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Family business

Les entreprises familiales misent sur le long terme



Philippe Depoorter: «La caractéristique majeure des entreprises familiales est de ne pas être cotées en bourse et d’avoir le long terme comme horizon.» (Photo: Anthony Dehez/Archives Maison Moderne)

Philippe Depoorter: «La caractéristique majeure des entreprises familiales est de ne pas être cotées en bourse et d’avoir le long terme comme horizon.» (Photo: Anthony Dehez/Archives Maison Moderne)

Face à la crise, les entreprises familiales peuvent compter sur leur vision à long terme et leur résilience pour surmonter les difficultés financières, estime Philippe Depoorter de la Banque de Luxembourg. Mais l’attention doit aussi être portée sur «l’après-crise», pour que le pays conserve un tissu économique suffisamment diversifié.

Alimentation, restauration, transport… derrière de nombreuses enseignes bien connues du grand public se cachent des histoires – parfois centenaires – de familles dont le fonds de commerce, le patrimoine matériel et immatériel ont été transmis de génération en génération. Les entreprises familiales, qui ont traversé pour certaines la guerre et pour la majorité d’entre elles au moins une crise économique, doivent, comme les autres acteurs économiques du pays, faire face aux conséquences du coronavirus. Et si leur premier atout était leur ADN?

«La caractéristique majeure des entreprises familiales est de ne pas être cotées en bourse et d’avoir le long terme comme horizon, déclare Philippe Depoorter , membre du comité exécutif de la Banque de Luxembourg et responsable de l’activité Entreprises & Entrepreneurs. Elles pouvaient compter pour la première phase de la crise sur des réserves financières accumulées non pas en fonction d’un ratio ­spécifique, mais en raison d’un état d’esprit qui leur est propre. Quand elles gagnent de l’argent, il est investi dans l’outil de production. L’entrepreneur familial se verse peu de dividende, car il est au service de l’entreprise et non de son patrimoine financier immédiat, car la valeur de son patrimoine est celle de son entreprise.»

Parmi sa clientèle, la Banque de Luxembourg vise des entreprises familiales d’une certaine envergure et existant au minimum depuis cinq ans pour, outre les aspects de financement, les conseiller. Une approche qui s’apparente à celle de la banque privée pour s’adresser tant à l’entrepreneur qu’à l’entreprise.

Nous avons constaté que, jusqu’ici, la volonté résolue des entreprises familiales était de minimiser le report des dettes, tout ce qui peut être payé normalement doit l’être.
Philippe Depoorter

Philippe Depoorter,  Banque de Luxembourg

Les réserves accumulées ne sont pourtant pas éternelles. Le mois de mai est ainsi perçu comme un moment pivot. Une échéance à laquelle la reprise des activités est souhaitée, au risque d’entrer dans une phase plus difficile si les rideaux doivent rester baissés.

«Nous avons constaté que, jusqu’ici, la volonté résolue des entreprises familiales était de minimiser le report des dettes, tout ce qui peut être payé normalement doit l’être, ajoute Philippe Depoorter. Les moratoires qui nous ont été demandés l’ont été pour des délais plutôt courts. Certains veulent payer les intérêts, mais tous nous disent que moins ils effectueront de reports de paiement dans le temps, mieux ils pourront tenir une comptabilité en temps réel.»

Un besoin d’aides directes

Même au cœur de la crise, le précepte de la gestion en bon père de famille prévaut. Il se reflète par exemple dans le recours à certains instruments d’aide proposés par l’État dans le cadre du programme de stabilisation de l’économie. Les entreprises familiales sont en effet moins tentées par des prêts bancaires garantis par l’État, car ils équivalent à des reports de dette dans le temps (avec la question de la capacité de remboursement à échéance).

«Les aides proposées par l’État représentent une enveloppe importante, nécessaire et diversifiée, observe Philippe Depoorter. Le recours principal par les entreprises familiales que nous accompagnons est de loin la mise en place du chômage partiel, du congé pour raisons familiales et du report du paiement des charges.»

Nécessaire pour la première phase de la crise qui s’étendait durant la deuxième partie du mois de mars et le mois d’avril, le menu des aides – parfois difficiles à comprendre – composé par le gouvernement ne peut suffire.

On ne peut pas dire aux entreprises qu’on ferme leur boutique tout en leur demandant de payer des charges fixes.
Philippe Depoorter

Philippe Depoorter,  Banque de Luxembourg

«Pour les secteurs les plus touchés, je pense à l’horeca, au commerce, à l’événementiel, au tourisme, selon la durée du confinement puis de la reprise, il me semble que des aides directes seront indispensables. Or, ce type d’aides manque actuellement. On ne peut pas dire aux entreprises qu’on ferme leur boutique tout en leur demandant de payer des charges fixes. Il faudrait trouver pour ces aides directes un modèle acceptable qui soit en fonction du chiffre d’affaires et des charges à supporter», résume Philippe Depoorter.

Également appelé de ses vœux par l’Union des entreprises luxembourgeoises et son ­président Nicolas Buck , le paiement par l’État des frais fixes des entreprises fermées ne semble pas faire mouche du côté du gouvernement, qui estime que les différentes aides permettent déjà à un grand nombre d’entreprises de s’acquitter de leurs obligations.

Rendre la justice sociale

Est-ce à dire que «l’État ne pourra pas aider tout le monde»? Le ministre de l’Économie Franz Fayot (LSAP) tempère cette idée dans son interview , mais reconnaît que la crise n’arran­gera pas la situation de certaines structures qui étaient déjà à la peine avant la pandémie. «L’argument de la sélection naturelle qu’on ne pourra pas aider tout le monde ne tient pas, estime pour sa part Philippe Depoorter. La solidarité, qui est la caractéristique des entreprises familiales, serait la bienvenue, car après la crise sanitaire et la crise économique, le véritable enjeu est celui de la justice sociale.»

Il y a aussi une forme de fétichisme des start-up au Luxembourg, alors que les nouvelles entreprises plus ‘classiques’ sont oubliées et que la crise rappelle l’importance des métiers de base, qui sont ceux qui créent du lien social.
Philippe Depoorter

Philippe Depoorter,  Banque de Luxembourg

Quelle société voulons-nous pour l’après-crise? Quels sont les éléments qui sous-tendront la valeur ajoutée à l’avenir? Les questions sont nombreuses et déterminantes. «On peut avoir l’impression qu’on se dirige vers une société de la valeur ajoutée technologique, du ‘tout-digital’, c’est un choix de type de société, pointe Philippe Depoorter. Il y a aussi une forme de fétichisme des start-up au Luxembourg, alors que les nouvelles entreprises plus ‘classiques’ sont oubliées et que la crise rappelle l’importance des métiers de base, qui sont ceux qui créent du lien social.»

Plus que la survie d’entreprises considérées individuellement, l’enjeu est la pérennité d’un tissu économique diversifié, y compris des PME et des artisans. «Ces entreprises traditionnelles sont très importantes, car elles font partie de la sociologie de l’économie du pays», estimait le «sage» du patronat, Michel Wurth, dans une interview récente accordée à Paperjam.

Et si cette période propice aux réflexions parallèles aux plans d’urgence permettait de mettre en place de nouvelles structures d’accompagnement des entreprises familiales et des petites structures confrontées au défi de la transmission? Une autre forme de solidarité nationale.