PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Chronique des chefs économistes

L’OPEP+ semble décidée pour le moment à soutenir le cours de l’or noir



Manuel Maleki est économiste États-Unis et matières premières chez Edmond de Rothschild. (Photo: Edmond de Rothschild)

Manuel Maleki est économiste États-Unis et matières premières chez Edmond de Rothschild. (Photo: Edmond de Rothschild)

L’importante volatilité des cours du pétrole que l’on a observée depuis le début de la pandémie de Covid-19 s’explique par de très fortes variations tant de la consommation que de la production de pétrole.

Si historiquement, on observe que la production et la consommation d’or noir augmentent d’environ 1,5 million de barils par jour (Mbj) chaque année, 2020 s’est caractérisée par un effondrement de la consommation, qui est passée de près de 103Mbj à 80Mbj au printemps 2020.

Cette situation a forcé les producteurs à réagir et a vu la production mondiale fortement baisser, passant de plus de 100Mbj en février 2020 à moins de 95Mbj en février 2021. Si les faillites des entreprises aux États-Unis se sont multipliées (atteignant plus de 50 Mrds$ en 2020, égalant le record de 2016) et ont abouti à une réduction de l’offre américaine d’environ 3.5Mbj entre le pic de fin 2019 et février 2021.

L’OPEP+: un acteur-clé «faiseur» de prix

Les pays producteurs organisés autour de l’OPEP+, qui se compose des pays membres de l’OPEP et de dix pays producteurs, dont la Russie, ont accentué leur politique de quotas initiée lors des accords d’Alger en septembre 2016. Cette politique a pour objet de réduire leur production.

L’OPEP+ produit actuellement autour de 35 Mbj (soit un peu plus de 36% de la production mondiale) et a le pouvoir d’augmenter très fortement et rapidement sa production, ce qui fait que chaque réunion est scrutée attentivement par les acteurs de marché.

Le contexte actuel du marché du pétrole est beaucoup plus apaisé que celui du mois d’avril 2020 où l’on a vu un affrontement entre la position russe et saoudienne sur la stratégie à adopter. Les dissensions entre les acteurs majeurs avaient mené à une guerre des prix avec une augmentation très forte de la production. Dans le contexte de la crise sanitaire, cela avait contribué à faire s’effondrer les cours du brut qui était passé de plus 60$ le baril de Brent à moins de 20$.

Aujourd’hui, il semble que les différents pays soient toujours enclins à coopérer comme le montre le niveau de compliance par rapport aux quotas édictés. En effet, historiquement, les pays producteurs ont eu tendance à transgresser régulièrement les accords qu’ils avaient signés. De même, les chiffres de production rapportés sont souvent sujets à caution, à tel point que l’OPEP, en plus des déclarations des pays sur leur production, demande à des entités tierces de donner leur évaluation de la production de chaque pays. Actuellement, les niveaux de compliance s’établissent autour de 100%, ce qui illustre la relative bonne coopération des pays.

Une réunion qui confirme la prolongation du statu quo actuel

L’OPEP+ s’est réunie le 4 mars dernier, elle s’est ouverte sur de nombreuses interrogations puisqu’il apparaissait que les deux principaux acteurs de l’OPEP+, l’Arabie saoudite et la Russie, n’étaient pas d’accord sur la stratégie à adopter. En effet, la Russie voulait relâcher les quotas et permettre une augmentation de la production, tandis que l’Arabie saoudite désirait maintenir les quotas à leur niveau actuel et soutenir ainsi les cours de l’or noir. Ces incertitudes ont poussé le prix à la baisse avant la réunion. Toutefois, devant les doutes à propos de la solidité de la reprise, l’OPEP+ a décidé de maintenir ses quotas au niveau actuel provoquant une forte hausse des cours.

Il apparait donc que l’OPEP+ est un acteur-clé, car:

1/ Elle représente, actuellement, plus de 1/3 de la production mondiale et peut accroître ou réduire cette proportion très rapidement;

2/ Elle a la capacité de faire varier son offre très vite;

3/ Sa parole a gagné en crédibilité depuis les accords d’Alger en 2016, car les membres de l’OPEP+ ont globalement respecté leurs engagements en termes de production, même si ce respect se fait au prix de vives discussions.

