciliés au Luxembourg représentent la part du lion dans le marché des fonds à Hong Kong. À la fin du mois de mars 2021, 1.035 des 2.217 fonds autorisés par la HKSFC étaient domiciliés au Grand-Duché, soit 47%.

En termes d’actifs sous gestion, la part de ces fonds est encore plus importante, puisqu’elle s’élève à 69%. Le succès des fonds domiciliés au Luxembourg sur le marché de Hong Kong peut être attribué au cadre robuste et pragmatique qu’offre le pays, ainsi qu’à l’importance qu’y revêt la protection de l’investisseur. En raison de ce lien fort, nous suivons avec attention les développements sur le marché luxembourgeois des fonds. De manière plus générale, en Asie, les fonds UCITS (Undertakings for Collective Investment in Transferable Securities), sur lesquels Luxembourg a bâti son succès, sont de plus en plus populaires, que ce soit à Hong Kong, à ­Singapour, à Taïwan ou même en Thaïlande.

Cela est dû au fait que la distribution des fonds dans ces pays repose encore beaucoup sur les banques, qui disposent d’une gamme UCITS complète, avec des produits qui combinent les classes d’actifs. Ces fonds atteignent souvent une taille importante et disposent d’un track record convaincant, ce qui leur fournit un réel avantage compétitif, dans la mesure où les banques sont très attentives à ces éléments.

À ce titre, il est important, pour nous, de rester au fait des développements réglementaires luxembourgeois liés notamment à ce véhicule.

Luxembourg est le plus important domicile de fonds en Europe et le second plus important au monde, avec des fonds distribués dans 70 juridictions.
Jim Fitzpatrick

Jim Fitzpatrick,  Président et CEO de Nicsa

J. F. «Luxembourg est le plus important domicile de fonds en Europe et le second plus important au monde, avec des fonds distribués dans 70 juridictions. La Place a atteint cette position solide au niveau global en combinant plusieurs facteurs, notamment un marché potentiel important dans l’ensemble de l’Europe et à l’international, certains avantages fiscaux, et une position saine par rapport à la réglementation.

Au cours des dernières années, l’action globale contre les structures étrangères pratiquant l’évasion fiscale s’est intensifiée et de plus en plus d’investisseurs sont attirés par le Luxembourg, précisément en raison de cette combinaison qu’il offre entre les avantages fiscaux et une conformité élevée avec les exigences réglementaires. L’attractivité du Luxembourg a aussi augmenté au cours des dernières années en raison de la demande plus importante pour des fonds d’investissement alternatifs, un secteur pour lequel Luxembourg est bien connu. L’ALFI estime d’ailleurs que les actifs sous gestion dans des fonds alternatifs ont presque triplé entre 2008 et 2020.

Les investissements alternatifs, qui étaient autrefois plus courants chez les investisseurs institutionnels, deviennent en effet de plus en plus accessibles aux investisseurs retail. Cette base grandissante d’investisseurs s’est constituée en réaction à la volatilité des marchés traditionnels et à l’inflation, mais aussi en raison des avantages spécifiques offerts par les fonds alternatifs, notamment la perspective d’obtenir de meilleurs rendements.

Le Brexit n’a fait que renforcer cet attrait du Luxembourg, puisque les règles actuelles n’autorisent plus les gestionnaires d’actifs britanniques à distribuer leurs fonds en Europe. Cela a donné au pays l’opportunité de travailler avec des gestionnaires d’actifs britanniques et américains qui souhaitent accéder au marché européen.

En tant que place financière, nous avons beaucoup à apprendre du succès rencontré par le Luxembourg dans la distribution transfrontalière de fonds.
Sally Wong

Sally Wong,  CEO de HKIFA

Comment collaborez-vous avec l’ALFI? En quoi est-ce important pour vous?

