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CSV

Frank Engel, verbe haut et cuir épais



Frank Engel veut réinsuffler de la détermination à un CSV qui en manque. (Photo: Matic Zorman)

Frank Engel veut réinsuffler de la détermination à un CSV qui en manque. (Photo: Matic Zorman)

Premier parti du pays, le CSV devra ronger son frein sur les bancs de l’opposition pour une seconde législature consécutive. Son nouveau président pense avoir identifié les maux qui le minent. Et compte leur appliquer des remèdes radicaux.

Cet article est paru dans l'édition mars 2019 du  magazine Paperjam .

Cela s’est joué à peu de choses, une grosse vingtaine de voix. Mais le samedi 26 janvier à Moutfort, c’est bien Frank Engel qui a été élu à la tête du CSV avec 53,95% des voix, contre 46,05 % pour Serge Wilmes, qui était son seul adversaire. À 43 ans, il tente de s’inscrire dans la filiation de ceux qui ont tenu les rênes de ce qui reste encore le plus grand parti du pays.

Frank Engel, qui se définit comme un vrai «démocrate-­chré­tien», ne rêvait pas depuis toujours de la présidence du CSV. Mais quand Marc Spautz lui a annoncé «en aparté qu’il ne se représenterait pas, je me suis vite décidé». L’homme fonctionne «par cycles presque réguliers. J’ai été huit ans secrétaire général de notre groupe parlementaire à la Chambre, puis dix ans au Parle­ment européen.»

Une ma­nière de dire qu’il aspirait donc à du changement. Mais il ne rend pas trop tôt son ambition publique, même dans la foulée du scrutin législatif du 14 octobre 2018, à la suite du­quel on aurait pourtant pu assister à une «nuit des longs couteaux» parmi les cadres du parti. «Je n’ai pas voulu hâter les choses. Il y a des règles au CSV et je voulais les respecter», confirme-t-il.

Un vrai parti d’opposition

Frank Engel voulait relever un nouveau challenge? Le voilà servi. Car le CSV est un malade dont la santé ne cesse de décliner. Pour la seconde fois de suite – c’est historique –, il est écarté du gouvernement. Les dernières élections législatives lui ont infligé une perte de 5,37% des voix par rapport à 2013, et enlevé deux mandats de député. Plus inquiétant encore, ses paramètres vitaux sont dans le rouge: thèmes environnementaux trop peu mis en avant, communication défaillante et image désuète, jeunes électeurs qui se détournent...

Le parti n’est pas totalement moribond, mais manque d’énergie. Une des premières missions du nouveau président, il le concède sans détour, sera de réinsuffler cette détermination qui en a fait le parti à qui rien ne faisait peur, mais qui faisait peur à tous. Les remèdes seront radicaux.

Lors de la précédente législature, on a certainement eu trop tendance à se comporter encore comme un parti de gouvernement.

Frank Engel,  Président du CSV

La thérapie collective a commencé par une prise de conscience. «Lors de la précédente législature, on a certainement eu trop tendance à se comporter encore comme un parti de gouvernement. Or le CSV est pour la seconde fois un parti d’opposition et il faut tenir compte de cette réalité. Notre politique doit donc être d’opposition», annonce Frank Engel.

Cela se fera via le travail parlementaire, et un groupe déjà remusclé par sa chef Martine Hansen. Mais aussi par les prises de position du président et du parti. «Nous ne sommes ni des ennemis ni des adversaires, mais des compétiteurs politiques, analyse-t-il. Dans la forme, cela peut bien évidemment donner quelque chose d’assez différent de ce que cela a été au cours des cinq dernières années.»

«Un acte de coalition vide»

Le CSV va donc s’opposer. Mais aussi proposer. Les priorités? «Il y a un axe de modernité: le durable, le digital, le climatique, l’environnemental... Cela a toujours été présent chez nous, mais pas assez visible. Cela doit le redevenir, avec une signature propre d’ailleurs. Le second grand axe concerne la précarité actuelle et menaçante, les peurs et les angoisses d’une population qui se croit délaissée du politique.»

Le CSV veut se rapprocher de ceux-là, mais aussi de ceux qui les représentent: syndicats, églises, associations caritatives, fédérations sportives... On dit pourtant Frank Engel, membre du Cercle Bech, libéral? «Sous ma présidence, non seulement le ‘S’ de CSV (pour « social », ndlr) va rester, mais il sera encore plus important», réplique-t-il.

Je ne suis pas prêt, et mon parti ne l’est pas non plus, à dire que désormais nous n’avons rien à offrir aux jeunes. 

Frank Engel,  Président du CSV

Les jeunes vont aussi (re)devenir une cible prioritaire. «Force est de constater qu’ils ont voté pour tous... sauf pour nous. Il doit y avoir des raisons à cela. Et je ne suis pas prêt, et mon parti ne l’est pas non plus, à dire que désormais nous n’avons rien à offrir aux jeunes. Il faut leur parler d’employabilité, d’adéquation entre formation et exigences du marché du travail, s’intéresser à ceux qui quittent l’école pour s’établir dans la vie mais ont des difficultés...»

Et pas seulement de libéralisation de la consommation de cannabis, «alors qu’il n’y avait aucune urgence», ou de gratuité des transports publics, «à laquelle tout le monde s’opposait il y a encore quelques années».

Globalement, l’accord de coalition DP-LSAP-Déi Gréng ne trouve guère grâce à ses yeux. Le nouveau président ne voit en effet rien dedans qui «tienne vraiment la route, rien qui constituerait vraiment un projet de gouvernement, rien qui traduise la raison pour laquelle ces trois partis se sont mis ensemble». Et certainement pas ce que le CSV, lui, voit comme décisif: une grande réflexion globale sur la manière dont le Luxembourg croît et se développe, à mener «tant que ce pays est encore vaguement gérable».

Pas d’état de grâce

Frank Engel n’aura en tout cas guère pu profiter de l’état de grâce qui suit en général une élection. Les urnes du congrès n’étaient pas encore rangées qu’il a été fait état de son poste d’administrateur de Global Strategies Group Holding SA, qui chapeaute des sociétés actives dans le domaine de la sécurité.

Mais aussi de voyages en Afrique, certains dans le cadre de missions en tant qu’élu européen, au cours desquels il aurait pu agir pour des intérêts privés. Depuis lors, Frank Engel a entamé les démarches pour quitter Global Strategies, ce qu’il aurait «dû faire plus tôt, comme je l’ai d’ailleurs souhaité», même «si cela était connu de longue date et que je n’ai rien à me reprocher».

Le mandat était par ailleurs rémunéré, «mais de manière largement inférieure au salaire minimum». Quant aux voyages, il se défend en arguant avoir été «le coordinateur de la commission développement du plus grand parti européen. Est-ce donc anormal que j’aille en Afrique parler avec des chefs d’État?» Une terre africaine où il n’a «aucun intérêt personnel».

Ces deux scuds auraient pu faire du dégât. Par qui ont-ils été envoyés? Il dit ne pas savoir. Mais se douter que «certains, où qu’ils soient, allaient essayer en dernière minute de faire en sorte que je ne sois pas élu président du CSV». Il s’attend donc à être visé par d’autres missiles. Il ne s’en inquiète pas. Car s’il a le verbe haut, il a aussi le cuir épais.