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Hotspot

Wiltz, laboratoire grandeur nature



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Fränk Arndt, bourgmestre de Wiltz, revendique le statut de pionnier et espère susciter d'autres initiatives similaires. (Photo: Christophe Olinger)

La «capitale des Ardennes» s’est positionnée en ville pilote pour de nombreux projets d’économie circulaire. La réhabilitation des friches industrielles constitue un projet phare dans le redéploiement du tissu économique local. Sur la zone d’activités de Salzbaach déjà existante, les principes circulaires commencent à prendre racine.

Wiltz, ville martyre d’hier; Wiltz, ville modèle de demain? Nichée dans le nord du pays au cœur des Ardennes, dont elle arbore fièrement le titre de «capitale» qui lui fut attribué par le prince Henri des Pays-Bas en 1866, elle a longtemps gardé les stigmates d’une Seconde Guerre mondiale qui lui fut particulièrement funeste. Berceau de la grande grève générale nationale de 1942 qui suscita bon nombre de représailles de l’occupant allemand, elle fut aussi lourdement touchée lors de l’hiver 1944-1945, pendant l’ultime contre-offensive des troupes du IIIe Reich.

S’étendant lascivement au pied d’un château maintes fois détruit et reconstruit, la commune, forte aujourd’hui de 6.500 habitants et constituée de sept localités (Erpeldange, Eschweiler, Knaphoscheid, Roullingen, Selscheid, Weidingen et Wiltz), a jadis vécu au rythme de grandes industries manufacturières depuis longtemps disparues: tanneries, fabriques de colle forte, draperies, filatures… Aujourd’hui, elle préfère évidemment davantage regarder droit devant. Et cet avenir qu’elle espère radieux va passer par l’économie circulaire. Car la ville de Wiltz a été élevée au rang de «ville pilote» pour devenir le futur «hotspot» communal de l’économie circulaire.

«Nous sommes à la base une ville ouvrière», explique Fränk Arndt, le bourgmestre socialiste depuis 2009 (après en avoir été conseiller entre 2000 et 2005, puis échevin). «Mais il n’y a plus de place pour accueillir des grandes usines et de toute façon, nous n’avons pas vraiment de demande allant dans ce sens. Nous préférons avoir 10 petites entreprises qu’une seule grosse. Alors, nous nous sommes posé la question de savoir vers quelle direction amener notre ville. Et cela s’est concrétisé au travers de notre plan ‘Wiltz – CAPitale 2030’.»

Ce programme, basé sur le développement durable, «vise à fournir aux citoyens et aux visiteurs de la ville une meilleure qualité de vie», comme l’expliquent les brochures d’information. Une grande partie des réflexions s’est évidemment focalisée sur quelque 35 hectares de friches disponibles sur le territoire de la commune. «La nécessité d’assainir le terrain et le temps qu’il a fallu pour le faire ont évidemment constitué un obstacle. Mais ensuite, les choses sont allées assez vite.» Et c’est ainsi que le Fonds du logement a prévu des centaines d’unités de logement sur une superficie de 28 hectares.

«Mais nous ne voulions pas non plus trop de voitures dans cette zone. Juste le strict minimum», explique M. Arndt. «Nous avions l’avantage de pouvoir planifier la surface comme nous le voulions. Et c’est en échangeant avec Romain Poulles que nous en sommes venus à développer l’idée d’économie circulaire.»

Tarkett et Alipa, les locomotives

La décision de faire construire sur le lieu-dit Batzendelt la première résidence zéro émission et à coût modéré du Luxembourg par la société Heliosmart fut alors votée en conseil municipal. Composé de six appartements de 90m2 conçus pour accueillir chacun deux adultes et un enfant, ce bâtiment est conçu sur le principe de la «banque de matériaux»: structure principale en bois; façades en caissons de bois emplis d’ouate de cellulose; châssis de fenêtres en aluminium recyclable… Tout le projet est développé avec la vision d’anticipation du jour où le bâtiment sera «déconstruit» et l’ensemble de ses éléments constituants récupérés et réutilisés.

La production d’énergie solaire thermique et photovoltaïque doit assurer l’autonomie énergétique du bâtiment et les consommations d’énergie seront consultables en temps réel pour chaque appartement, grâce à une application sur smartphone permettant aux habitants d’adapter leur comportement de manière responsable. Le tout proposé à des ménages aux faibles ressources pour un loyer d’environ 30% inférieur aux prix de référence du marché. «Low cost», mais certainement pas «low quality», pour un coût de production au mètre carré volontairement bridé autour de 1.100 euros là où des projets «traditionnels» tournent plutôt autour de 3.500-4.000 euros.

En suivant ce fil rouge, les responsables politiques de Wiltz ont alors poussé la réflexion jusqu’au bout et proposé le projet de «hotspot» au ministère du Développement durable et des Infrastructures, autour de la réhabilitation des friches industrielles, mais aussi de l’intégration des modèles d’économie circulaire dans la zone d’activités existante Salzbaach.

Nous nous considérons comme des pionniers et nous avons envie de l’être.

