LIFESTYLE & VIE PRATIQUE — Argent

Argent comptant

«Un sportif doit gérer sa carrière»



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Andy Schleck n’est pas conservateur mais s’est quand même offert une petite galerie de souvenirs dans son magasin d’Itzig. (Photo: Edouard Olszewski)

Tous les mois, dans Paperjam, une personnalité influente du Grand-Duché se livre à notre interview «Argent comptant». À quelques jours du départ du Tour de France, c’est cette fois Andy Schleck, vainqueur de l’édition 2010, qui répond à nos questions. En toute franchise.

Débuts prudents

Votre premier salaire?

Andy Schleck.- «À 19 ans, j’ai signé mon premier contrat en néo-professionnel chez CSC Tiscali. Il prévoyait un salaire annuel de 25.000 euros. Aujourd’hui, le montant est un peu plus élevé pour les jeunes, mais pour moi ça représentait une somme importante.

Qu’avez-vous fait avec?

«À cette époque, je vivais encore chez mes parents, j’ai avant tout épargné. Je ne suis pas très dépensier. J’aime bien vivre, mais je n’ai pas imaginé directement m’acheter une voiture.

Cette gestion prudente, c’est naturel chez vous?

«C’est à la fois une question d’éducation et de style de vie. J’ai beaucoup souffert sur mon vélo, et cela m’a notamment permis d’avoir, aujourd’hui, une belle maison. Pour le reste, j’ai d’autres centres d’intérêt que des biens de luxe comme des montres ou des voitures. Tout cela n’a guère de valeur à mes yeux.

Autogestion

Vous avez été très vite confronté à l’argent. Ça se gère facilement?

«Ça doit en tout cas se gérer dès le plus jeune âge. La carrière d’un sportif professionnel est relativement courte. On sait qu’on peut gagner beaucoup d’argent, mais que ça ne durera pas. On voit beaucoup de sportifs qui affichent des dépenses extravagantes, mais ils ne pourront pas vivre ainsi toute leur vie. Beaucoup se retrouvent d’ailleurs à sec dix ans plus tard. Pour ma part, j’ai toujours fait attention à ce que j’achète et comment je l’achète.

Le manager, un mal nécessaire pour un sportif?

«Personnellement, je n’ai jamais eu de manager. J’ai toujours géré moi-même les contrats et les événements extra-sportifs. Je ne veux pas me montrer arrogant, mais j’estime qu’un manager est surtout utile pour un coureur qui n’est pas sûr d’obtenir un contrat.

De mon côté, les choses étaient claires: j’avais un prix et celui qui voulait m’engager savait combien il devait me payer. Je suis capable de mener ce genre de discussions, je ne vois pas l’intérêt de donner 10% ou 20% de mon salaire à un manager.

Folie raisonnable

L’achat le plus fou lié au vélo?

«En général, quand un coureur gagne une course importante, il s’offre quelque chose de prestigieux pour marquer le coup. Moi, en 2009, lorsque j’ai gagné Liège-Bastogne-Liège, je me suis acheté des étangs près de Mondorf sur un terrain d’un hectare. C’était un peu fou, mais ma famille en profite toujours aujourd’hui, c’était donc un bon choix. On pêche, on fait du camping, des barbecues...

De quel objet ne vous sépareriez-vous jamais?

«J’en avais un, mais on me l’a volé. En 2010, après ma victoire au Tour de France, j’avais fait graver de très belles montres avec les noms de mes équipiers et j’en ai offert une à chacun. Eux l’ont toujours. Moi, j’ai été cambriolé et ma montre a disparu. Elle me tenait vraiment à cœur. À part cela, je ne suis pas très attaché aux objets. Mes maillots jaunes sont rangés, mais je ne saurais pas dire où.

Avez-vous des passions coûteuses?

«J’aime bien voyager en famille dans des lieux exotiques. Mais, en tant que cycliste, j’ai passé ma vie dans les hôtels, et aujourd’hui j’essaie de les éviter. Donc nous louons des maisons. Cela revient évidemment plus cher. Mais, à part cela, je n’ai pas vraiment de hobbies extravagants.

Un achat un peu trop coûteux mais que vous ne regrettez pas aujourd’hui?

«Mon premier appartement à Mondorf. J’avais un petit salaire à mes débuts et j’ai longtemps hésité. D’autant que je ne savais pas comme ma carrière allait évoluer. Mais aujourd’hui, je suis convaincu que c’était une bonne chose.

Salaire et sueur

Pour un cycliste pro, qu’est-ce qui rapporte le plus?

«Le salaire lié à une équipe. Les accords publicitaires privés ne sont pas évidents. Les équipes ont déjà des contrats avec des sociétés. Nos éventuels contrats personnels ne peuvent pas entrer en concurrence. Quant aux primes de victoires, en tant que leader je les ai toujours reversées intégralement à l’équipe.

Certains coureurs gagnent moins, c’est un bonus. Un bon leader doit laisser les primes à ses équipiers, c’est une récompense pour leur travail. Sans eux, on ne gagne pas.

Le salaire d’un cycliste par rapport à d’autres sportifs?

«Je nous placerais dans le premier quart. Dans certains sports, il n’y a que les tout premiers qui gagnent beaucoup d’argent. Les cyclistes bénéficient de contrats solides. Il existe aussi de très grandes différences entre un champion qui peut gagner entre 4 et 6 millions d’euros par an et un coureur moins côté qui roulera pour 40.000 euros par an.

Mais, en général, un équipier gagne quand même entre 200.000 et 400.000 euros. C’est un sport très dur et celui qui termine dernier du Tour de France n’a pas moins souffert que celui qui gagne.

Business et art

Vous investissez à titre personnel?

«Oui, un peu. J’ai notamment investi dans une petite société luxembourgeoise qui fabrique des selles en carbone à Filsdorf. J’en détiens 49%. J’investis aussi parfois dans des sociétés que je trouve intéressantes et dans lesquelles je perçois une plus-value possible. J’ai un bon réseau dans le monde entier qui me tient au courant d’opportunités, je ne me limite donc pas au Luxembourg ni d’ailleurs au cyclisme. C’est vraiment une autre vie. J’ai d’ailleurs un projet en préparation dans le domaine de l’art pour 2020.

L’art, c’est une passion?

«Oui, c’est une passion, je connais toutes les galeries. J’ai quelques pièces à la maison. Et je suis aussi un peu collectionneur. Je possède par exemple des guitares de grands artistes et beaucoup d’objets de Mohammed Ali, dont je suis un grand fan. J’ai notamment une paire de gants signés. C’est aussi une forme d’art.

Commerce en cycles

Dans votre vie professionnelle actuelle, quelle place prend votre magasin de vélos?

«J’ai une vie bien remplie. Le magasin, c’est le côté business. Il commence à bien tourner, mais c’est du stress et un nombre d’heures important pour toute l’équipe. Mais l’objectif est que le magasin tourne sans moi, je suis encore à l’étranger entre 90 et 100 jours par an. J’ai des contrats pour des événements en Chine, aux États-Unis, sur le Tour de France...

Quand on voit le prix actuel des vélos, le cyclisme est devenu un sport couteux pour un débutant?

«Même si l’équipement est plus onéreux que pour certains autres sports, je pense que le cyclisme reste abordable pour tout le monde. Il y a évidemment des vélos très chers, j’en ai à 15.000 euros, mais il existe aussi des modèles raisonnables à moins de 1.000 euros pour celui qui veut commencer.»