POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Après le décès de S.A.R. le grand-duc Jean

«Ce n’était pas un règne ennuyeux»



S.A.R. le Grand-Duc Jean laisse un discours européen très marquant et toujours d’actualité. (Photo: HISAAJ000377N01, collection du CNA)

S.A.R. le Grand-Duc Jean laisse un discours européen très marquant et toujours d’actualité. (Photo: HISAAJ000377N01, collection du CNA)

Avec un recul relatif, les historiens battent en brèche l’idée d’un règne de S.A.R le Grand-Duc Jean présenté comme lisse et sans accroc.

Retiré depuis son abdication en 2000 en faveur de son fils Henri, S.A.R. le Grand-Duc Jean avait conservé cette image de figure paternelle bienveillante et digne qui le caractérisait durant son règne. Au risque de faire oublier quelle période tumultueuse il a traversée à la tête du Luxembourg.

De fait, l’ancien monarque ne s’est pas épanché en mémoires. «Je l’ai rencontré à plusieurs reprises. Malheureusement, il n’a guère voulu parler ni de sa jeunesse ni de la Deuxième Guerre mondiale ni de l’après», regrette Paul Dostert, président de la section historique de l’Institut grand-ducal et ancien directeur du Centre de documentation et de recherche sur la Résistance. «Il est plutôt peu loquace et a toujours estimé qu’il s’agissait d’une question trop politique.»

Seule exception à ce principe: «Il a écrit, dans une lettre d’information d’anciens combattants, le récit détaillé d’une attaque de l’aviation allemande au moment du Débarquement en Normandie. L’homme à côté de lui a été frappé tandis que lui s’en est sorti sans une égratignure. C’est tout ce que l’on a.»

Tenez-vous prêts, nous allons bientôt arriver!

S.A.R. le Grand-Duc héritier Jean en 1943

Le jeune Jean de Luxembourg, intronisé Grand-Duc héritier dès 1939 alors que la menace nazie grondait, a marqué par son engagement avec les troupes alliées. C’est lui que les Luxembourgeois entendent en juillet 1943 sur la BBC s’adresser à la jeunesse: «Tenez-vous prêts, nous allons bientôt arriver!».

C’est encore lui qui entre dans Luxembourg libérée le 10 septembre 1944 aux côtés de son père le prince Félix – tout Grand-Duc héritier qu’il fût, il avait dû demander une permission pour quitter le front belge durant trois jours. «Il est parti en jeune homme, mais revenu en homme et en militaire», souligne Paul Dostert.

Le signe de son engagement aux côtés du peuple luxembourgeois, et aussi d’un «changement de philosophie» pour le Luxembourg jusque-là adepte de la neutralité.  Le Grand-Duc héritier devient déjà le «symbole de l’unité du pays, de la renaissance d’un État indépendant et intègre après la Deuxième Guerre mondiale».

Son règne a été une longue période marquée par la prospérité, un grand dynamisme, le processus d’unification européenne, l’éclosion de certains secteurs.

Steve Kayser,  historien

Apprenant l’exercice du pouvoir dans l’ombre de sa mère S.A.R. la Grande-Duchesse Charlotte, il a poursuivi l’œuvre d’ouverture et d’alliance du pays entamée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Un règne qualifié de lisse par certains. «Non, ce n’était pas un règne ennuyeux», corrige Steve Kayser, historien et ancien directeur du Centre de documentation et de recherche sur l’enrôlement forcé.

«Son règne a été une longue période marquée par la prospérité, un grand dynamisme, le processus d’unification européenne, l’éclosion de certains secteurs comme la construction et le tertiaire. Le Luxembourg a aussi dû faire face à la crise sidérurgique et à la crise pétrolière, a entamé sa diversification économique notamment dans l’aviation. Et le Grand-Duc Jean a constitué un pôle tranquillisant» dans ce contexte tumultueux. Et ce en pleine Guerre froide «qui obligeait à des pas diplomatiques spécifiques».

«Lannejang» de son surnom (Jean tilleul) était aussi précurseur par son intérêt pour l’environnement et la nature, relayé par son patronage du mouvement scout. «Il a vécu l’époque de Tchernobyl et de Cattenom et la prise de conscience environnementale» des années 1980, rappelle Steve Kayser. Ainsi que l’explosion culturelle et intellectuelle qui a accompagné et suivi 1995, date de consécration de Luxembourg comme capitale culturelle européenne.

À mes yeux, ce prix constitue la reconnaissance des efforts européens et de l’aspiration de tous les peuples d’Europe à une Europe unifiée.

 S.A.R. le Grand-Duc Jean en 1986

Pour l’historien, qui parle avec émotion de «son» Grand-Duc, puisque «c’est celui de mon enfance», l’un des moments forts du règne de S.A.R. le Grand-Duc Jean reste la remise du prestigieux prix Charlemagne – honorant des personnalités remarquables qui se sont engagées pour l’unification européenne – en 1986. Un prix reçu par le monarque au nom du peuple luxembourgeois.

«Son  discours  a beaucoup impressionné les citoyens européens», rappelle M. Kayser. «C’est le ‘statement’ d’un Européen et un discours que beaucoup de gens aujourd’hui, surtout les extrémistes et les négationnistes, devraient se remettre sous les yeux». Le Grand-Duc y confie qu’«à [s]es yeux, ce prix constitue la reconnaissance des efforts européens et de l’aspiration de tous les peuples d’Europe à une Europe unifiée».

«Il n’était pas seulement le chef d’un des plus petits États de l’Europe – quoique fondateur de l’UE et de l’Onu –, mais aussi un des témoins vivants de la Deuxième Guerre mondiale, qui a placé l’humanité devant un gouffre avec les crimes contre l’humanité, la violation de tout, la négation de toutes les valeurs», souligne M. Kayser.

Cette allocution «optimiste mais réaliste» rappelle d’ailleurs la responsabilité des dirigeants européens pour maintenir l’unité européenne et éviter une nouvelle période sombre. «Il représentait aussi la génération qui a reconstruit», ajoute M. Kayser.

Un retrait réfléchi

Signe de sa popularité au-delà des frontières: pour le 150e anniversaire de l’indépendance du Grand-Duché en 1989, de nombreux dirigeants étrangers avaient fait le déplacement, comme le chancelier allemand Helmut Kohl, le président français François Mitterrand, un représentant de l’URSS, etc.

«Il a suivi le précepte de ses prédécesseurs: ne pas se mêler de la vie politique, se tenir en retrait bien qu’étant le chef de l’État, avec une grande dignité», dit encore M. Kayser. «Il avait une façon de parler toujours très réfléchie, lente, gentille, grave s’il le fallait, toujours adaptée aux circonstances.» Une voix qui s’est éteinte et à laquelle la nation rendra un dernier hommage samedi prochain.