En plus de la dimension de la production, il est important de s’intéresser aux stocks, car ils jouent un rôle important dans la détermination du prix du baril.

Des stocks mondiaux en baisse, mais encore à des niveaux historiquement élevés

Les stocks de brut ont fortement augmenté au cours de l’année 2020, provoquant même l’épisode du prix négatif du WTI au printemps devant la crainte du manque de capacité de stockage.

Toutefois, depuis, on observe une décrue progressive du brut stocké même s’il reste historiquement haut à 450 millions de barils contre 540 au pic du printemps 2020. Cet important niveau de stock est un élément qui, en général, à moyen terme, pèse sur les prix du baril puisque les consommateurs, et en particulier les raffineries, ne sont pas inquiets d’une pénurie. Il est probable que les niveaux de stocks actuels soient encore un frein à une très forte hausse du prix de l’or noir. Cependant, l’évolution du prix n’est pas que sensible au niveau, il est aussi sensible à la variation, ce qui explique que la baisse actuelle des stocks soit un soutien au prix.

Le pétrole papier reste actuellement un soutien au prix du baril

Les investisseurs, qui ont récemment soutenu la hausse des cours se portant acquéreur de pétrole, semblent dernièrement revoir leur positionnement. Après avoir été majoritairement acheteurs, il y a plus de vendeurs que d’acheteurs, ce qui s’est traduit par une position nette sur les contrats liés au pétrole et ses dérivés légèrement négative (une première depuis le mois de novembre 2020). De plus, le marché fait face actuellement à une situation où les prix sur les contrats futurs sont moins élevés que le prix au comptant (prix spot). Cette situation, connue sous le nom de backwardation, est profitable aux investisseurs qui sont «longs» sur le pétrole, c’est-à-dire ceux qui anticipent une hausse du cours.

En effet, le marché du pétrole, comme la plupart des marchés de matières premières, se caractérise par des achats de contrats à terme plutôt que des achats au comptant. Pour éviter de se retrouver en possession du produit physique (ici du pétrole), les investisseurs font «rouler» leurs investissements, c’est-à-dire qu’une fois le contrat arrivé à échéance ou même avant, ils vendent leur contrat actuel et achètent un nouveau contrat à terme. Ainsi, si les prix futurs sont plus faibles que le prix spot, l’investisseur qui est «long» réalise une plus-value grâce à la différence de prix. Bien évidemment, une courbe des futures qui verraient les contrats à terme à des prix plus élevés que le prix spot serait défavorable aux investisseurs longs et favorable aux investisseurs «short».

Les raisons fondamentales qui peuvent expliquer la situation de backwardation actuelle sont les bonnes perspectives sur la demande et la limitation de la production à cause de la baisse de la production américaine et les accords de l’OPEP+.

La situation de backwardation est donc un soutien au cours du pétrole puisqu’elle invite les investisseurs à entrer sur le marché à cause des perspectives de gains liées à la différence entre le prix spot et futur. On peut donc observer un phénomène autoentretenu.

Toutefois, depuis plusieurs semaines, il semble que la courbe des futures s’aplatisse, ce qui laisse penser que les investisseurs sont un peu moins optimistes sur l’évolution du prix ou tout du moins sur son potentiel de hausse.

Un prix du baril qui pourrait évoluer dans la zone actuelle en 2021

En conclusion, l’ensemble de ces éléments nous amène à anticiper un prix du baril de Brent de la mer du Nord qui, en 2021, pourrait, en moyenne, naviguer dans les niveaux actuels, en connaissant de la volatilité comme il est de coutume sur le marché du pétrole, grâce à une économie mondiale plus dynamique et une coopération continue de l’OPEP+, même si le Cartel pourrait relâcher légèrement ses contraintes de quota. Il est clair que ce scénario s’inscrit dans un contexte où l’on n’observe pas de tensions supplémentaires tant sur le front sanitaire que sur le front géopolitique.