ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Christel Bony, à #GEN2021 à Metz

«La sextech, ce n’est pas la porntech!»



Après sa première expérience d’entrepreneure avec B.Sensory, primée au CES de Las Vegas, Christel Bony a pris son bâton de pèlerin, avec SexTech for Good, pour faire tomber les barrières qu’elle a rencontrées au cours de son aventure. (Photo: Paperjam)

Après sa première expérience d’entrepreneure avec B.Sensory, primée au CES de Las Vegas, Christel Bony a pris son bâton de pèlerin, avec SexTech for Good, pour faire tomber les barrières qu’elle a rencontrées au cours de son aventure. (Photo: Paperjam)

Primée au Consumer Electronics Show de Las Vegas en 2016 pour B.Sensory, concept de lecture numérique sensorielle associée à un sex-toy, Christel Bony a fermé boutique en 2018. La Bretonne revient avec SexTech for Good en militante passionnée.

Christel Bony est l’une des conférencières qui ont le plus été déprogrammées dans l’univers pourtant pas si feutré des conférences de la tech. C’eût été mal connaître Frédéric Schnur, l’initiateur de #GEN, à Metz, depuis 10 ans, que d’imaginer qu’il aurait pu faire machine arrière. Le bouillonnant entrepreneur a emmené dès 9h et au pas de charge une délégation de tout ce que la région compte d’hommes politiques qui… comptent – le préfet, le président de la Région Jean Rottner, le président du Département Patrick Weiten, les maires de Metz et de Thionville, François Grosdidier et Pierre Cuny, et une kyrielle de députés, d’adjoints et de membres de l’opposition. En moins d’une heure, la visite des stands de la neuvième édition d’un événement qui réunit plus de 3.000 visiteurs sur deux jours était bâchée.

Et à 14h30, «à l’heure de la sieste», s’amuse-t-elle, Christel Bony avait le champ libre pour défendre son nouveau projet au nom sans équivoque, SexTech for Good. La Bretonne sait de quoi elle parle: elle a été une des premières entrepreneures à oser imaginer un sex-toy connecté vibrant au rythme de mots choisis de la littérature érotique. C’était en 2016, et cela lui avait valu un prix au Consumer Electronics Show de Las Vegas en 2016. Une bravade des organisateurs dans un univers où les projets de la sextech ont du mal à trouver des oreilles attentives, des investisseurs audacieux et des clients qui n’auraient pas le rouge aux joues de promouvoir ces objets comme ils sont capables d’afficher leur nouvelle montre connectée ou leur nouveau robot sur Facebook ou Instagram.

En 2018, faute de parvenir à produire en France, Mme Bony met fin à son projet. «Cette aventure a été beaucoup plus complexe que je l’imaginais. Être une femme dans la tech, en 2016, ça restait compliqué. Quand j’arrivais en rendez-vous avec mon associé, tout le monde pensait que j’étais sa secrétaire. Être une femme dans la tech et parler de plaisir féminin et de sex-toy connecté, ça faisait beaucoup! J’avais mené tellement de combats que je ne voulais pas en rester là!»

Est-ce qu’aujourd’hui, on a envie de vivre dans une société où c’est Google ou Facebook qui décident de ce qui est moral ou pas?

Christel Bony,  fondatrice de SexTech for Good

Et tandis qu’elle imagine un nouveau projet autour de la sexualité des seniors et des personnes handicapées, elle a commencé par évangéliser sur l’intérêt de comprendre la «sextech». Le tableau qu’elle montre à une salle comble, où les plus timides font semblant de jeter un coup d’œil en passant, est un de ces nuages dont sont friands les consultants: emprunté à Future of Sex, il détaille les différents secteurs, du sexe à distance au sexe virtuel, en passant par les robots, le divertissement immersif et et l’augmentation. Et pas «seulement les sex-toys et le plaisir».

