ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Feuille de route pour l’Europe

UE: les télécoms dans l’expectative



Pour Claude Bizjak, il est urgent d’ajouter les PME, grandes absentes de la haute connectivité, à l’équation digitale.   (Photo: Julien Becker)

Pour Claude Bizjak, il est urgent d’ajouter les PME, grandes absentes de la haute connectivité, à l’équation digitale.   (Photo: Julien Becker)

L’abolition des frais de roaming d’ici 2017, le wifi gratuit dans les centres urbains pour 2020 et la 5G à l’horizon 2025... la Commission européenne a multiplié les annonces dans les télécoms. Vus du Luxembourg et par la CLC, certains points manquent à l’appel, dont l’inclusion des entreprises dans la manne budgétaire prévue.

Pilier du Digital Single Market appelé de ses vœux par la Commission européenne, le secteur des télécoms a été l’objet de toutes les attentions depuis la mi-septembre, parfois au grand dam des opérateurs, les premiers concernés. Le 14 septembre, dans son discours sur l’état de l’Union, Jean-Claude Juncker annonçait son intention de déployer la 5G sur tout le continent d’ici 2025 afin d’améliorer la connectivité, y compris dans les zones rurales. Le budget global pour la fibre optique et les antennes devrait être de 500 milliards d’euros, dont 700 millions à charge de l’UE. Le restant devra être pris en charge par les investisseurs privés.

Autre projet sur sa feuille de route pour relancer l’Europe, WiFi4EU vise un accès à du wifi gratuit dans les grands centres urbains du continent dès 2020. L’enveloppe est de 120 millions d’euros pour 6.000 emplacements présélectionnés.

Un peu plus tard, l’exécutif européen garantissait la fin des frais d’itinérance pour les Européens qui se rendent périodiquement dans d’autres pays de l’UE à partir de la mi-juin 2017 et sans limite de temps, une intention déjà annoncée en juin 2015. Combinées, ces annonces, si elles sont validées par le Parlement européen, devraient redessiner le paysage télécom d’ici 2025.

Flou artistique

Pour Claude Bizjak, membre de la direction à la Confédération luxembourgeoise du commerce (CLC), en charge des dossiers digitaux et fréquemment amené à défendre le secteur à Bruxelles, il est trop tôt pour déjà cerner les impacts pour le développement du secteur, même si certaines distorsions pèsent déjà sur le marché. Complexes, différents points (techniques et financiers) doivent encore être précisés, certaines annonces ne s’accompagnant pas de mesures pratiques et se limitant encore à des déclarations d’intention.

Aucune entreprise ne peut offrir des services à valeur ajoutée gratuitement.

Claude Bizjak, CLC

Dans le cas du roaming, un des problèmes à régler rapidement est le «wholesale roaming», soit les frais que se refacturent mutuellement les opérateurs. De manière simplifiée, on veut éliminer la surcharge pour les consommateurs, mais les opérateurs doivent toujours payer pour le trafic généré par leurs propres clients à l’étranger. Pour résoudre ce scénario difficilement soutenable, la proposition actuelle consiste à pousser les opérateurs à introduire une «fair usage policy» à l’égard de leurs utilisateurs.

«Dans certaines circonstances, les opérateurs pourront facturer un surplus pour le roaming. Les mécanismes proposés pour soutenir ce principe sont cependant très complexes et certains estiment qu’ils pourraient être la source de maintes plaintes et conflits entre opérateurs et clients», souligne Claude Bizjak. «La question des tarifs 'wholesale' est, quant à elle, loin d’être résolue, car aucune entreprise ne peut, à terme, offrir des services à valeur ajoutée (ce qu’est le roaming) gratuitement.»

Et au Luxembourg?

À l’avant-plan dans certains domaines, par exemple la connectivité internationale et résidentielle ou encore la densité des centres d’hébergement, le Grand-Duché est en dessous de la moyenne européenne dans d’autres.

