ENTREPRISES & STRATÉGIES — Finance & Légal

L’État et les suites de la crise (2)

«L’abolition des aides devra être mesurée et étalée»



«La cohésion sociale garantit non seulement la liberté et l’autonomie individuelle des personnes, mais elle est aussi un facteur constitutif du bien-être collectif dans une société de justice et d’équilibre», explique Alain Steichen. (Photo: BSP)

«La cohésion sociale garantit non seulement la liberté et l’autonomie individuelle des personnes, mais elle est aussi un facteur constitutif du bien-être collectif dans une société de justice et d’équilibre», explique Alain Steichen. (Photo: BSP)

Quels seront, en 2021, les principaux enjeux des suites de la crise pour l’État et les institutions? Sur invitation de Paperjam, plusieurs experts répondent à cette question. Pour Alain Steichen, managing partner de Bonn Steichen & Partners, le rôle de banquier qu’a joué l’État a été indéniablement utile. D’autres responsabilités se trouvent maintenant face à lui.

À l’expérience, la deuxième vague passe plus difficilement que la première, en raison de l’effet de lassitude sur la population, qui se voit de plus en plus dans une boucle sans fin. Le découragement croissant rend plus difficile l’observation des règles de distanciation sociale, d’où des risques de troisième vague. Ce serait sans doute une véritable catastrophe, tant sur le plan économique que social. Les secteurs les plus touchés par la pandémie (restauration…) se trouvent dans les cordes, et ne pourront sans doute plus subsister très longtemps, si l’économie ne rouvre pas bientôt toutes ses portes. Afin que cela soit possible dans quelques mois, la course-poursuite entre le vaccin et la troisième vague doit impérativement être gagnée par le premier. Ce n’est que lorsqu’un pourcentage suffisant de la population aura été vacciné que l’on pourra réellement espérer un retour progressif à la «normale».

Pour cela, il faudra rapidement passer à une cadence supérieure en matière de vaccination. Au rythme de 2.500 personnes en moyenne vaccinées par jour, on ne passera pas avant la fin de l’automne des 60.000 personnes vaccinées à ce jour aux 400.000 personnes nécessaires aux fins de l’immunité de groupe. Il faudra tout mettre en œuvre pour augmenter à 4.000 ou 5.000 le nombre journalier de vaccins. Les goulots d’étranglement éventuels imputables au Luxembourg devraient être évités à tout prix.

Bien évidemment, il restera les risques de retard dus aux difficultés d’approvisionnement en doses de vaccin suffisantes. Comme le gouvernement a misé exclusivement en la matière sur la carte européenne, on ne peut qu’espérer que le ministère de la Santé suive de très près les livraisons de vaccins non seulement au Luxembourg, mais également dans les autres pays membres de l’Union européenne, afin de s’assurer que les livraisons au compte-gouttes se fassent effectivement proportionnellement aux populations des pays respectifs. Idéalement, le gouvernement explorera les possibilités d’obtention de vaccins supplémentaires par d’autres voies, le cas échéant en payant le prix fort.

Continuer la politique contracyclique actuelle

Même si les chiffres définitifs ne sont pas encore connus, tout porte à croire que le recul du PIB en 2020 n’aura été au Luxembourg que de -1,5% à -2%. Pour un pays qui est habitué à des taux de croissance moyens de 4%, cela peut sembler inquiétant, mais ne devrait pas l’être. Tous les autres pays de l’Union européenne ont été confrontés à des reculs de leur activité économique bien plus conséquents; il suffit de regarder l’Allemagne (-6%) et la France (-9%). De même, parmi les 27 pays de l’Union européenne, le Luxembourg est l’un des rares (sinon le seul…) qui à avoir dégagé en 2020 une progression de l’emploi, de 1,9% au troisième trimestre, à comparer à une réduction de l’ordre de 1% dans les trois pays avoisinants.