J. F. «La relation que Nicsa entretient avec l’ALFI est forte. Elle permet à nos membres de rester informés sur certains sujets comme les fonds alternatifs, les fonds ESG et la réglementation internationale. La collaboration et le partage de bonnes pratiques sont intéressants non seulement pour les professionnels des produits et de la distribution, mais aussi pour ceux qui travaillent dans les opérations, la compliance, etc. L’ALFI et Nicsa, avec leurs centaines de représentants, de membres de comités et de partenaires, jouent un rôle important en connectant les gestionnaires d’actifs les plus importants au monde.

S. W. «En tant que place financière, nous avons beaucoup à apprendre du succès rencontré par le Luxembourg dans la distribution transfrontalière de fonds. L’ALFI a fait un travail remarquable pour promouvoir les UCITS en Asie et fournir le support nécessaire aux régulateurs et aux industries qui souhaiteraient utiliser ce véhicule dans différentes juridictions. Depuis longtemps, nous entretenons avec l’ALFI une relation étroite et très précieuse à nos yeux. Les tournées de ­l’association dans notre région, que ce soit en présentiel ou de façon virtuelle, sont donc des événements importants dans nos calendriers puisqu’elles permettent à nos collègues luxembourgeois de garder les marchés asiatiques au fait des derniers développements réglementaires au Luxembourg.

Comment voyez-vous le futur de votre marché et de la place financière luxembourgeoise?

S. W. «De notre côté, le plus gros chantier est lié au programme Wealth Management Connect, un programme transfrontalier lancé dans la région de la Grande Baie de Guangdong-Hong Kong-Macao (Greater Bay Area, GBA). Il a en effet une importance stratégique énorme et représente un jalon important dans la libéralisation des capitaux en cours en Chine continentale. Il constitue aussi une avancée majeure dans le développement du business offshore en devises chinoises depuis Hong Kong.

Il est probable que Luxembourg continue à être un modèle pour la distribution de fonds en Europe dans les prochaines années.
Jim Fitzpatrick

Jim Fitzpatrick,  Président et CEO de Nicsa

La première phase de ce programme prévoit de ne prendre en compte que quelques types de produits, dont des fonds autorisés par la HKSFC, ce qui prouve sa capacité à fournir un cadre réglementaire robuste et flexible. Au départ, seuls les fonds domiciliés à Hong Kong et présentant des risques peu ou moyennement élevés seront éligibles. Cela constitue toutefois déjà une avancée majeure, sachant que c’est la première fois que les fonds domiciliés à Hong Kong pourront être rendus disponibles à la vente publique, directement sur le continent.

Les managers sont équipés pour ce changement et dialoguent de façon rapprochée avec les banques désignées comme canaux de distribution. Le programme peut potentiellement offrir une plus grande diversité de produits aux résidents de l’espace GBA ainsi qu’une base d’investisseurs plus large pour les gestionnaires de fonds. La croissance de la richesse que l’on constate chez les Chinois du continent entraîne, en effet, une demande accrue pour une diversification des investissements vers des actifs offshore.

Nous espérons qu’une fois le programme mis en route, le spectre des produits pris en compte pourra être élargi, en y incluant de façon prioritaire les fonds UCITS. La collaboration avec Luxembourg pourra alors encore se renforcer.

J. F. «Pour évoquer Luxembourg, il est incontestable que la Place est sur une trajectoire ascendante assez impressionnante. En tant que leader en matière de fonds alternatifs, de distribution transfrontalière et d’investissements ESG, il est probable que Luxembourg continue à être un modèle pour la distribution de fonds en Europe dans les prochaines années.

Par ailleurs, alors que l’Union européenne met en place des mesures progressives pour une plus forte régulation et un plus grand respect de l’environnement, il est raisonnable d’attendre du Luxembourg qu’il continue à être un agent du changement et de la croissance.»

Cet article a été rédigé pour le supplément ALFI de  l’édition magazine de Paperjam du mois d’octobre  parue le 23 septembre 2021.

Le contenu du magazine est produit en exclusivité pour le magazine, il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.

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