LIFESTYLE & VIE PRATIQUE — Sorties

Mois européen de la photographie

Les richesses de la classe ouvrière par LaToya Ruby Frazier



LaToya Ruby Frazier devant l'entrée de son exposition au Mudam. (Photo: Nader Ghavami) 

LaToya Ruby Frazier devant l'entrée de son exposition au Mudam. (Photo: Nader Ghavami) 

La photographe américaine LaToya Ruby Frazier présente actuellement une exposition au Mudam dans le cadre du Mois européen de la photographie. Il s’agit d’une œuvre engagée, à cheval entre la pratique documentaire et l’engagement personnel.

Ce sont trois corpus d’œuvres de LaToya Ruby Frazier qui sont présentés actuellement au Mudam à l’occasion du Mois européen de la photographie au Luxembourg. Cette jeune Américaine est reconnue comme étant un des talents les plus marquants de sa génération et cette exposition en témoigne assez remarquablement.

Trois générations de femmes

Le premier ensemble de photos présentées est intitulé «The Notion of Family». Cette série, réalisée entre 2001 et 2014, renouvèle le genre documentaire en l’envisageant du point de vue de l’intime. L’artiste a choisi de se photographier elle-même, ainsi que sa mère et sa grand-mère. Trois générations de femmes marquées par le milieu dont elles sont issues et où elles vivent: le milieu ouvrier de la ville de Braddock, ancienne capitale de l’acier de la banlieue de Pittsburgh en Pennsylvanie.

«Ce travail est une vision en profondeur, narrative, de ce que cela signifie d’être trois générations de femmes qui essaient de survivre dans un paysage post-industriel, dans une ville qui a une usine de sidérurgie qui pollue l’air, l’eau et le sol», explique LaToya Ruby Frazier à Paperjam.

«Pendant la même période, l’hôpital communal a été démantelé et fermé, ce qui a eu pour conséquence une chute de l’emploi, tout comme une baisse de la protection sanitaire et une augmentation des catastrophes environnementales. Ce travail m’a permis de donner une place aux femmes dans cette histoire ouvrière de l’industrie métallurgique, dans l’histoire américaine en général, de montrer ce qui se passe dans ces communautés qui sont laissées de côté. Et plus spécialement, ce que cela signifie d’inclure les femmes dans le récit.»

Vue de la série «The Notion of Family». (Photo: Studio Rémi Villaggi)

Vue de la série «The Notion of Family». (Photo: Studio Rémi Villaggi)

Une avocate des personnes qui ne sont entendues

Loin de tomber dans le pathos, les photos de LaToya Ruby Frazier sont empreintes de dignité et d’empathie, sans jamais s’éloigner du style documentaire. À partir de ce parcours personnel, c’est une histoire collective qui ressurgit. «La plupart des personnes qui vivent à Braddock ne sont pas originaires de cette région. C’est une communauté, principalement composée de Noirs, qui est venue s’installer ici à cause du travail. Il m’importait de créer une histoire visuelle de cette communauté dont je fais partie, une voix pour nous faire entendre.»

Pour autant, l’artiste ne se considère pas comme une activiste, bien qu’elle soit pleinement en prise avec les réalités sociales, politiques et économiques. «Je suis une avocate qui parle pour ceux qui n’ont aucune reconnaissance, pas de représentation, pas de visibilité, qui n’ont pas voix au chapitre», affirme l’artiste.

LaToya Ruby Frazier (Photo: Nader Ghavami) 

LaToya Ruby Frazier (Photo: Nader Ghavami) 

Pour transmettre cette voix, LaToya Ruby Frazier a choisi la photo en noir et blanc, un choix qu’elle justifie ainsi: «Le noir et blanc vient de l’histoire de la photographie documentaire. Les premières images qui me reviennent en mémoire sont celles de Dorothea Lange et Margaret Bourke, et la manière dont le gouvernement a utilisé leur talent, muselant finalement à la fois leur parole et celle des personnes qu’elles ont photographiées. Je veux inverser le triangle hiérarchique gouvernement/photographe/sujet pour remettre le sujet au point le plus haut de la hiérarchie. En choisissant d’utiliser le noir et blanc, je parle intentionnellement de l’histoire du médium photographique.» 

 C’est évidemment une œuvre très importante, et je trouve que tous les Américains devraient avoir un exemplaire du livre de cette œuvre. Cela dit tellement de notre histoire et de notre culture.

