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Assurances

Pit Hentgen: «Les prochaines années seront plus difficiles»



Paperjam

Le nouveau président de l’Association des Compagnies d’Assurances, élu en mars dernier, pose un regard serein sur la situation actuelle du secteur, tout en restant conscient des obstacles commerciaux et réglementaires qui se profilent.

Monsieur Hentgen, vu de l’extérieur, le secteur de l’assurance semble globalement moins touché par la crise que le secteur bancaire, par exemple… Est-ce vraiment le cas ?

« Il a également été touché, mais différemment. Nous ne sommes pas systémiques, en ce sens que les assureurs n’ont des relations d’affaires que relativement limitées entre eux sur le marché. Mais nous sommes dans le même environnement que les banquiers, à l’actif du bilan. Nous sommes donc très concernés par la crise et ses répercussions sur les marchés.

D’un autre côté, les taux d’intérêt sont très bas.Et comme nous avons toujours cherché un taux de risque très bas, la rémunération des actifs est très faible. En termes d’assurances traditionnelles, les revenus financiers représentaient il y a quelques années environ un tiers de nos revenus. Aujour­d’hui, ils ne représentent plus que 15 % environ.

Pour ce qui est de l’assurance-vie, qui demeure l’activité dominante au niveau des chiffres, la rémunération de l’assureur se fait sur base de l’évaluation des stocks, des sous-jacents, qui ont beaucoup souffert à cause de la correction des marchés financiers et d’une évolution peu favorable. Il y a donc un manque à gagner évident pour nous.

Il est donc logique que les chiffres 2011 soient assez mauvais ?

« L’année 2011 est la 4e an­née de crise depuis 2008, mais c’est la première année où le secteur a été touché de façon plus visible à l’extérieur. Nous observons un chiffre d’affaires en repli dans la plupart des marchés et des segments. Ce recul vient quasi exclusivement de l’activité transfrontalière en assurance vie, des marchés où la plupart des acteurs luxembourgeois sont actifs. Il y a des raisons propres à chaque pays et à chaque acteur.

En revanche, sur le marché domestique, corrigé d’éléments non récurrents, tels que le fronting (un type d’opération de réassurance, ndlr.) ou des opérations financières, on constate encore une progression. C’est une bonne chose. Cela confirme que la crise touche moins le Grand-Duché que les autres pays d’Europe. Et cela montre que les gens ne sont pas prêts à abandonner la couverture des risques auxquels ils font face, même si les perspectives deviennent moins bonnes. C’est fondamental. Entre le non-paiement d’une prime et le risque d’une moins bonne couverture en cas de sinistre, les gens n’ont finalement pas changé leurs habitudes en matière d’achat d’assurances.
 

Sur quels segments se fait cette croissance au Luxembourg ?

« C’est dans tous les domaines. Il y a, un stock de richesse qui n’a pas diminué et une inflation qui continue d’augmenter. Il y a également une indexation, directe ou indirecte, de l’activité, qui fait que les valeurs que nous couvrons augmentent, ce qui mécaniquement fait croître nos primes.
Il faut aussi voir que, ces dernières décennies, la population a connu une forte hausse. Lorsque j’étais à l’école primaire, le nombre d’habitants que nous apprenions était 300.000.

Le dernier recensement indique plus de 512.000. En à peine 40 ans, la population a presque doublé. Dans le même temps, le nombre d’acteurs a diminué fortement dans le secteur par un mouvement de concentration. D’une une vingtaine, il n’en reste plus que six. Le gâteau est plus gros et nous sommes moins à nous le partager…
 

Êtes-vous inquiets de ces mauvais résultats en 2011 ?

« Nous nous croyions plus résistants à la crise. Or, des segments importants d’activités sont touchés (ACA). Beaucoup de nos contrats, notamment en vie, sont à primes uniques. Il faut donc recréer le business tous les ans. Il est impossible de faire des prévisions sur l’avenir. Les prochaines années seront plus difficiles du point de vye du résultat que de celui du volume d’affaire, le souci majeur restant la rémunération des actifs.
Dans le domaine international vie, le volume des actifs croît moins vite. La rémunération est donc moins intéressante. Lorsqu’on nous confie de l’argent, nous évitons les placements vers les pays à risque de l’Europe du Sud. Nous sommes même très prudents avec des pays comme la France. Nous nous limitons principalement à l’Allemagne ou aux Pays-Bas, nous n’avons pas tellement le choix. Mais cela ne nous procure que des rendements de 1 % ou 2 % sur le long terme, alors qu’il y a quelques années, les rendements étaient de 5 % et plus.

