POLITIQUE & INSTITUTIONS — Justice

Opération coup de poing

Pédopornographie: 46 perquisitions en une semaine



Steve Schmitz, David Lentz et Claude Weis exposent une réalité que beaucoup ne veulent pas voir: au Luxembourg aussi, des hommes de tous âges regardent et transfèrent des vidéos et photos pornographiques mettant en scène des mineurs. (Photo: Matic Zorman / Maison Moderne)

Steve Schmitz, David Lentz et Claude Weis exposent une réalité que beaucoup ne veulent pas voir: au Luxembourg aussi, des hommes de tous âges regardent et transfèrent des vidéos et photos pornographiques mettant en scène des mineurs. (Photo: Matic Zorman / Maison Moderne)

La police judiciaire a mené une action coup de poing cette semaine à l’encontre de 46 pédophiles présumés âgés de 11 à 70 ans.

Une vingtaine d’ordinateurs, autant de disques durs et de téléphones trônent à l’arrière de la salle. C’est ce qui a été saisi par les 100 policiers du service de police judiciaire lors d’une opération coup de poing sur mandat du Parquet, donnant lieu à 46 perquisitions (qui auraient dû intervenir plus tôt, mais ont été reportées, Covid oblige).

Si elles confirment les soupçons des enquêteurs, elles mèneront à des poursuites – puisque «le Parquet poursuit automatiquement en matière de pédopornographie», souligne David Lentz, procureur d’État adjoint. 46 affaires, ce serait déjà davantage que pour la seule année 2019 (40 affaires nouvelles).

Les policiers passeront plusieurs mois à passer en détail le contenu du matériel informatique saisi lors des perquisitions. (Photo: Matic Zorman)

Les policiers passeront plusieurs mois à passer en détail le contenu du matériel informatique saisi lors des perquisitions. (Photo: Matic Zorman)

«C’est un phénomène croissant», confirme Claude Weis, commissaire en chef et responsable de la section Protection de la jeunesse et infractions à caractère sexuel au sein de la police judiciaire. «Il y a 20 ans, il était difficile de trouver des vidéos ou des photos à caractère pédopornographique. Aujourd’hui, on télécharge une vidéo en 1 seconde.»

«Internet donne accès à une richesse d’informations et de possibilités, mais permet également de tomber dans beaucoup de dérives, dont la pédopornographie», renchérit Steve Schmitz. «Et derrière chaque affaire se cache l’histoire d’un être humain exposé à un drame ignoble.»

Il n’y a pas de profil type de l’homme de 50 ans qui vit seul et ne se lave pas… Ce peut être un docteur, un avocat, un policier, un chômeur, un enseignant. Et presque 40% des perquisitionnés sont mineurs.

Claude Weis,  commissaire en chef,  Service Protection de la jeunesse et infractions à caractère sexuel

Comme dans la plupart des affaires, c’est un signalement d’Europol qui a mené les enquêteurs sur la trace des 46 pédophiles présumés. Mais cette fois, la police et le Parquet ont convenu de frapper fort en lançant une opération coup de poing. «Notre intention est de faire en sorte que les gens prennent conscience que ce phénomène existe au Luxembourg», souligne M. Weis. «Et il n’y a pas de profil type de l’homme de 50 ans qui vit seul et ne se lave pas… Ce peut être un docteur, un avocat, un policier, un chômeur, un enseignant…»

Et aussi, de manière surprenante, des mineurs. «Presque 40% des perquisitionnés sont mineurs», souligne M. Schmitz. «C’est nouveau pour nous», renchérit M. Weis. «C’est lié à Snapchat» et cette tendance à transférer des photos et vidéos, notamment de nus. «Ils ne se rendent pas compte que l’on parle de contenus illégaux et répressibles. Ils reçoivent une vidéo, rigolent et la transfèrent sans réfléchir à ce qui se passe derrière.» Mais la différence entre une simple photo de nu et un contenu pédopornographique, c’est qu’«il y a toujours une action» à caractère pornographique en cours.

Pour l’instant, aucun âge plancher pour la responsabilité pénale des auteurs n’est fixé par la loi. Les mineurs peuvent passer devant le tribunal de la jeunesse ou se voir prescrire une thérapie. À partir de 16 ans, ils sont susceptibles d’être jugés comme des majeurs même si cela se produit plus rarement. Le ministère public comme la police judiciaire insistent sur la prévention. «Les parents doivent s’intéresser à ce que font leurs enfants sur leur smartphone, parler avec eux», plaide M. Weis.

On voit déjà des choses horribles en protection de la jeunesse et affaires familiales, mais pour beaucoup la pédopornographie est leur limite.

David Lentz,  procureur d’État adjoint

Selon l’infraction liée au recel, à la création ou au transfert de contenus pédopornographiques, les sanctions vont de 1 mois à 5 ans d’emprisonnement et de 251 à 100.000 euros d’amende. Pour traquer ces personnes potentiellement dangereuses – entre 5 et 10% des personnes regardant des photos ou vidéos pédopornographiques passeront à l’acte ou l’ont déjà fait –, la section Protection de la jeunesse et infractions à caractère sexuel dispose de deux enquêteurs à mi-temps. Naviguant sur les pages les plus sombres d’internet, «iIs sont soumis à une pression psychologique énorme», souligne M. Weis. Idem pour la poignée de magistrats volontaires des Parquets de Luxembourg et de Diekirch. «On voit déjà des choses horribles en protection de la jeunesse et affaires familiales, mais pour beaucoup la pédopornographie est leur limite», ajoute M. Lentz.

Cette matière éprouvante nécessite également des moyens spécifiques. Outre le manque de ressources humaines et informatiques, les enquêteurs comme les magistrats se heurtent à l’évolution de la législation. Sans vouloir prendre position ouvertement sur la question politique de la réforme de la loi sur la protection de la jeunesse – question sensible, et réforme remise sur l’ouvrage par la ministre de la Justice Sam Tanson –, ils tiennent le même discours. «La loi actuelle a, comme toute loi, ses avantages et ses inconvénients», explique M. Lentz avec diplomatie. «Nous disons juste que nous arrivons à travailler avec cette loi qui nous donne un large panel de moyens d’investigation.» Ce qui ne sera probablement pas le cas avec le dédoublement des aspects protection de la jeunesse/droit pénal des mineurs.

Le revers de la protection des données

Les fonctionnaires regrettent également les restrictions croissantes en matière de protection des données. «En Allemagne, les fournisseurs de données doivent les effacer au bout de 14h. Si je reçois un signalement d’une personne ayant envoyé une vidéo il y a un mois, les données ne sont déjà plus là.»

Idem pour la conservation des antécédents, sujet brûlant depuis l’été 2019 au Luxembourg avec l’affaire dite du casier bis. «Nous avons besoin de conserver les procès-verbaux, les rapports…», plaide M. Weis. «Un homme de 50 ans qui commet un viol a toujours un passé. Et un violeur répète souvent un même mode opératoire. Si les données sont effacées, il sera impossible de l’attraper.»