Fränk Arndt, bourgmestre de Wiltz

«Ce zoning est un peu le fer de lance du projet, là où nous sommes le plus avancés et où nous avons déjà des résultats concrets», indique Pierre Koppes, échevin LSAP de la commune, en charge du développement de l’économie circulaire, directeur du Lycée du Nord mais aussi président du Syndicat Wiltz/Winseler qui gère le zoning artisanal de Salzbaach.

Il faut dire que ce zoning bénéficie de deux locomotives de poids: la société Tarkett, un des leaders mondiaux dans les revêtements de sol et les surfaces sportives, qui dispose d’un efficace centre de R&D dirigé par Anne-Christine Ayed, vice-présidente Recherche et Innovation au sein du groupe; et le groupe Alipa, piloté par la charismatique Michèle Detaille. Deux fortes personnalités qui ont été d’une grande importance dans le développement de ce projet.

«Il y a un an, nous avons commencé à mettre ensemble les entreprises, car celles qui étaient là et, encore plus, celles qui s’implantaient ne se connaissaient pas bien et allaient parfois acheter des services très loin alors qu’elles les avaient sous la main», explique M. Koppes. «L’entraide fait d’ailleurs partie des idées de base de l’économie circulaire.»

Un fil rouge

Diverses enquêtes ont été menées auprès des entreprises afin d’identifier les thématiques communes susceptibles de les intéresser, mais aussi de mettre en place un management des ressources pour les questions d’énergie (avec des possibilités d’achats groupés) et de gestion des déchets, certaines entreprises étant intéressées à récupérer les déchets d’autres de leurs congénères.

«Nous avons aussi mutualisé un certain nombre de services, avec des choses parfois très basiques, comme un service de poste commun qui évite de devoir se rendre en ville, ou bien des formations collectives pour des fonctions-clés telles que celle de délégué à la Sécurité. Nous sommes aussi en train d’établir une base de données de matériels détenus par les entreprises et qu’il sera possible de mettre à disposition des autres sous certaines conditions. Et nous sommes en train de mettre en place l’organisation d’un système de covoiturage sur le zoning. L’économie circulaire commence par des questions de bon sens, avec des choses qui ne sont pas exclusivement réservées à l’économie ! Beaucoup passe dans l’échange, le collaboratif. Les entreprises sont tellement prises par leur core business qu’elles ne pensent pas toujours aux petits détails.»

Pour coordonner le tout, c’est même une salariée de l’entreprise Tarkett qui donne une partie de son temps pour assurer un suivi et une animation des dossiers. «Nous espérons bien inspirer d’autres entreprises», lance Anne-Christine Ayed. «C’est pour cela que nous participons activement au cluster EcoInnovation. Et c’est pour cela que nous nous investissons dans ce projet à Salzbaach. Personne ne se connaissait il y a quelques années encore et personne n’avait une telle approche solidaire. Nous souhaitons donner du sens à cette zone artisanale dans ce contexte d’économie circulaire.»

Ces premiers pas franchis, l’heure est désormais à la mise en œuvre de principes plus fondamentaux qui seront directement applicables lors de l’aménagement de ces quelques hectares de friches encore nus et pour lesquels toutes les initiatives et les décisions seront prises sous le sceau de la circularité. Un dossier de subvention européenne est même en cours de préparation et devrait être déposé d’ici à la fin de l’année. «Ce fil rouge que nous sommes en train d’instaurer doit aussi se prolonger dans les services communaux», prévient Fränk Arndt. «Je pense notamment aux travaux de rénovation des bâtiments historiques, comme l’hôtel de ville, qui doivent se faire dans cette philosophie.»

D’autres projets entrant dans le cadre de ce «hotspot» sont déjà bien identifiés pour la ville de Wiltz: l’ouverture d’un Repair Café (à l’emplacement de l’Internetstuff, au centre-ville) où des bénévoles et adeptes du bricolage tiennent le rôle de réparateurs d’objets hors d’usage que leurs propriétaires souhaitent réutiliser plutôt que remplacer; l’intégration, dès la rentrée 2016/17, d’une formation «économie circulaire» dans les programmes de la future école d’enseignement supérieur à Wiltz dans les domaines de l’architecture d’intérieur ou du design; ou encore l’ouverture d’un Fab Lab (laboratoire de fabrication) présentant à des utilisateurs privés, et surtout aux jeunes et aux élèves des établissements scolaires situés à Wiltz, des machines telles qu’une imprimante 3D.

«Une soixantaine de personnes, majoritairement venant d’Objectif Plein Emploi, travaille par exemple avec l’antenne locale du College of Advertising and Design (CAD) pour récupérer des vieux meubles, les retraiter et les remettre sur le marché», explique M. Koppes. «Nous venons pour cela de construire un hall avec des ateliers qui seront inaugurés en septembre.»

Parallèlement, des discussions sont en cours avec Nyuko en vue d’adapter une structure locale susceptible de soutenir des projets entrepreneuriaux. Car in fine, c’est du réveil économique de toute une ville dont il s’agit. «Nous sommes un laboratoire et nous sommes persuadés que les autres communes vont suivre», s’enthousiasme M. Arndt. «Quelque part, nous nous considérons comme des pionniers et nous avons envie de l’être.»