COMMUNAUTÉS & EXPERTISES — Ressources humaines

La chasse aux talents (2/5)

Comment faire venir les perles rares de loin



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Pour avoir d’autres compétences, les entreprises vont chercher leurs salariés de plus en plus loin. Bénédicte Souy les aide à obtenir leur permis de travail. (Photo: Jan Hanrion)

Suite de notre série consacrée aux enjeux de la chasse aux talents et au manque de profils sur le marché de l’emploi. Zoom, ce mardi, sur la société Moving People 2 Luxembourg qui facilite l’arrivée au Grand-Duché des employés recrutés parfois très loin.

Signe de l’épuisement du vivier de la Grande Région, le nombre de salariés non européens au Luxembourg a augmenté deux fois plus vite en dix ans que celui de frontaliers ou de salariés de l’UE vivant au Luxembourg.

Les entreprises recrutent de plus en plus loin et pas toujours forcément pour le nombre, mais aussi pour certaines qualifications ou certains diplômes, comme l’explique Bénédicte Souy, à la tête, depuis 12 ans, de Moving People 2 Luxembourg, société de support administratif à l’obtention de permis de travail.

Bénédicte Souy, commençons par le début: comment trouve-t-on ces talents venus de loin?

Bénédicte Souy. – «Il y a plein de stratégies différentes. Ces derniers temps, on voit beaucoup de sociétés tisser leurs réseaux près des universités du Maghreb, pour aller puiser directement dans ces viviers d’ingénieurs en informatique. À Tunis, par exemple, les ingénieurs sont très bien formés. Mais les sociétés vont aussi aux Philippines, où les réviseurs sont diplômés avec la meilleure norme internationale, ou à l’île Maurice. On cherche des auditeurs partout, comme en Russie. Pour l’IT, c’est plutôt l’Inde, la Russie, le Brésil. Soit les sociétés passent par des boîtes de recruteurs, qui ont des antennes locales ou familiales, soit elles ont construit leurs propres réseaux au fil des années.

Aux États-Unis, c’est parfois le shérif local qui va assurer que le salarié est exempt de tout reproche.
Bénédicte Souy

Bénédicte Souy,  CEO,  Moving People 2 Luxembourg

Comment s’assure-t-on que les profils sont ceux qu’on recherche?

«Skype. Une fois le CV regardé, les contacts se font la majorité du temps via Skype! La plupart des entreprises ne peuvent pas se permettre de payer un billet d’avion à 1.000 euros pour aller voir un candidat, à part peut-être pour des postes de senior manager ou de directeur. Parfois aussi, les recruteurs sont envoyés sur des salons de recrutement. Ça permet de voir du monde en peu de temps.

Donc les deux parties se mettent d’accord, finalisent un contrat de travail... et vous sollicitent?

«Oui, le recruteur vient me voir avec le contrat de travail. Il existe, au Luxembourg, 30 permis de travail différents qui répondent à des cas spécifiques, que ce soit pour le salarié détaché, transféré, pour un contrat local ou une carte bleue... Nous réunissons avec le salarié tous les documents exigés par le ministère des Affaires étrangères. Une loi précise chacun de ces documents, mais c’est parfois cocasse: en Chine, par exemple, le casier judiciaire n’existe pas, et il faut donc obtenir un document alternatif qui remplisse le même usage. C’est pareil aux États-Unis, où c’est parfois le shérif local qui va assurer que le salarié est exempt de tout reproche.

Si les documents n’existent pas forcément, ça doit prendre du temps...

«Pour le casier judiciaire, les plus rapides sont l’Inde, la France, le Maroc ou la Tunisie. Les plus lents sont le Royaume-Uni, l’Irlande – où on ne sait jamais à qui s’adresser – ou les États-Unis. En pratique, il faut trois à quatre mois pour avoir un permis de travail. Un mois pour l’Adem, un mois pour le ministère des Affaires étrangères et un mois pour le visa.

Même si tout le monde fait son travail le plus vite possible, on pourrait se demander pourquoi l’Adem a besoin d’un mois.
Bénédicte Souy

Bénédicte Souy,  CEO,  Moving People 2 Luxembourg

Ce n’est pas long, trois ou quatre mois, quand vous avez besoin de ressources humaines?

«Si. Surtout pour les start-up, qui recrutent pour répondre aux besoins de leurs clients. Même si tout le monde fait son travail le plus vite possible, on pourrait se demander pourquoi l’Adem a besoin d’un mois. Qu’elle vérifie qu’elle n’a pas un candidat local, d’accord, en trois ou quatre jours. Mais dans certains métiers, notamment dans les technologies, on n’a pas besoin d’un mois pour savoir qu’on n’a pas ces ressources-là au Luxembourg, que tout le monde les cherche partout sur la planète.

Est-ce que les autorités délivrent systématiquement un permis de travail quand vous vous en occupez? On peut imaginer qu’avec certains pays, en délicatesse avec la communauté internationale, c’est plus compliqué...

«Ça arrive assez rarement. On ne sait pas vraiment pourquoi. ‘Ne correspond pas aux besoins du pays’. Est-ce que cela correspond à des questions géopolitiques? Est-ce que le gouvernement a une liste noire? Si c’est le cas, je n’en ai jamais entendu parler. Et je n’ai jamais remarqué que des ressortissants de certains pays étaient davantage interdits de séjour que d’autres. Les Pakistanais sont très forts dans l’audit, les Azéris dans la création de leur propre business. J’ai déjà accompagné des Iraniens, des Irakiens, des Africains ou des Sud-Américains de la même manière.

J’ai connu un taux de refus assez faible: trois en 12 ans.
Bénédicte Souy

Bénédicte Souy,  CEO,  Moving People 2 Luxembourg

Non, mais quand même, techniquement, c’est possible. Que conseillez-vous à vos clients si jamais cela se produit?

«Je leur dis de laisser tomber! Il faut former un recours auprès du tribunal administratif. Cela va leur coûter cher, il faut prendre un avocat et cela peut durer des années! J’ai connu un taux de refus assez faible: trois en 12 ans.

La perle rare peut aussi avoir une famille. Comment se règle cette question-là?

«Il y a plusieurs problématiques qui se croisent. La première, c’est que les salariés jeunes, notamment dans les technologies, viennent généralement seuls. À l’inverse, ceux qui ont un statut de manager ont, eux, une carrière, sont plus âgés et ont donc plus souvent une famille. Ensuite, par exemple, les Indiens viennent seuls, et la famille les rejoint dans un deuxième temps. Avant de déplacer tout le monde, ils testent l’endroit où ils arrivent et ont parfois du mal à trouver un logement pour accueillir tout le monde. Il ne faut pas oublier que chaque salarié doit trouver un logement d’au moins 12m2 pour lui. Plus 9m2 pour chaque nouvelle personne. Plus la cuisine, la salle de bains, les fenêtres. Ce qui impose aussi un budget. Chez les Russes ou les Ukrainiens, si un salarié a quelqu’un à faire venir, cela se passe tout de suite. Ceux qui ne sont pas dans leur pays d’origine déplacent tout le monde en même temps. Et puis, vous avez aussi la question de la scolarisation des enfants. En cours d’année, le salarié laisse ses enfants là où ils sont scolarisés. Avoir sa famille auprès de soi peut prendre jusqu’à neuf mois en théorie, mais prend en moyenne plutôt dans les trois mois au Luxembourg.»

Retrouvez, mercredi 4 septembre, la suite de cette série autour de cette question: Comment le commerce attire les profils dont il a besoin?