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Édito

Une crise des compétences… sans frontières



Thierry Raizer, rédacteur en chef de Paperjam. (Photo: Maison Moderne/Archives)

Thierry Raizer, rédacteur en chef de Paperjam. (Photo: Maison Moderne/Archives)

C’est une ritournelle. À chaque sommet de la Grande Région réunissant les ministres représentant leurs territoires respectifs – Luxembourg, ­Wallonie, Grand Est, Sarre et Rhénanie – ­Palatinat –, les journalistes ont droit à des envolées lyriques sur l’importance de cet espace transfrontalier, de son histoire forgée par la sidérurgie à son avenir gravitant autour du Luxembourg.

C’est une ritournelle. De retour auprès de leurs électeurs, les élus des régions frontalières lorgnent la réussite du Grand-Duché, dont son taux de chômage qui laisse rêveur. Et surtout sa capacité à transformer son économie rapidement pour pérenniser son succès… Condition sine qua non d’un État social généreux. De quoi aiguiser des appétits politiques dans des territoires où la reconversion ne s’est pas ou peu produite.

Depuis quelques années, les frontaliers sont ainsi devenus les symboles d’une redistribution des fruits de la croissance, que les élus de la province de Luxembourg et de la Moselle, en particulier, veulent aussi voir traverser la frontière. L’exemple récent de la lettre adressée par les maires de Metz et de Trèves à Emmanuel Macron et Angela Merkel pour faire pression sur le gouvernement luxembourgeois est révélateur de l’enjeu de la Grande Région: comment assurer un développement cohérent de ce territoire?

La méthode des élus français et allemands a provoqué une fin de non-recevoir côté luxembourgeois pour deux raisons compréhensibles: la méthode et la destination des fonds. À l’inverse du dialogue entretenu avec la Belgique, qui a permis de déboucher sur le Fonds Reynders – du nom du ministre des Finances belge de l’époque – reversé aux communes frontalières belges, ce courrier est vu comme un affront de la part de maires qui devraient plutôt mettre leurs forces dans l’axe Luxembourg-Metz ou Luxembourg-Trèves.

Alors que le bourgmestre d’Arlon a la garantie de recevoir des deniers – 14% du budget de la commune provient du Luxembourg –, le gouvernement luxembourgeois se montre réservé à l’égard de Paris et Berlin, en pensant à l’exemple de l’argent versé par la Suisse à la France et qui ne reviendrait que lentement aux zones frontalières concernées.

Même si la solution passera notamment par Paris ou Berlin, elle dépend avant tout des relations bilatérales, structurées et reposant sur la confiance à l’échelon régional. Avec un rôle central pour le Luxembourg qui, en tant que seul État de la Grande Région, doit prendre la main sur les dossiers stratégiques. Là où les régions et départements voisins voient leurs compétences limitées.

Or, urgence il y a. Le think tank ­Fondation Idea estime que, dans 10 ans, 400.000 personnes ne seront plus en âge de travailler dans la Grande Région. De son côté, l’Union des entreprises luxembourgeoises projette, sur base de l’évolution actuelle, un Luxembourg à 960.000 salariés en 2040, dont 580.000 frontaliers.

Encore faudra-t-il les trouver, dans une Grande Région où la démographie est principalement portée par le Luxembourg… Éducation, formation et infrastructures peuvent former le triptyque d’un programme politique commun à la Grande Région et qui serait financé par un fonds transfrontalier d’un nouveau genre, alimenté proportionnellement par les différents territoires. Et pourquoi pas avec le soutien de l’Europe…

Au croisement de quatre pays, ce «Grand Luxembourg», qui rayonne sur une centaine de kilomètres autour de la capitale luxembourgeoise, doit encore faire rêver pour être attractif, compétitif et attirer tout simplement de nouveaux habitants. Car la prochaine véritable crise pourrait être celle des compétences. Et elle ne connaîtra pas de frontières.