PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Chronique des chefs économistes

Plus de barils sans hausse des prix



Manuel Maleki est économiste États-Unis et matières premières chez Edmond de Rothschild. (Photo: Edmond de Rothschild)

Manuel Maleki est économiste États-Unis et matières premières chez Edmond de Rothschild. (Photo: Edmond de Rothschild)

Manuel Maleki, économiste États-Unis et matières premières chez Edmond de Rothschild, analyse l’impact des récents événements de la scène internationale sur les prix du pétrole. Selon ses prévisions, les effets éventuels seront compensés par la hausse de la croissance mondiale.

La forte croissance de l’économie mondiale attendue en 2021 devrait être un soutien puissant au cours de l’or noir, et ce, malgré une offre de pétrole qui devrait être plus abondante. En effet, l’actualité sur le marché du pétrole a été marquée récemment par un léger relâchement des quotas de production au sein de l’Opep+. Cette perspective, que beaucoup d’investisseurs craignaient, n’a pas eu pour effet de faire chuter le prix de l’or noir, celui-ci s’étant maintenu, dans le cas du brent, autour de 65 dollars le baril.   

L’Opep+ veille à l’équilibre offre-demande

L’Opep+, qui se compose des pays membres de l’Opep et de 10 pays producteurs, dont la Russie, a produit en mars 2021 autour de 38 millions de barils par jour (mbj) (soit près de 40% de la production mondiale). Au-delà de ce niveau de production important, le cartel a le pouvoir d’augmenter très fortement et rapidement sa production, ce qui explique que chaque réunion est scrutée attentivement par les acteurs de marché.

La réunion du 1er avril 2021 à Vienne, en Autriche, a toutefois marqué un infléchissement de la politique de l’Opep+. En effet, il a été décidé d’augmenter la production d’environ 1 million de barils par jour (mbj) sur les quatre prochains mois. Plus précisément, la hausse devrait être de 0,35mbj en mai, autant en avril, et de 0,44mbj en juin.

De plus, l’Arabie saoudite, qui avait volontairement réduit sa production de 1mbj, à un peu plus de 8mbj, a décidé de mettre fin à cette coupe. Ceci signifie qu’à terme, l’offre de pétrole en provenance de l’Opep+ devrait s’accroître d’environ 2 millions de barils.

Il faut mettre en parallèle cette hausse avec la baisse de 7mbj mise en place au printemps 2020 et à une économie mondiale bien plus dynamique qu’en 2020, qui voit la demande de pétrole augmenter, et qui devrait retrouver ses niveaux historiques à plus de 100mbj dans un futur proche.

Des stocks mondiaux à des niveaux historiquement élevés

Les stocks de brut ont fortement augmenté au cours de l’année 2020, provoquant même l’épisode du prix négatif du WTI au printemps devant la crainte du manque de capacités de stockage.

Toutefois, depuis, on observe une décrue progressive du brut stocké, même s’il reste historiquement haut. Cet important niveau de stock est un élément qui, en général, à moyen terme, pèse sur les prix du baril. Il est probable que les niveaux de stocks actuels soient encore un frein à une forte augmentation du prix du pétrole.

Le retour, à terme, de la production libyenne et iranienne devrait pouvoir être absorbé par la hausse de la demande.

Manuel Maleki,  économiste,  Edmond de Rothschild

La Libye et l’Iran, deux pays membres de l’Opep, sont exemptés de la politique de quotas mise en place par l’Opep+ pour influencer le prix.

La première est exemptée de quotas de production du fait de l’effondrement de sa production dû à l’instabilité politico-militaire que connaît le pays depuis 2011. Sa production historique était d’environ 1,6mbj, elle a connu sur la dernière décennie une grande volatilité ponctuée d’arrêts de production. En effet, les principaux champs pétrolifères libyens se trouvent dans le sud du pays, tandis qu’au nord, se trouvent les ports sur la Méditerranée, d’où part le pétrole libyen. Dès lors, à la vue des nombreuses incertitudes qui entourent la situation du pays, il est très difficile d’anticiper un niveau de production stable dans le temps. Toutefois, il faut noter qu’un retour complet de la Libye sur le marché du pétrole se traduirait par une hausse de l’offre d’environ 1mbj, soit environ 1% de l’offre et de la demande mondiale. Il est peu probable que ce montant, somme toute modeste, puisse déstabiliser l’équilibre du marché.   

L’Iran ne participe pas à la politique de quotas, car ses exportations de pétrole sont contraintes par les restrictions mises en place par les États-Unis. Toutefois, la nouvelle administration américaine a décidé de reprendre les discussions avec Téhéran sur la question du nucléaire iranien. L’accord de 2015, le Joint Comprehensive Plan of Action, qui regroupait, d’un côté, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu plus l’Allemagne, et, de l’autre, l’Iran, avait permis à l’Iran d’accroître ses exportations de pétrole, qui avaient alors atteint environ 4mbj, contre un peu plus de 3mbj avant l’accord. Cependant, en 2018, le président Trump avait remis en place des sanctions qui ont provoqué une baisse de la production iranienne, qui est retombée sous la barre des 2mbj. Ainsi, les discussions qui ont débuté début avril entre l’Iran et les États-Unis pourraient, en cas d’accord, permettre un accroissement des exportations de brut iranien.

Il est très difficile d’anticiper le niveau et la date du retour du pétrole iranien sur le marché mondial.

Manuel Maleki,  économiste,  Edmond de Rothschild

Au vu de l’expérience de 2015, l’Iran pourrait probablement accroître assez rapidement sa production pour atteindre 4mbj. Même si cela représente un doublement de sa production, à l’échelle globale, il ne s’agit que d’une hausse d’environ 2% de la production mondiale. Toutefois, l’issue des négociations est encore très incertaine, de même que la durée de ces dernières. Dès lors, il est très difficile d’anticiper le niveau et la date du retour du pétrole iranien sur le marché mondial. Le dynamisme de la demande, en lien avec une réouverture des économies, devrait pouvoir absorber l’augmentation de la production iranienne dans le cas où un accord serait trouvé.

Au total, un retour des productions iraniennes et libyennes provoquerait un accroissement de l’offre d’environ 3mbj. Cette hausse serait insuffisante à elle seule pour faire chuter le cours de l’or noir, au vu du dynamisme de l’économie mondiale, qui devrait se traduire par un appétit accru pour le pétrole et un retour à une demande journalière à plus de 100mbj, contre 95mbj actuellement. Toutefois, si ces deux pays augmentaient leur production, cela réduirait le potentiel de hausse du cours du baril.  

Un prix du baril qui resterait dans sa zone actuelle

En conclusion, à la lumière de l’ensemble de ces éléments, nous anticipons un prix du baril de brent de la mer du Nord qui, en 2021, pourrait, en moyenne, naviguer dans les niveaux actuels, en connaissance de la volatilité.

Le dynamisme de l’économie mondiale et une coopération continue au sein de l’Opep+, qui s’illustre par exemple par un relâchement maîtrisé des quotas de production, sont des éléments de soutien au prix. Toutefois, ces derniers sont compensés par des niveaux de stocks élevés, un possible retour à terme des productions iraniennes et libyennes, et des incertitudes encore liées à l’épidémie de Covid-19.