Que le taux de chômage n’ait pas dévissé vers le haut tient largement aux mesures budgétaires contracycliques résolues adoptées rapidement par le gouvernement dès mars 2020. Parmi ces différentes mesures, les facilités accordées aux entreprises en matière de chômage partiel ont sans doute été les plus utiles pour préserver l’emploi au sein des entreprises confrontées à un net recul, voire une véritable implosion, de leur chiffre d’affaires. Le rôle de banquier que l’État a décidé de jouer vis-à-vis des contribuables comme des cotisants au système de sécurité sociale, en leur permettant de ne pas payer les avances normalement dues, a assurément également été très utile afin de maintenir un niveau de consommation élevé dans le pays.

Si on sacrifie un pan entier de l’activité économique du pays pour des raisons d’intérêt général, le coût y associé doit également être pris en charge par la collectivité.
Alain Steichen

Alain Steichen,  managing partner,  Bonn Steichen & Partners

Même si ces aides, qui ont eu un impact important sur le budget de l’État, ne peuvent être continuées à l’infini, et ne devraient d’ailleurs pas l’être non plus, leur abolition ne devra être que mesurée et étalée dans le temps, afin d’éviter de tomber dans les mêmes travers que lors de la crise financière de 2008-2009. À l’époque, les règles d’orthodoxie budgétaire prévues par le droit communautaire devaient toutes être respectées, ce qui a amené le gouvernement luxembourgeois, tout comme les gouvernements des autres États membres de l’Union européenne, à devoir pratiquer une politique d’austérité qui a freiné le retour à la croissance. Ces règles n’ont pas à être respectées cette fois-ci, en raison des décisions prises par la Commission à Bruxelles en mars 2020, de sorte que le Luxembourg pourra se permettre un déficit conséquent, s’il l’estime nécessaire, afin de relancer l’économie.

Accentuer encore davantage le soutien aux secteurs impactés

Si le Luxembourg s’est bien mieux tiré que les autres États membres de l’Union européenne des conséquences économiques de la pandémie, cela tient sans doute largement au profil économique du pays. Notre pays se caractérise en effet par un poids économique élevé du secteur financier et des technologies de l’information et de la communication, deux branches d’activité aisément «télétravaillables». Ceci, en net contraste avec le secteur de l’horeca, qui s’est trouvé confronté à des fermetures administratives répétées et parfois longues, privant dans ce secteur les entreprises de tout ou partie de leur activité. Ces mesures ont sans doute été nécessaires, afin d’endiguer au mieux la pandémie.

Cependant, si on sacrifie un pan entier de l’activité économique du pays pour des raisons d’intérêt général, le coût y associé doit également être pris en charge par la collectivité. À défaut, ce secteur enregistrera un nombre de faillites important dans les prochains mois. Aussi, la compensation financière devrait être calculée de manière telle à couvrir tous les coûts opérationnels, y compris le loyer, des agents économiques de ce secteur. En parallèle, les propriétaires immobiliers devraient également être soumis à une contribution spécifique et additionnelle, car toute faillite évitée en raison des mesures de soutien leur profitera particulièrement, parce que les locataires restent en place. Cette contribution devrait être calculée de manière telle à écrémer tout le rendement locatif dépassant le coût de la dette du propriétaire.

Ne pas s’inquiéter d’une dette publique en augmentation

Le déficit budgétaire de l’ordre de -5% subi en 2020 ayant dû être financé, la dette publique a augmenté, pour s’établir à 26,5% du PIB. Avec un déficit additionnel assez probable en 2021, on risquerait de dépasser le seuil magique de 30% que le gouvernement s’est fixé dans son programme gouvernemental. Cependant, il n’existe aucune scientificité à ce pourcentage, qui n’est rien que l’expression chiffrée de la volonté du gouvernement de ne pas laisser déraper la dette publique… en temps normal. À situation exceptionnelle, traitement exceptionnel. Un dépassement de la barre des 30% ne devrait pas freiner les ardeurs du gouvernement dans sa politique contracyclique, tant qu’il estimera cette dernière comme étant nécessaire.