LaToya Ruby Frazier,  photographe

Une référence historique qui prend aussi une autre dimension au Luxembourg avec Edward Steichen et «The Family of Man». À ce sujet, l’artiste déclare: «Mon travail ‘The Notion of Family’ est intitulé ainsi en référence à ‘The Family of Man’. C’est évidemment une œuvre très importante, et je trouve que tous les Américains devraient avoir un exemplaire du livre de cette œuvre. Cela dit tellement de notre histoire et de notre culture.»

Entre désindustrialisation et altérité

Le second corpus d’œuvre est intitulé «On the Making of Steel Genesis: Sandra Gould Ford». Il est le fruit d’une collaboration avec une ancienne employée de la Jones & Laughlin Steel Company à Pittsburgh, Sandra Gould Ford. «Cette femme, qui a deux fois mon âge, est aussi artiste, photographe, poète et écrivaine. Elle a documenté à sa façon la vie dans les usines et leur déclin, jusqu’à leur fermeture. Ce corpus d’œuvres est le fruit d’un dialogue entre nous.»

Vue de «On the Making of Steel Genesis: Sandra Gould Ford». (Photo:Studio Rémi Villaggi)

Vue de «On the Making of Steel Genesis: Sandra Gould Ford». (Photo:Studio Rémi Villaggi)

Enfin, le troisième ensemble d’œuvres a été réalisé en Belgique, à l’occasion d’une invitation passée par le MAC-Grand Hornu. «Ce qui relie ces trois ensembles, c’est mon rôle de lien entre le monde ouvrier et celui de la culture. Ceci est particulièrement révélateur dans le projet mené au MAC, où les anciens mineurs vivent juste à côté du centre d’art sans jamais y aller.»

Pour cette série, LaToya Ruby Frazier est allée à la rencontre d’anciens mineurs qui lui ont livré leurs souvenirs, leurs histoires. Il en résulte une série de portraits un peu plus grands que nature d’anciens mineurs, sous lesquels est écrit à la main un récit les concernant. Alors que l’artiste était une complète étrangère, elle a su créer une relation de confiance avec eux et ces personnes lui ont confié des récits qu’ils n’avaient même pas confiés à leur femme ou à leur(s) enfant(s).

«Alors que plusieurs d’entre eux étaient sur la réserve au début, ce projet a été finalement une grande fierté pour eux et ils sont venus voir l’exposition avec leur famille. Ce projet est aussi une autre façon de démocratiser l’art, de monter un langage visuel.»

Vue de la série «Et des terrils un arbre s'éleva» (Photo: Studio Rémi Villaggi)

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Vue de la série «Et des terrils un arbre s'éleva» (Photo: Studio Rémi Villaggi)

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Vue de la série «Et des terrils un arbre s'éleva» (Photo: Nader Ghavami)

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Une portée politique

Mais ce que raconte ce projet, ce sont aussi des histoires de migration, de personnes qui ont dû quitter leur famille pour venir travailler dans les mines en Belgique en espérant pouvoir offrir une meilleure vie à leur femme et à leur(s) enfant(s). Ce qui trouve évidemment un écho au Luxembourg avec les différentes vagues de migration, en particulier la communauté portugaise qui a interpelé l’artiste.

«Je veux montrer au monde combien les classes ouvrières sont riches et diverses culturellement parlant. C’est tellement essentiel! Aux États-Unis, avec la politique de Trump, si vous dites classe ouvrière, on pense tout de suite aux Blancs, alors qu’elle est en fait extrêmement diverse. Je fais cela de manière tout à fait consciente et intentionnellement», explique-t-elle.

«Je souhaite que mon travail aide à transcender les races, les genres, les classes, les sexualités, les nationalités, et qu’il contribue à disloquer tous ces ‘-ismes’ qu’utilisent les politiciens pour nous diviser. Il est de notre devoir de contribuer à agir d’une manière la plus humaine possible, sinon, c’est la porte ouverte au racisme que nous voyons apparaître aujourd’hui aux USA et partout ailleurs. Pour moi, il n’y a pas de meilleure manière que de parler de là d’où je viens. Je ne peux pas contrôler les conséquences de mes origines, et plutôt que d’en être honteuse, j’en fais ma plate-forme.»

Au Mudam, jusqu’au 22 septembre 2019