POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Chronique des chefs économistes

Quand la monnaie fond!



brunocolmant_degroof_petercam.jpg

Bruno Colmant, professeur auxiliaire à la Luxembourg School of Finance et head of macro research chez Banque Degroof Petercam. (Photo: Degroof Petercam)

Chaque semaine, Paperjam vous propose le regard d’un chef économiste d’une institution bancaire ou financière sur l’actualité des marchés et de l’économie. Aujourd’hui, Bruno Colmant, head of macro research chez Degroof Petercam Bruxelles, revient sur des anciennes pratiques pour favoriser l’investissement dans l’économie réelle.

On identifie, autant en Angleterre que dans nos contrées, une pratique, qualifiée de surestarie, des Mérovingiens (5e au 7e siècle) consistant à remplacer régulièrement la monnaie par une autre, afin de décourager la thésaurisation. À l’avènement de chaque roi, de nouvelles pièces étaient frappées, mais en confisquant une partie des pièces émises par le roi précédent. Une nouvelle frappe de monnaie remplaçait la précédente: les pièces en circulation étaient reprises moyennant une taxe d’émission, qu’on appelle droit de seigneuriage. Quiconque était en possession d’anciennes pièces devait payer cette taxe. Il était donc plus intéressant de dépenser ou d’investir ces pièces que de les thésauriser. Cette technique aurait contribué au renouvellement des biens durables de longue utilité, tels les moulins. On trouve, dans cette pratique, l’expression du droit régalien (c’est-à-dire du roi) de battre monnaie et de fixer la valeur de l’étalon monétaire. L’histoire fourmille d’exemples où les souverains ont modifié les parités monétaires afin d’assurer le remboursement des dettes qu’ils avaient contractées. 

Dans le même état d’esprit, l’économiste belge Silvio Gesell (1862-1930) a inventé la monnaie fondante. Par un hasard géographique, l’homme est né Allemand en Belgique, à Saint-Vith. À cette époque, la ville ressortissait à l’empire allemand: les cantons seront ultérieurement rédimés à la Belgique au titre de dommages de guerre. Gesell est un économiste autodidacte et cosmopolite. Inspiré de Proudhon, l’homme est engagé politiquement. Il prend part aux mouvements révolutionnaires allemands qui suivent la Première Guerre mondiale. Et c’est en 1916 qu’il formule son extraordinaire idée de monnaie «fondante» dans l’ouvrage «L’Ordre économique naturel».

Gesell arrive à la conviction que la monnaie doit «rouiller» en perdant périodiquement de sa valeur.

Brunot Colmant, head of macro research chez Degroof Petercam Bruxelles

Cette théorie postule que la thésaurisation est néfaste pour l’économie. La seule manière d’injecter de la monnaie dans l’économie est de forcer sa dépréciation naturelle à intervalles fixes. L’idée est originale: au lieu de subir l’inflation, c’est la monnaie qui impose sa propre perte de pouvoir d’achat et, donc, son rythme de circulation. Gesell arrive à la conviction que la monnaie doit «rouiller» en perdant périodiquement de sa valeur. En d’autres termes, la monnaie a une date de péremption, suivant le système des bons de réduction ou des coupons alimentaires. La perte de valeur régulière et prévisible de la monnaie favorise son injection dans l’économie et la consommation. En effet, les agents économiques s’opposent à une dépréciation de leur pouvoir d’achat par des achats d’actifs et des remboursements de dettes.

Il en résulterait une circulation monétaire constante permettant aux pouvoirs publics d’en doser la quantité afin d’assurer la stabilité des prix. Gesell préconisait une dépréciation d’un millième par semaine, ce qui correspond à 5,2% par an. La dépréciation aurait été organisée sous forme de tamponnage (ou d’estampillage) sur les billets, afin de diminuer leur valeur nominale. Une autre technique aurait consisté à tirer au sort et à annuler une espèce particulière de billets parmi l’ensemble des types qui circulent: les billets annulés doivent alors être échangés contre de nouveaux billets d’une valeur inférieure de 5,2% aux précédents.

L’idée de Gesell suppose aussi que la monnaie soit l’unique vecteur de paiement et de thésaurisation.

Brunot Colmant, head of macro research chez Degroof Petercam Bruxelles

La théorie de Gesell est fragile: elle ne fonctionne qu’en économie fermée. Keynes ne la valide d’ailleurs qu’avec l’économie insulaire de Robinson Crusoé. L’idée de Gesell suppose aussi que la monnaie soit l’unique vecteur de paiement et de thésaurisation. Elle exclut, par exemple, que d’autres biens (bijoux, or, etc.) puissent servir de monnaie d’échange et d’épargne. Il n’empêche qu’on ne peut s’empêcher de mettre en rapport le rythme de la création monétaire des instituts d’émission lors de la prise en pension d’effets publics avec le rythme de dépréciation de la monnaie fondante. Les deux phénomènes se rejoignent. Aujourd’hui, la monnaie fond et rouille car les taux d’intérêt sont inférieurs au taux d’inflation.