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IMMIGRATION

Alibaba et les 40 visas



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Seuls les consommateurs qui ont un score supérieur à 700 peuvent demander un visa au consulat de Luxembourg avec leur rapport Sesame Credit. (Photo: Shutterstock)

La possibilité offerte à des Chinois d’obtenir un visa luxembourgeois grâce à leurs crédits Sesame a eu un impact confidentiel. Moins de 40 Chinois ont profité du système de ranking du géant chinois de l’e-commerce Alibaba pour se rendre en Europe.

Imaginons. Des milliers de Chinois se précipitent au 907-908, No. 1788 Nanjing Xi Lu, à Shanghai. Depuis que le consul général, Luc Decker, a signé un accord avec Ant Financial le 10 mars 2017, touristes et hommes d’affaires campent devant le consulat luxembourgeois, prêts à envahir l’Europe...

En vérité, depuis 2017, «le Consul général a délivré 32 visas qui, parmi les autres documents, contenaient un rapport financier de Sesame Credit», précise le ministre des Affaires étrangères et européennes, Jean Asselborn , dans une réponse parlementaire à Sven Clement .

32. Un chiffre à mettre en rapport avec les statistiques d’Eurostat sur les visas Schengen délivrés depuis la Chine par le Luxembourg ces deux dernières années.

Le chiffre est encore plus parlant quand on se place sur une échelle mondiale, toujours selon les chiffres publiés par l’Office statistique européen.

32, c’est très peu et cela s’explique. Seuls «les candidats ayant des scores très élevés en crédits Sesame (750, soit moins de 3% de tous les utilisateurs) peuvent soumettre leur rapport Sesame comme preuve de solvabilité (s’ils le souhaitent) afin d’obtenir un visa», répond l’attaché de presse du ministre, Georges Bley, sollicité par Paperjam.

Les «Zhima Credit» existent depuis le 28 janvier 2015. Lancés par Ant Financial, la filiale d’Alibaba qui gère les questions financières du groupe d’e-commerce chinois, ces crédits sont établis à partir des informations recueillies chez Alipay, le système de paiement du groupe.

Ils vont de 350 à 950 points en quatre profils. À l’inscription, le compte est crédité de 600 crédits, la «norme» se trouve à 600-650. L’utilisateur devient exceptionnel à partir de 700, le client est moyen entre 550-600 et il a du «souci» à se faire s’il est en dessous.

Des avantages et un inconvénient majeur

À partir de 650 crédits, les utilisateurs peuvent profiter de différentes options qui leur facilitent la vie. Par exemple, le «credit medical treatment» permet de gagner deux tiers du temps d’attente à l’hôpital (de 160 minutes en moyenne à 53 minutes) et de ne pas avoir d’avance à faire.

Le «try and pay later», à 750 crédits, offre trois jours d’essai d’une nouvelle Ford ou davantage de facilités à obtenir un crédit de 20.000RMB (2.890 dollars). À 650 crédits, l’utilisateur peut utiliser les vélos du réseau HelloBike, bénéficier d’espaces réservés moins fréquentés et moins bruyants dans les gares où il attend son train. À 550 crédits, l’inscription à une bibliothèque ou les emprunts de livres sont facilités.

Pourquoi les crédits Sesame valent des critiques des défenseurs des droits de l’Homme au géant chinois? Par la manière dont est attribué le score de chaque personne, qui va bien au-delà des informations bancaires ou financières.

Quelqu’un qui joue à des jeux vidéos pendant dix heures par jour, par exemple, serait considéré comme un oisif.

Li Yingyun,  directeur technologique,  Sesame Credit

Sesame Credit n’a jamais vraiment donné sa recette avec trop de précision, mais on sait que:

35% de la note sont fournis par l’historique de crédit, les paiements et les dettes, si le consommateur paie régulièrement ses factures d’eau, de gaz ou d’électricité ou même ses amendes;

25% pour ses capacités de remboursement, qu’on appelle en Europe la «capacité d’endettement», généralement autour des crédits automobiles ou immobiliers;

- 20% vont au comportement du consommateur en ligne: vient-il souvent, achète-t-il souvent, trop, pas assez?

- 15% qualifient son éducation, sa culture, son personal branding numérique;

- et 5% son réseau et ses relations personnelles.

«Quelqu’un qui joue à des jeux vidéo pendant dix heures par jour, par exemple, serait considéré comme un oisif, et quelqu’un qui achète souvent des couches serait probablement considéré comme un ‘parent’ qui, sur la balance du score, est plus susceptible d’avoir un sens de la responsabilité», confiait il y a quelques mois le directeur technologique de Sesame Credit, Li Yingyun, à un magazine chinois, rapporte TV5 Monde.

Pour l’attaché de presse du ministre, «il convient de mentionner que le rapport ne prend en compte que des données financières et que des éléments sociaux ne sont pas mentionnés dans ce rapport». S’ils ne sont pas «mentionnés», ces éléments jouent un rôle dans l’attribution du score qui est utilisé ou non pour demander un visa.

Un risque de faux extraits trop élevé

Aussi le cabinet du ministre appelle-t-il à prendre en compte un certain nombre d’autres éléments.

«Le rapport Sesame contient les mêmes informations qu’un consulat vérifie lors d’un processus de délivrance d’un visa pour s’assurer de la situation saine du demandeur (vérification de relevés bancaires).»

La loi luxembourgeoise prévoit en effet qu’une demande de visa doit être accompagnée d’un certain nombre de pièces, dont «des preuves des moyens d’existence (extraits de compte bancaire, argent liquide, cartes de crédit, etc.)».

Il n’existe pas de dispositif où les banques chinoises fourniraient directement les extraits au consulat, comme c’est le cas pour le rapport Sesame.

Georges Bley,  attaché de presse du ministre Jean Asselborn

Or, répond encore M. Bley, «ce rapport est émis par une institution financière possédant une licence bancaire. Cette preuve équivaut donc à un relevé bancaire.» Et, un peu plus loin, «il n’existe pas de dispositif où les banques chinoises fourniraient directement les extraits au consulat, comme c’est le cas pour le rapport Sesame. Il existe donc un risque d’être confronté à de faux extraits de comptes bancaires, fournis par un demandeur, risque qui n’existe pas» avec Sesame Credit.

Le Luxembourg n’est pas le seul à offrir cette facilité à Alibaba. Le Canada, l’Estonie et Singapour (qui délivre des visas électroniques) en font autant. Comment le système pourrait s’étendre à l’Europe un an après l’entrée en vigueur du règlement européen sur la protection des données? Voilà la véritable question.

Une sorte d’ubérisation du «credit rating» que nous connaissons en Europe et aux États-Unis, puisque depuis le début de l’année,  Alipay dispose au Luxembourg d’une licence de monnaie électronique .

(Cet article a été updaté, jeudi 25 avril à 11h28 pour remplacer la mention d'Ofo, qui va faire faillite avec HelloBike, ndlA.)