Les domaines de SexTech for Good selon l’organisation Future of Sex. (Source: SexTech Landscape 2021 de Future of Sex)

Les domaines de SexTech for Good selon l’organisation Future of Sex. (Source: SexTech Landscape 2021 de Future of Sex)

«Soyons fous, pourquoi ne pas rêver à un lieu en France où l’on pourrait rendre la sextech visible. Et le Graal du Graal sera le jour où nous aurons en France un fonds d’investissement qui acceptera d’aider au financement de ces projets. Mais nous n’en sommes pas là…»

«La sextech, ce n’est pas la porntech, les projets ont une dimension sociale et sociétale. Mais nous sommes face à la censure. C’est intéressant de voir le mélange qui est fait entre sexualité et pornographie. On s’intéresse à l’éducation, à la prévention, au plaisir, mais aussi à la sexualité des seniors et des personnes handicapées. Je vous laisse imaginer le nombre de tabous que ça empile et complexes à aborder.»

«Très souvent, on m’a opposé le mot éthique!», s’insurge-t-elle doucement. «Ça m’a souvent interpellée. Faire l’amour est l’activité la plus universellement partagée. Est-ce qu’aujourd’hui, on a envie de vivre dans une société où c’est Google ou Facebook qui décident de ce qui est moral ou pas? Quand j’avais ma start-up, on diffusait des livres connectés à des e-books avec du texte, il fallait faire un effort de lecture. Du jour au lendemain, Google nous a supprimés de l’application et tous nos comptes sociaux! Quand même, ça veut dire qu’ils décident à votre place de ce que vous avez le droit de lire ou pas. Ça me choque plus de savoir cela plus que de savoir si mon voisin lit ou pas de la littérature érotique. Si vous dites que vous faites un système médical de rééducation du périnée, vous allez pouvoir avoir un compte publicitaire. Avec le même toy vendu seulement comme outil de plaisir, vous n’avez plus le droit. C’est le même objet!»

Aujourd’hui, 60% des plus de 60 ans assurent qu’ils ont une sexualité plus active que dans leur jeunesse, et même 13% d’entre eux disent qu’ils ont une sexualité encore meilleure que lorsqu’ils avaient 20 ans.

Christel Bony,  fondatrice de SexTech for Good

On ne peut pas accéder à des plateformes pour éduquer sur la sexualité, mais il ne faut que deux clics pour accéder aux plateformes de porno, ajoute-t-elle, sans désigner le Luxembourg, qui héberge deux des leaders mondiaux en la matière. Et les exemples se multiplient pendant sa présentation taillée avec la précision du diamant.

«Aujourd’hui, 60% des plus de 60 ans assurent qu’ils ont une sexualité plus active que dans leur jeunesse, et même 13% d’entre eux disent qu’ils ont une sexualité encore meilleure que lorsqu’ils avaient 20 ans. Dans les Ehpad, nous avons des comportements à risque. Nous allons tous vieillir. Ce n’est pas parce que nous serons des corps vieillissants que nous ne serons plus des corps désirants. Qu’est-ce qu’on fait? On continue à ne pas s’en occuper parce que ça nous gêne?»

L’organisation Future of Sex assure, dans son dernier Business Insights, que, d’ici 2028, un quart des jeunes auront une expérience sexuelle à longue distance, que dès 2025, des parties du corps en 3D pourront être utilisées chez l’un des partenaires pendant que l’autre, même à distance, ressentira le contact physique, que 10% des jeunes feront l’amour d’ici 2045 avec des robots humanoïdes, et même que des humains utiliseront des technologies pour devenir des idoles sexuelles.

Un marché estimé par Forbes à 124 milliards de dollars dès 2024 ou à 49 milliards pour la santé sexuelle dans la femtech, les technologies liées à la santé sexuelle des femmes, les deux notions étant souvent confondues. Des «marchés» qui vont nécessiter beaucoup de conférences, auparavant, pour gommer les barrières et les tabous. Le travail de titan qu’a décidé d’embrasser l’entrepreneure avec SexTech for Good .