ENTREPRISES & STRATÉGIES — Artisanat

Grand Entretien - artisanat:  «Stimuler en premier lieu la compétitivité des entreprises»



Paperjam

Compétitivité, formation, esprit d'entreprise: Norbert Geisen, président de la Fédération des Artisans, évoque les contraintes et défis actuels de l'artisanat luxembourgeois, à la lumière de son récent centenaire.

"L'artisanat constitue un pilier essentiel de l'économie luxembourgeoise. C"était vrai en 1905. Cela se confirmera, j'en suis convaincu, au cours des décennies à venir", affirmait Jean-Claude Juncker lors du centenaire de la Fédération des Artisans, en juillet 2005.

Avec 4.300 entreprises, 60.000 emplois et 150 métiers, le secteur constitue de facto le premier employeur du pays, regroupant des établissements d'une quinzaine de salariés en moyenne, qui ont désormais remplacé la traditionnelle structure patron - compagnon - apprenti.

Mais si la quête d'indépendance constitue le principal motif de la création d'entreprise, l'artisanat n'exerce plus le même attrait pour les jeunes qu'il y a 30 ans. Les instances professionnelles brossent même un tableau préoccupant du secteur, notamment dans le domaine de la formation professionnelle et qualifiante.

Boulanger-pâtissier de formation et défenseur inconditionnel des professions artisanales, Norbert Geisen reste néanmoins confiant en l'avenir et rappelle "l'importance économique du secteur artisanal, le rôle social et culturel qu'assument ses entreprises en offrant du travail, et en proposant un large éventail de biens et de services sur l'ensemble du territoire national, notamment dans les zones rurales".

Monsieur Geisen, vous présidez la Fédération des Artisans depuis dix ans déjà. Comment a évolué l'artisanat durant cette période?

"La charge administrative s"est véritablement accrue ces dix dernières années. Le patron ne peut donc plus faire son métier originel, mais doit plutôt s"occuper des tâches administratives qui régissent le fonctionnement son entreprise. Le niveau technique et notamment informatique s"est lui aussi rehaussé.

L'artisanat luxembourgeois a donc besoin de personnel plus qualifié qu'on ne trouve plus dans le pays. Ce qui explique le recours croissant à la main-d'oeuvre étrangère, notamment transfrontalière, phénomène qui s"est ainsi fortement dessiné durant cette décennie.

La moyenne des salariés par entreprise a, elle aussi, augmenté...

"Les entreprises ont acquis une autre envergure, puisque la moyenne des salariés s"établit désormais à 14 personnes. On compte de plus en plus de structures dont les effectifs dépassent les dix, voire les 100 salariés. Leurs dirigeants doivent donc avoir une connaissance plus complète en matière de gestion du personnel. Il s"agit aussi de gérer un personnel encore plus qualifié, mais aussi plus spécialisé, qui arrive sur le marché du travail; l'activité artisanale s"est orientée ces dernières années vers des spécialisations poussées de produits et de services, à l'exemple de certaines menuiseries qui ne fabriquent plus que des portes et des fenêtres, et rien d'autre.

Donc du standard et du spécialisé...

"Oui, afin d'être plus compétitif et plus rentable dans son activité. Ce qui rend la formation plus difficile et parfois plus fragmentée, car les apprentis qui se forment dans ces entreprises ne connaîtront le métier que partiellement. Et n'auront plus la complète vue d'ensemble que possédait l'artisan autrefois.

Le bilan de ces dix années ne semble donc pas si positif pour l'artisanat et pour les artisans...

"Nous sommes un secteur dynamique et restons encore le plus grand secteur économique du pays. Mais nous effectuons un important travail de sensibilisation au sujet des entraves administratives auxquelles les petites et moyennes entreprises sont de plus en plus confrontées.

Comment arrive-t-on à représenter et à concilier les intérêts de 150 métiers différents?

"Le mandat de président de deux ans est, il est vrai, trop court de ce point de vue. Ce n'est qu'au bout de quatre ou cinq années que l'on commence à véritablement maîtriser les dossiers. Grâce au dialogue avec nos 50 fédérations, on apprend aussi beaucoup.

Nous coordonnons en fait ces fédérations et agissons là où nos intérêts convergent. Et par le truchement de l'Union des Entreprises luxembourgeoises, nous effectuons la coordination avec les autres organisations patronales.

Quels sont les intérêts communs aux 150 métiers et fédérations?

"Stimuler en premier lieu la compétitivité des entreprises, baisser les charges salariales et les coûts de la main-d'oeuvre, réduire l'absentéisme, diminuer l'inflation... Au niveau social aussi en intervenant notamment dans le cadre des accords tripartites et du projet de statut unique du salarié.

