POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Carte blanche

En attendant le Covid-20



«Si vous craignez la chaleur humaine, j’ai bien peur que, dans ma rue, la canicule vous gêne.» (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne/archives)

«Si vous craignez la chaleur humaine, j’ai bien peur que, dans ma rue, la canicule vous gêne.» (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne/archives)

Entrepreneur et actif sur la scène culturelle depuis de nombreuses années, Laurent Loschetter livre son regard de citoyen sur une crise sanitaire qui représente une double peine pour une certaine partie de la population.

J’habite dans une rue où la majorité des habitants n’ont pas de toit. Celle juste avant que le sol se dérobe sous leurs pieds, entraînant leur citoyenneté, leur santé et finalement leur dignité, ou peut-être dans un autre ordre, je ne sais pas.

Le dernier sol donc, lieu improbable entre la rue de Thionville et sa zone de non droit, qui donne la fausse impression d’un abri, les quais de la gare qui grignotent du terrain, mordant sur notre confort acoustique en agrémentant nos nuits de cris stridents dans des freinages qui nous semblent durer des années, et, à l’autre bout, une ribambelle de structures d’accueil rassemblant toutes les misères du monde.

Quelle preuve d’humour féroce que de rassembler sur une rue les sans toit, les sans-papiers, les sans médecin et les sans destin.

Mais cela n’a pas vraiment suffi. Pour vraiment se marrer, on y a ajouté, à la queue leu leu, une salle de prière musulmane, un lieu de rassemblement évangélique lusophone et un truc biblique façon rassemblement américain, sauce NRA.

Voilà que débarquent les lois de confinement valables pour tout le pays. Tout le pays? Non! Une bande d’irrésistibles pense qu’il vaut mieux concentrer des dizaines de personnes fragiles sur un rond-point, façon gilets jaunes du désespoir.
Laurent Loschetter

Laurent Loschetter

Voilà que débarquent les lois de confinement valables pour tout le pays. Tout le pays? Non! Une bande d’irrésistibles pense qu’il vaut mieux concentrer des dizaines de personnes fragiles sur un rond-point, façon gilets jaunes du désespoir. On gueule, on boit, on se soulage, on se bat dans une promiscuité totale, pas de distance de sécurité, pas de masques cousus main avec de jolis motifs. Aucun, mais alors là aucun applaudissement orgasmique à 20 heures tapantes. Que le bruit de leur psychose en guise de paroles.

Si vous craignez la chaleur humaine, j’ai bien peur que, dans ma rue, la canicule vous gêne.

Leur seul lien avec la société: le passage quasi horaire de la police qui fait de son mieux afin de calmer les esprits, tâche qui se complique au gré des approvisionnements en alcool à la station-service voisine, et les gars du service d’hygiène de la Ville de Luxembourg, boulot de Sisyphe, effectué deux fois par jour, dimanche compris.

Viennent en scène mes personnages préférés, les BPP (bien-pensants de passage), âmes sensibles arrivant en carrosse dont ils actionnent l’ouverture électrique de leur coffre, coffre d’où sortent des barquettes de pâtes et pizzas par dizaines, leur permettant, avec deux épaisseurs de gants et de masques, de procéder à une immonde distribution alimentaire à des personnes qui n’en ont pas besoin.

Alors non ce n’est pas une bonne idée de concentrer des populations démunies en un endroit, oui les personnels de ces structures devraient aussi être responsables de ce qui se passe devant leurs portes.
Laurent Loschetter

Laurent Loschetter

La nourriture ne manque pas dans les centres d’accueil du dernier sol. Ce qui manque, c’est l’accompagnement des structures accueillant une population complètement laissée pour compte.

Barquettes donc qui finissent par terre à ¾ remplies, façon partie de boules de neige, ce qui réjouit les énormes corbeaux qui observent cette condition humaine si fière et évoluée du haut de leurs nids, bien au-dessus du zoo. Nourriture gâchée, en ces temps de civisme alimentaire, jetée aux merles, à défaut de grives, jusqu’au prochain passage des gars de la Ville de Luxembourg.

Alors non ce n’est pas une bonne idée de concentrer des populations démunies en un endroit, oui les personnels de ces structures devraient aussi être responsables de ce qui se passe devant leurs portes, non les habitants ne sont pas insensibles au sort de ces personnes et oui il y va de la responsabilité de nous tous de ne pas les jeter en pâture au Covid-19.

Protéger cette population, même malgré elle, revient aux responsables des différentes structures d’accueil, communes, ministères, etc., encore faut-il vouloir voir le problème.