Quelle est l’exposition du secteur à la Grèce et à l’Espagne ?

« Nous avions fait un tour de table il y a un an, chez les grands acteurs membres du conseil de l’ACA. Il n’y avait pas d’exposition majeure vers ces pays-là, en tous les cas, pas de nature à poser un problème. Depuis un an, le Commissariat demande davantage de détails sur les engagements vis-à-vis de la dette des pays de la zone euro. Nous ne disposons pas de la dernière mise à jour de ces informations (le rapport annuel du Commissariat sera présenté en septembre, NDLR).
 

Quelles seraient les conséquences d’un éventuel éclatement de la zone euro ?

« Nous observerions sans doute trois niveaux de devises dans les différents pays. Il y aurait une zone ‘euro fort’, à laquelle le Luxembourg et l’Allemagne appartiendraient, alors que la Belgique et la France seraient plutôt dans un ‘euro moyen’. Si l’euro moyen était, par exemple, dévalué de 10 % par rapport à l’euro fort, et si l’euro faible l’était de 30 %, cela signifierait que nous devrions amortir les deux tiers de notre portefeuille de 10 % ou de 30 %, puisque nos engagements resteraient dans notre monnaie domestique, c’est-à-dire l’euro fort. Cet éclatement nous poserait évidemment de très grands problèmes. Nous soutenons donc évidemment toute la politique visant à assurer la survie de l’euro.

Cet éclatement est-il un scénario réel­lement plausible ? Ou bien gardez-vous confiance dans la solidité de la zone euro ?

« Je reste confiant, en effet, même si je suis conscient que le Luxembourg va perdre une part de souveraineté dans les décisions à venir, c’est clair, notamment en matière de surveillance, qui constitue une part de souveraineté nationale.

Il y a une logique de convergence politique, économique et financière en Europe, avec comme corollaire que des pays comme le Luxembourg, petits mais avec un certain nombre de niches, vont proportionnellement perdre plus que d’autres pays. Mais ils gagneraient néanmoins globalement sur l’opération si on maintenait une monnaie unique, étant donné que la force des acteurs de la Place serait conservée.
 

Dans ce contexte, on imagine que les contrain­tes liées à la mise en œuvre des dernières législations et réglementations tombent mal…

« En effet. D’autant plus que nous avons très bien fonctionné jusqu’alors, sans toute cette législation. Il y a toujours eu une bonne protection de l’intérêt des consommateurs et il n’y a jamais eu de faillite ou de problème de solvabilité, sur le dernier siècle. Mais on est quand même membre de l’Union européenne et le cadre doit s’adapter.

Nous héritons aujourd’hui d’un certain nombre de directives, qui ont souvent, comme point de départ, des situations aberrantes ou des excès commis sur certains marchés, par certains acteurs. Il s’en dégage des principes et la mise en place de cadres assez rigides qui, a priori, ne semblent pas faire beaucoup de sens, si on les applique sur notre marché.

Rien que pour être en règle avec nos obligations de contrôle et de gestion de nos risques, nous avons fait l’estimation que tout ce qui doit se faire, ou a déjà été fait, coûte environ annuellement 10 % des bénéfices du secteur. C’est énorme, sans compter la lourdeur et la complexité de la mise en place.

Dans des pays comme l’Angleterre, plusieurs acteurs ont du mal à remplir tous les critères, et ont déjà prévenu qu’ils pourraient quitter l’Union européenne pour s’établir ailleurs, là où les exigences sont moins fortes. Cela montre qu’il y a un réel problème.
 

Qu’en est-il au Luxembourg ? Le Luxembourg est-il prêt à la mise en œuvre de la directive Solvency II ?