Quels facteurs freinent selon vous la compétitivité des artisans luxembourgeois?

"Les charges administratives: nous avons certes les charges salariales les plus basses d'Europe, mais des salaires plus élevés que ceux des pays voisins.

Mais par ailleurs cela attire aussi les artisans qualifiés au Grand-Duché!

"Des artisans spécialisés, de la région frontalière, mais aussi des employés plus qualifiés. Car nous avons des difficultés à trouver des employés qualifiés luxembourgeois. Après leur apprentissage, ils délaissent en effet le secteur pour rejoindre la fonction publique. On compte par exemple 15 ou 16 boulangers qui ont quitté leur métier d'origine pour devenir chauffeurs de bus auprès de la ville de Luxembourg.

Connaît-on la proportion des apprentis qualifiés quittant l'artisanat, après leur formation, pour une autre branche professionnelle?

"Quand on sait que 80% des artisans sont étrangers, on peut dire que la plupart des Luxembourgeois qui ont un CATP vont essayer de travailler au sein du secteur public. On peut avancer sans crainte le taux de 60-70%.

Cela veut dire que ce sont 60 à 70% d'artisans luxembourgeois potentiels qui auraient pu travailler dans le secteur?

"C"est très difficile à expliquer, car cela commence avec l'orientation dans les écoles, et la formation. Il n'existe pas d'orientation positive dans les écoles.

C"était l'une de vos revendications lors de la dernière conférence de presse, récemment organisée par la Chambre de Métiers et consacrée à la Formation dans l'Artisanat.

"Un nouveau projet est en cours concernant la formation professionnelle. Pour l'orientation, on n'y est pas encore.

L'un des arguments récurrents de l'artisanat, c'est ce souci d'indépendance...

"C"est la finalité, la seule chose qui fait qu'un ouvrier reste dans le secteur: son objectif premier étant de créer sa propre structure, de se mettre à son compte.

C"est une réalité que les jeunes gens n'ont plus en tête. On ne leur transmet d'ailleurs plus cette perspective. Ils ne souhaitent plus prendre de risques. Ils se sentent en effet plus sécurisés en travaillant auprès de l'administration publique. Le pays manque définitivement de créateurs d'entreprise!

Les pays limitrophes concurrencent-ils vraiment l'artisanat luxembourgeois?

"Cela dépend des secteurs: dans l'alimentation, si un produit est bien fait, il ne sera pas en concurrence avec un produit étranger. Le problème essentiel dans ces branches-là, ce sont les grands marchés régis par les appels d'offres des services publics, comme pour la restauration des collectivités (cantines scolaires, hôpitaux...). Ce sont essentiellement les grandes entreprises à capitaux étrangers qui remporteront le contrat. Ces appels d'offres ne prennent malheureusement pas en compte des critères de proximité, de produits du terroir qui pourraient donner leur chance aux artisans nationaux.

Où l'on enregistre une grande concurrence aussi ces derniers temps, c'est bien dans le bâtiment: dans ce secteur, les entreprises étrangères qui ont leur siège social dans l'un des pays limitrophes, et passent chaque jour la frontière pour effectuer leur mission.

Quels sont les autres facteurs de concurrence?

"Il est moins onéreux de s"installer de l'autre côté de la frontière, les terrains à bâtir sont moins chers. Et l'environnement relatif à la création d'entreprise est moins compliqué, et de moindres coûts, que si je m'installe ici au Luxembourg. Au Grand-Duché, on ne trouve d'ailleurs plus de terrain pour établir son entreprise.

Cela signifie que l'artisanat luxembourgeois souffre aussi des prix élevés de l'immobilier?

"Selon une étude, les besoins de l'artisanat en espace immobilier uniquement couvriraient la surface totale actuellement disponible, dans les zones d'activités déjà existantes. Les prix sont exorbitants et les charges d'environnement sont beaucoup plus strictes.

Y a-t-il des artisans luxembourgeois qui s"expatrient vers un pays limitrophe pour ces raisons?

"Oui j'en connais quelques-uns qui se sont installés de l'autre côté de la frontière, pour avoir des coûts d'établissement et de fonctionnement moindres, et se consacrent essentiellement au marché luxembourgeois.

Quel est le degré de reconnaissance des formations et diplômes étrangers au Luxembourg?

"Le CATP est reconnu et il existe en général des équivalences. Par exemple, si un Français vient s"établir au Luxembourg comme artisan, le CAP français est reconnu. Mais le brevet de maîtrise n'est pas une condition nécessaire: seule une expérience de six ans est requise.

Finalement, le Luxembourg y gagne fortement en intégrant tous ces travailleurs étrangers qualifiés...

