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Hommage

Le Grand-Duc Jean, héros de guerre, Européen convaincu



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Le Grand-Duc Jean, ici aux côtés de son fils, le Grand-Duc Henri, a régné de 1964 à 2000. (Photo: Cour Grand-Ducale / Archives)

Le Grand-Duc Jean a régné de 1964 à 2000, années au cours desquelles le Luxembourg s'est transformé. Cet Européen convaincu, qui a combattu durant la guerre de 1940-1945, laissera le souvenir d’un homme aimable, soucieux de travailler dans la discrétion pour le bien de son pays et de ses habitants.

Le Grand-Duc Jean de Luxembourg aura donc presque traversé un siècle. Dans la discrétion, diront certains. Avec une volonté d’efficacité et, surtout, répliqueront les autres, de travailler pour le bien de son pays et des Luxembourgeois. En une existence, Jean de Luxembourg aura en tout cas connu plusieurs vies.

Celle d’un héritier du trône grand-ducal, tout d’abord. Fils de la Grande-Duchesse Charlotte, il grandit au château de Berg en étant préparé à sa future mission. Il parle évidemment le luxembourgeois, mais aussi parfaitement le français, l’anglais et l’allemand.

«De par les racines de sa famille, il est aussi le dépositaire de presque 1.000 ans de diplomatie européenne. Un héritage dont on lui a appris à se servir», souligne Guy de Muyser, qui, en tant que maréchal de la Cour de 1970 à 1981, a évidemment été très proche du Grand-Duc.

Il débarque en Normandie

Celle d’un héros de la guerre 1939-1945 ensuite. Dans la nuit du 9 au 10 mai 1940, il suit sa mère qui quitte le Luxembourg sous la protection de l’armée française.

La famille trouve refuge en France, puis au Portugal, aux États-Unis, au Canada, et finalement en Angleterre, où la Grande-Duchesse Charlotte s’installe avec le gouvernement luxembourgeois en exil. Elle s’adressera régulièrement à son peuple via la BBC et deviendra le symbole de la résistance du pays face aux forces allemandes.

Jean aurait pu attendre la fin de la guerre. Il préfère intégrer les Irish Guards et se forme au collège militaire de Sandhurst. Pas question pour lui de rester dans le confort des lignes arrières. Le 11 juin 1944, il débarque en Normandie, non loin de Bayeux, participe à la bataille de Caen, puis contribue à libérer Bruxelles.

Il est de retour à Luxembourg le 10 septembre, mais repart combattre dès le 13 septembre dans la région de la ville hollandaise de Arnhem, puis participe à l’offensive Von Rundstedt dans les Ardennes belges et luxembourgeoises.

Lieutenant, il combattra jusqu’à la fin de la guerre. «Il est demeuré éternellement lié à son régiment», explique Guy de Muyser. En 1984, la Reine Elisabeth II le nommera colonel, puis général honoraire de l’armée britannique en 1995. «Pour ses 95 ans, sa famille lui avait fait la surprise de faire venir les Irish Guards pour fêter son anniversaire. Il en avait été très ému.»

Un homme de convictions

Celle d’un grand-duc, encore. Il succède à sa mère en 1964 et régnera durant 36 ans. Un règne paisible. Très lisse, disent les méchantes langues. «C’est un mauvais procès», explique un proche collaborateur.

«Son rôle n’était pas politique. Le Grand-Duc Jean a toujours su que son petit pays devait être mis en valeur pour briller à côté des autres. C’est ce qu’il a fait alors que le pays prenait son essor, dans le cadre de voyages officiels, de missions... Il connaissait beaucoup de monde dans les milieux de l’industrie et des affaires.» Toujours avec sérieux.

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À l’occasion de la réception du président français François Mitterrand et de son épouse Danièle. (Photo: Cour Grand-Ducale / Archives)

«Il n’était pas encore grand-duc mais siégeait au Conseil d’État. Il préparait les réunions avec minutie, il y a fait en quelque sorte son apprentissage.» Très à l’écoute des autres, explique Guy de Muyser, «le Grand-Duc Jean était aussi un homme qui avait des principes, des opinions fortes. Et qui les exprimait quand cela était nécessaire. Mais c’est vrai que je n’ai pas vécu un seul moment désagréable en travaillant avec lui, il n’y a jamais eu de frictions.»

Jean de Luxembourg fut aussi un Européen convaincu, dès les premières heures. Au point que le président français Georges Pompidou dit un jour que «si l’Europe devait se choisir un président héréditaire, ce serait assez logiquement le Grand-Duc Jean de Luxembourg».

Et si ses convictions morales étaient fortes, il a su aussi en faire fi, voyant la société évoluer. Raison pour laquelle il signa la loi sur l’interruption volontaire de grossesse «qu’il ne désirait sans doute pas».

Celle d’un père de famille, enfin. Puis d’un grand-père et arrière-grand-père. «La famille grand-ducale est très unie. Bien entendu, les enfants sont tenus au respect de certaines règles, mais le Grand-Duc Jean n’a jamais voulu d’une vie mondaine, comme on le voit dans d’autres familles royales ou princières. Tous ses enfants et petits-enfants le visitaient régulièrement», confie Guy de Muyser au sujet de celui que ses proches surnommaient avec affection «A papa».

Il voulait que le Luxembourg ait une place en Europe pour que les Luxembourgeois en aient une.

Guy de Muyser,  maréchal de la Cour

Excellent chasseur – un hobby dont il s’est servi dans le cadre de nombreuses relations publiques –, Jean de Luxembourg était aussi un ardent défenseur de la nature et de l’environnement. On l’a d’ailleurs surnommé «Jean tilleul», en référence à son arbre préféré.

«Il a tenu un discours écologiste bien avant l’heure. Et était très engagé dans ces matières.» Très attaché au scoutisme, il était aussi passionné par le sport, et fut durant de très longues années le représentant luxembourgeois au Comité international olympique.

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Avec le Premier ministre, Xavier Bettel. (Photo: Cour Gran-Ducale / Archives)

Ceux qui l’ont fréquenté retiendront aussi, outre son extrême amabilité, un humour réel. «Il avait un humour très ‘british’, subtil», raconte encore Guy de Muyser. «Ainsi, quand je suis entré en fonction, j’ai demandé à porter le titre de maréchal et non de grand maréchal, je pensais que cela était mieux pour débuter les relations avec les syndicats, qui jusque-là étaient nulles à la Cour.

Le Grand-Duc m’a écouté, puis après quelques jours de réflexion, il m’a appelé pour me dire qu’il acceptait que je sois maréchal et non pas grand maréchal. Mais à une condition: que je le laisse rester grand-duc et non duc. C’est un bon exemple de son humour. Mon épouse était aux anges quand elle savait qu’elle serait à ses côtés à table, car c’était la garantie de passer un excellent moment.»

Ce polyglotte qui aimait aussi l’histoire aura donc marqué, sans avoir l’air d’y toucher, l’histoire de son pays. «Il voulait que le Luxembourg ait sa place en Europe pour que les Luxembourgeois en aient une aussi. Ce que je retiens de lui, c’est sa fibre sociale. Le Grand-Duc Jean aimait les gens, aimait aller vers eux. Son fils, le Grand-Duc Henri , est peut-être plus discret, mais je trouve que le  Grand-Duc héritier Guillaume tient vraiment beaucoup de lui sur ce plan», conclut Guy de Muyser.