« Je le pense, oui. Nous y travaillons, tous ensemble, depuis plusieurs années dejà. Mais nous ne savons pas encore quelles seront les mesures d’implémentation de niveau 2, tant il reste de choses qui ne sont pas arrêtées définitivement.

Y aura-t-il un impact sur les clients finaux ? « Sur le montant des primes, non. Il pourrait juste y avoir des répercussions sur l’acceptation de certains risques, qui ne seront peut-être plus assurés de la même façon. Mais nous espérons toujours le faire aux mêmes tarifs.
Solvency II en tant que telle ne représente pas un danger en matière de tarifs. Mais nous sommes dans une situation sur le marché national où la concurrence a tellement joué que nous sommes arrivés à des adaptations relativement faibles et espacées. Nous sommes dans une logique d’ajustement plus régulier et continu des primes et des différents risques. Le marché s’est adapté à la libre concurrence et a atteint une certaine maturité.
 

Parmi les dossiers importants qui se trouvent sur votre bureau, il y a celui du statut de PSA (professionnel du secteur des assurances). Avez-vous été surpris par la réaction de certains courtiers, qui sont montés au créneau alors que tout semblait ficelé ?

« Il est vrai que, au départ, le texte, soutenu par le Haut comité de la place financière et par le ministre des Finances Luc Frieden, a été élaboré conjointement avec le Commissariat aux Assurances et des représentants de certains courtiers. Suite au dépôt du projet de loi, nous avons été saisis pour rendre un avis, qui a évidemment été positif. Mais entre temps, un courtier, ancien salarié de la Chambre de Commerce, a émis un avis négatif, dont les termes ont ensuite été repris dans l’avis final publié par la Chambre de Commerce ! Cela a évidemment créé une certaine confusion. Nous avons eu un échange avec la Chambre sur ce sujet. Nous sommes un secteur réglementé. On ne peut pas y appliquer tous les principes usuels du commerce, sauf sous certaines conditions. Dans le cas présent, nous estimons indispensable qu’il y ait un capital minimum pour exercer la profession de courtier. Nous constatons qu’il y a énormément de faux acteurs de cette branche, qui n’investissement pas dans leur activité, et qui ne sont pas à même d’avoir un niveau professionnel suffisant pour rester en activité.

Tout courtier qui fait son travail sérieusement doit avoir plusieurs assureurs. Et donc autant de systèmes d’information liés à ces assureurs. Cela nécessite donc déjà des moyens humains et financiers en conséquence. À cela s’ajoute à la responsabilité civile professionnelle qui est obligatoire. Mais un courtier doit-il entrer dans la catégorie des futurs professionnels du secteur des assurances ? « Il s’agit là plutôt d’une question d’ordre technique sur un plan législatif, sachant que d’autres transpositions de directives européennes nous attendent. Je pense à celle sur les intermédiaires, par exemple, qui ne concernera pas de la même façon les acteurs qui auront le statut de PSA. Il est donc logique que les courtiers aient un traitement à part. Il faut ensuite faire la distinction entre les courtiers qui encaissent les primes et les non-encaissants. En tant qu’assureurs, nous ne voulons pas que le client soit considéré comme ayant payé ses primes lorsqu’il a payé le courtier, mais lorsque nous avons concrètement reçu cette prime. Les courtiers non-encaissants ne sont donc pas concernés.
En tout état de cause, l’ACA va émettre un avis complémentaire sur le projet de loi, qui sera envoyé à la rentrée.
 

Ce statut de PSA constitue-t-il une petite révolution pour le secteur ?

« Il s’agit surtout d’une réglementation qui vise, en quelque sorte, à permettre de sous-traiter le secret professionnel. Le but est de permettre aux petites structures, mais aussi aux grandes, de mieux organiser leur travail et d’optimiser leurs frais généraux. Cela crée une certaine flexibilité… Nous sommes tous unanimes pour reconnaître qu’il s’agit là d’une avancée.
 

Pourquoi ne pas avoir mis en place ce statut plus tôt ?