Et Claude Bizjak de rappeler: «Si nous disposons des meilleurs data centers au monde, l’utilisation du 'cloud' par les entreprises luxembourgeoises est à la traîne. Dans la même logique, notre population est championne en termes d’e-shopping, mais notre offre en matière d’e-commerce régresse. Le gouvernement a mis en place une excellente infrastructure ICT, il faut maintenant s’assurer que ces infrastructures soient aussi disponibles et adaptées aux besoins des petites entreprises. Nous avons servi les 'grands', rajoutons maintenant les PME à l’équation digitale.»

Ainsi, l’édition 2016 du classement Digital Economy and Society Index (Desi) fait perdre une place au pays par rapport à 2015. Il passe 10e sur 28. «Le Luxembourg est leader absolu dans l’utilisation d’internet. Cela dit, il a accumulé du retard dans d’autres piliers comme l’intégration globale des technologies digitales dans les PME. Malheureusement, pour certains indicateurs, nous régressons par rapport aux autres pays membres.»

Résultats du DESI 2016

Le Desi mesure l’évolution de la connectivité sur le continent.

Autre constat: les entreprises, en particulier les PME, sont souvent absentes des plans de haute connectivité. «Si la population est connectée par défaut à l’ultra haut débit, les entreprises sont souvent confrontées à des coûts élevés pour l’installation d’un accès UHD.»

Les télécoms ont besoin de stabilité régulatoire.

Claude Bizjak, CLC

Que ce soit au niveau européen ou à l’échelle nationale, il manque bien un focus sur les entrepreneurs, ce que déplore la CLC. «La 'smart nation' n’est pas uniquement constituée de citoyens, mais aussi d’institutions publiques et de sociétés. La Commission veut pousser la connectivité, ce qui est une bonne chose, mais sans apporter, à ce stade, de mesures claires et précises», regrette Claude Bizjak. «Les propositions de ces dernières semaines ont beaucoup changé, en particulier pour le roaming, cela contribue à créer un climat d’inquiétude qui nuit au secteur et pourrait freiner les investissements. Les télécoms, comme d’autres secteurs qui investissent énormément, ont besoin de stabilité régulatoire.»

Dissensions nationales

Autre difficulté à l’échelle du continent, les 28, dotés de connectivité et d’infrastructures variables, ont des difficultés à être d’accord entre eux. Dans ce contexte, un accord global européen est difficilement envisageable à court terme.

La proposition actuelle risque de perturber les consommateurs.

Claude Bizjak, CLC

«Les opérateurs du sud, qui voient leur fréquentation exploser en été et doivent dimensionner leurs réseaux, sont particulièrement contre l’abolition totale des frais de roaming», détaille Claude Bizjak. «En effet, ils doivent investir dans un réseau de pointe utilisé 'gratuitement' pas les visiteurs. Qui paiera la facture? Les clients locaux? La proposition actuelle risque, en outre, d’occasionner une hausse sur des tarifs nationaux, de créer des distorsions concurrentielles et pourrait, en fin de compte, perturber les consommateurs.»     

Au niveau de la 5G, si la technologie est en phase de finalisation, l’écosystème n’est pas encore tout à fait en place, mais progresse dans la bonne direction. «On peut s’attendre aux premiers développements commerciaux pour 2020, ce qui laisse un peu de marge. Un des points d’attention sera l’attribution des fréquences, qui avait été problématique lors du passage à la 4G. Une fois déployée, la 5G va donner naissance à de nouvelles possibilités techniques.»

On manque de réflexion économique sur les décisions.

Claude Bizjak, CLC

Perçues comme «gonflées» par les lobbyistes à Bruxelles, les propositions de la Commission Juncker sont osées par rapport à leur degré d’avancement actuel. «On sent que la tendance est de plaire aux citoyens, même si certaines promesses sont peu réalistes dans le timing envisagé», ajoute encore Claude Bizjak. «Ces annonces semblent avoir été avancées sans vraiment mesurer les effets sur les opérateurs. On manque de réflexion économique et de transparence sur les décisions.»