"C"est vrai! Il y a même certains entrepreneurs qui préfèrent de loin embaucher des travailleurs frontaliers, ou d'autre origine étrangère, dont on sait qu'ils évolueront dans l'entreprise. Plutôt que des Luxembourgeois, prêts à quitter leur patron à la moindre proposition venant du secteur public. En délaissant le privé, par peur du risque, ils perdent malheureusement la mainmise sur le secteur. Sans étrangers, ni frontaliers, nos entreprises seraient vraiment incapables de fonctionner.

Comment expliquez-vous cette désaffection des nationaux?

"C"est avant tout un problème d'orientation, mais aussi un problème de société. Les parents souhaitent que leurs enfants suivent des études classiques, pour notamment aller ensuite à l'université. Mais s"ils échouent, ils s"orienteront alors vers une profession manuelle.

De plus, les apprentis ne rentrent plus sur le marché du travail à 18 ans comme auparavant, mais plutôt à 21 ans, car ils se seront plus tardivement tournés vers l'apprentissage, faute de réussite dans la filière classique.

C"est donc un choix professionnel motivé par l'échec?

"Effectivement. Nous souhaiterions à la base recevoir du personnel qui a délibérément choisi l'artisanat. Une étude publiée il y a quelques années rapportait que 80% des parents luxembourgeois souhaiteraient un emploi dans la fonction publique pour leurs enfants.

Quelles solutions préconise le nouveau projet de loi sur la formation à ce sujet?

"Une dixième classe obligatoire est même envisagée, afin de permettre aux élèves de mieux réfléchir à leur orientation. Cela aurait pour conséquence de retarder d'une année leur arrivée dans les centres d'apprentissage, et éventuellement sur le marché du travail... à moins que la formation dans l'entreprise, habituellement de trois ans, ne soit réduite à deux années.

Pour apprendre un métier, un bon apprenti a besoin de trois années pleines. En dessous, c'est quasiment impossible.

Mais la Fédération des Artisans a une voix consultative et a la possibilité de se faire entendre sur le sujet.

"Nous avons émis notre avis sur le sujet et suggéré d'autres propositions. Le projet sera néanmoins soumis au vote très bientôt.

L'artisanat ne compte que 23% de femmes: comment l'expliquez-vous?

"Il y a des femmes dans l'artisanat. Seulement, il faut regarder par secteur. Si vous prenez la profession de coiffeur, il y a 80% de femmes. Dans d'autres branches, telle la boulangerie, il y a de plus de plus de femmes. Mais elles délaisseront ce métier qui est peu compatible avec la maternité et les obligations familiales. Elles ne travaillent donc pas à vie dans ces métiers-là, sauf si elles souhaitent devenir elles-mêmes artisanes - indépendantes.

Nous avons d'ailleurs de plus en plus de chefs d'entreprises qui sont des dames, ce qui ne fait toujours que 3 ou 4% du total. D"ailleurs, la vice-présidence de la Fédération des charpentiers est assurée par une femme. De grandes entreprises artisanales comptent des femmes à leur tête...

Quel serait pour vous l'artisanat idéal'

"Un artisanat avec des entreprises plus compétitives, plus respectées et dotées de plus de poids auprès des politiques. Ces derniers oublient souvent que le secteur constitue l'un des piliers de l'économie luxembourgeoise et reste tout de même le premier employeur du pays. La branche artisanale ne délocalise pas, contrairement à d'autres activités économiques et elle est créatrice nette d'emplois.

Idéalement aussi, il faudrait que l'ensemble de la société valorise à nouveau les métiers artisanaux, que plus de jeunes et d'apprentis s"orientent vers ces formations et ces qualifications. Si l'on a du personnel qualifié, il n'y a pas de problèmes dans les entreprises.

Que pourriez-vous souhaiter de mieux à votre fille qui a repris une partie de l'entreprise familiale?

"Faire du travail de qualité, vendre un bon service, ne pas devenir trop grand, garder une taille raisonnable pour pouvoir gérer correctement son personnel.

Pour terminer, M. Geisen: comment envisagez-vous le programme de votre prochain mandat de Président, en février 2007?

"Je suis à la Présidence depuis dix années, et nous avons jusqu'à présent réagi sur les propositions et actions, tant des syndicats que de la classe politique. Ce que je souhaiterais avant tout, c'est promouvoir la compétitivité des entreprises. Ne plus être dans la situation de défendre et de garder nos acquis, mais de mettre en route des projets pour que les entreprises deviennent plus rentables et que l'artisanat soit à nouveau plus attractif pour les jeunes. Que l'on trouve des repreneurs luxembourgeois plus facilement. Que les charges administratives baissent fortement afin que les entrepreneurs artisanaux puissent à nouveau se concentrer pleinement sur leur métier et activité de vocation..."