Il ne faut pas oublier que le Luxembourg disposait d’un solde d’avoirs financiers nets (avoirs financiers bruts moins dettes financières) de plus de 50% du PIB fin 2019, là où la moyenne européenne s’établit à un solde financier net négatif de -63% du PIB. L’Allemagne, qui aime enseigner la vertu financière aux autres pays, est, elle aussi, confrontée à un solde financier négatif de -28%, certes moindre que la moyenne européenne, mais très loin derrière le Luxembourg.

Le Luxembourg dispose donc des marges de manœuvre nécessaires afin de faire le nécessaire. Ceci d’autant plus que les délais de paiement accordés en 2020 et 2021 en matière de prélèvements obligatoires seront tôt ou tard éliminés, ce qui générera des recettes publiques additionnelles allant bien au-delà de l’effet mécanique dû au rebond économique, lorsque l’économie aura été débarrassée de ses chaînes invisibles dues aux mesures actuelles de confinement.

Agir à la baisse sur les prix immobiliers

Au Luxembourg, pour le moins, la croyance populaire que les prix de l’immobilier sont en perpétuelle augmentation a été statistiquement prouvée au cours des dernières décennies. Lorsque, bon an, mal an, les prix immobiliers augmentent de +10%, on finit tôt ou tard par être confronté à une bulle immobilière. On y est dans doute déjà maintenant. Les anticipations des professionnels, comme des ménages, tablant sur une hausse des prix de l’immobilier en tant que véritable «loi d’airain» expliquent largement l’écart durable entre la croissance du prix de l’immobilier et la croissance du PIB (ou d’autres fondamentaux, telle la croissance des salaires). Le prix par mètre carré s’étant enflammé, les nouvelles constructions se font plus petites, les maisons individuelles cédant le pas aux appartements multi-propriétaires.

On investit dans l’immobilier en vue de réaliser une plus-value lors de la cession, le loyer ne constituant qu’un revenu intercalaire, d’appoint.
Alain Steichen

Alain Steichen,  managing partner,  Bonn Steichen & Partners

Les acquéreurs s’endettent sur 40 ans (et non plus sur 25 ou 30 ans, comme par le passé), en tablant sur des augmentations de salaire et des bonus de fin d’année croissants, afin de pouvoir rembourser une dette qui risque de les étouffer. «Les prix de l’immobilier explosent. Si je n’achète pas maintenant, je ne pourrai plus acheter une maison plus tard» est un raisonnement que l’on entend constamment chez les nouveaux acquéreurs. Au Luxembourg, 84% du patrimoine global des ménages résidents est représenté par de la brique. Cela tient non seulement à des facteurs sociologiques (on préfère rembourser une dette que payer un loyer), mais également au fait qu’avec l’envolée des prix, les biens immobiliers constituent un véritable bien d’investissement, ce qui n’est généralement pas le cas à l’étranger. En effet, le rendement locatif (ratio loyer/prix du bien immobilier), qui s’établit actuellement à 3% en moyenne, est en baisse au fil des ans. Or, les loyers reflètent l’offre et la demande de logements. Comme ils stagnent en valeur absolue (et diminuent en valeur relative par rapport au prix du bien immobilier), on peut penser que c’est moins le besoin de se loger que le souci d’investir qui influe sur les prix de l’immobilier. On investit dans l’immobilier en vue de réaliser une plus-value lors de la cession, le loyer ne constituant qu’un revenu intercalaire, d’appoint.

Si le constat est aisé à faire, les solutions éventuelles relèvent d’un véritable casse-tête, car il s’agit également d’éviter de détruire le patrimoine des ménages. Les mesures à adopter doivent donc être très mesurées. Du côté de la demande, la recommandation du Comité du risque systémique de novembre 2020 consistant en la fixation d’une limite générale maximale de 80% pour le rapport «loan-to-value» pour tout crédit, de 100% pour les primo-acquéreurs, ainsi que de 90% pour les autres acquéreurs d’une résidence principale, devrait avoir un effet dépressif sur la demande de prêts. L’idée d’imposer des ratios d’emprunt sur la valeur des biens au Luxembourg qui soient suffisants pour garantir un coussin de protection adéquat constitue par ailleurs une mesure nécessaire, tant dans l’intérêt du risque crédit de la banque que de celui du surendettement des ménages, qu’il s’agit d’éviter. Il faut donc se féliciter que la CSSF ait décidé sans tarder de transposer cette recommandation sous la forme d’une règle juridique contraignante pour les banques prêteuses (règlement CSSF n°20-08 du 3 décembre 2020).