« Nous avons commencé à en parler lorsque les PSF ont été lancés. Nous avons aussi toujours considéré que le secret professionnel devait être défendu et qu’il y avait des limites à sa sous-traitance.
Mais aujourd’hui, les logiques et les mentalités ont évolué. Le secteur bancaire a dû céder à certaines pressions, pour permettre une meilleure gestion des coûts liés à une sous-traitance de ce secret professionnel, qui allait souvent beaucoup plus loin que ce que nous pouvions faire dans le secteur. Nous profitons déjà, presque tous, des PSF. »

 

Réforme des pensions - « Être davantage impliqués »

La réforme des pensions, en cours de gestation – depuis quelques années déjà – intéresse évidemment le secteur de l’assurance. Il est directement concerné par le « 2e pilier », celui des plans de pension financés par capitalisation des affiliés et gérés par les assureurs-vie. « Actuellement, il est question de l’élargissement de ce 2e pilier. C’est du moins ce que l’on entend çà et là », note Pit Hentgen. L’ACA souhaite, dans ce contexte, que
les professionnels du secteur soient directement impliqués dans les réflexions et dans la préparation du nouveau cadre à venir. « Nous réfléchissons à une façon intelligente d’élargir le cadre de ce 2e pilier et de créer de tels régimes dans n’importe quel secteur, y compris la fonction publique. Nous sommes une profession spécialisée dans toutes ces questions et nous maîtrisons les risques et leurs coûts. Nous avons donc certainement une contribution à apporter et nous voulons être écoutés. Mais nous craignons que le dossier soit déjà trop avancé au moment où l’on nous demandera notre avis. La question est trop importante. On doit être impliqués dès maintenant. » Pit Hentgen redoute également que l’État ne devienne un acteur à part entière dans ce 2e pilier. « Nous ne voulons pas qu’il soit concurrent du secteur privé et qu’il travaille avec d’autres règles prudentielles », prévient-il. Jusqu’en septembre, l’ACA va donc plancher sur le sujet afin de prendre position de manière ouverte non sans avoir consulté un certain nombre d’acteurs du marché.

Convention collective - Coup de maître

Les choses semblaient bien mal engagées. En mars dernier, les syndicats claquaient la porte des négociations de la convention collective 2012-2014 du secteur des assurances. Et, deux mois plus tard, un peu à la surprise générale, les partenaires sociaux annonçaient avoir finalement trouvé un terrain d’entente. Un coup de baguette magique ? « Les positions officielles prises vis-à-vis de l’opinion publique sont toujours plus radicales que lorsqu’on se met ensemble pour débloquer une situation. Il y a toujours un peu de folklore dans tout ça », analyse Pit Hentgen qui, entre temps, a été élu à la présidence de l’ACA. « Il nous faut en général une année avant de parvenir à un accord. Ce fut le cas encore cette année. Mais je dois préciser que le dialogue social continue de fonctionner assez bien dans notre secteur, comparé peut-être à ce que l’on observe au niveau national. » Comme bien souvent, ce sont principalement les réunions informelles et les échanges non officiels qui ont davantage fait avancer le dossier
que les rendez-vous programmés. Mais un autre élément a également pesé dans la balance : l’échéance du mois de juin, date à laquelle est payée la prime de conjoncture. « Les syndicats, autant que nous, avions intérêt à ce que nous trouvions cet accord avant juin. Nous parlons des mêmes employés. »

 

Présidence - Hentgen III

C’est la troisième fois que Pit Hentgen prend la présidence de l’Association des Compagnies d’Assurances, selon un système de « rotation » qui octroie le poste aux principales compagnies d’assurance du pays. Ainsi, en 2001, à peine âgé de 40 ans, le directeur de ce qui s’appelait encore
La Luxembourgeoise a occupé sa première présidence. « J’ai eu à gérer les conséquences des attentats du 11 septembre, notamment en matière de réassurance, mais aussi une importante réforme fiscale qui prônait l’idée du plafond unique pour les dépenses spéciales », se souvient-il. Son deuxième mandat (2006-2008) fut marqué par la préparation de l’introduction du statut unique, mais aussi par le début des grandes réflexions menées par l’ensemble du secteur financier concernant la promotion de la place financière. En mars dernier, il a succédé à Paul de Cooman (AXA) pour un mandat qui le conduira jusqu’en 2014.