Avec les mesures adoptées dans le cadre du budget 2021, en particulier la réduction du taux de l’amortissement accéléré et l’introduction d’un prélèvement immobilier pour les fonds d’investissement spécialisés investissant dans le secteur immobilier au Luxembourg, on dispose d’un embryon de mesures visant à contrecarrer la spéculation immobilière. Il faut maintenant donner du temps au temps, avant de décider s’il y a lieu d’effectuer des ajustements additionnels en la matière.

La situation des terrains constructibles constitue cependant une sous-problématique à part. On sait qu’approximativement 90% de ces terrains se trouvent dans la main privée, de sorte que l’offre de terrains constructibles ne pourra pas augmenter sensiblement si la main publique décide de mettre son portefeuille sur le marché. Il faut donc inciter les particuliers comme les entreprises à mettre les terrains en construction. Or, la spéculation immobilière incite les propriétaires de terrains à décaler ces décisions dans le temps, afin de profiter de hausses des prix qui ne manqueront pas d’intervenir entre-temps.

Comme les terrains gagnent en valeur, non pas en raison des efforts et de la perspicacité de leurs propriétaires, mais de facteurs exogènes (croissance économique, politique d’aménagement territorial…), l’augmentation de valeur y relative résulte des actions de la collectivité, plutôt que du propriétaire. Ceci justifierait l’instauration d’un impôt particulier sur le capital limité aux terrains constructibles et visant à faire pression sur les propriétaires pour ériger dessus des habitations pour les particuliers. Le taux unique, initialement modeste, devrait augmenter au fil du temps, afin de garantir une mise ordonnée et continue des terrains sur le marché.

Préserver la cohésion sociale

Toute crise économique accentue les inégalités économiques existantes, car elle entraîne la suppression d’emplois, ainsi qu’une précarité plus grande de ceux qui continuent à travailler. Elle met à risque la cohésion sociale, qui doit cependant constituer l’une des priorités du gouvernement en 2021, et bien au-delà. La cohésion sociale garantit non seulement la liberté et l’autonomie individuelle des personnes, mais elle est aussi un facteur constitutif du bien-être collectif dans une société de justice et d’équilibre. Si l’engagement citoyen est également nécessaire à cette fin, l’action gouvernementale est plus efficace en raison des moyens importants et multiformes à sa disposition.

Loin de constituer un concept «nostalgique», comme certains le soutiennent, visant à restaurer «une harmonie sociale perdue», la cohésion sociale est un concept dynamique qui propose l’intégration des aspects essentiels d’une société moderne fondée sur la reconnaissance des droits: l’équité, la coexistence dans la pluralité et la vigilance quant à la dignité, l’autonomie et la liberté pour décider dans le présent et à l’avenir, ainsi que la participation et l’engagement en tant qu’individus et collectivité.

Transferts sociaux et services publics destinés plus particulièrement aux plus défavorisés en constituent les principales expressions sur le plan de l’action gouvernementale, tout comme l’aide aux chômeurs. Toutes ces mesures doivent être continuées, si ce n’est renforcées. La plus utile ici et maintenant est sans doute celle profitant aux chômeurs (partiels). En effet, en période de stress sur le marché du travail, comme c’est le cas actuellement, l’application de mesures généreuses de chômage partiel permet d’éviter que nombre de salariés ne sombrent dans la dépression, en raison de la perte de leur travail. Ces mesures doivent être continuées tant que la reprise économique n’aura pas permis aux secteurs économiques les plus touchés par la pandémie de se refaire «une santé».