POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Commission administrative

Une «lourde responsabilité»



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Le rapport Artuso évoque l'aryanisation de l'économie sous l'égide de fonctionnaires luxembourgeois zélés. (Photo: DR)

L’historien Vincent Artuso a présenté cette semaine un rapport sur la collaboration de l’administration luxembourgeoise avec l’occupant allemand pour appliquer sa politique antisémite, après l'exil du gouvernement et de la famille grand-ducale en mai 1940. L’auteur parle de «lourde responsabilité».

Le Premier ministre, Xavier Bettel, ne voit pas d’obstacle à ce que le gouvernement reconnaisse, 75 ans après les faits, la responsabilité de l’État dans la collaboration avec l’occupant nazi et les persécutions antisémites. La prochaine étape qui est attendue par la communauté juive, moins évidente, est que le Premier ministre lui présente ses excuses officielles, comme l’a fait en septembre 2012 son homologue belge Elio di Rupo.

Cette évolution intervient dans la continuité de la présentation au Premier ministre, le 10 février, du rapport de l'historien Vincent Artuso. Intitulé «La ‘Question juive’ au Luxembourg (1933-1941). L’État luxembourgeois face aux persécutions antisémites nazies», le document de 254 pages ne laisse plus aucun doute, s’il y en avait encore, sur le zèle que les administrations luxembourgeoises ont mis sous l’occupation à appliquer la politique du Reich de persécution des juifs.

Des administrations, écrit l’historien luxembourgeois, qui ne furent pas forcées d’y participer sous la menace: «Elles y collaborèrent, tant qu’elles y furent invitées par l’occupant et s’acquittèrent bien souvent de leur mission avec diligence, voire avec zèle – certains chefs d’administration n’hésitant pas à prendre des initiatives.»

Vincent Artuso met en exergue le rôle et la «lourde responsabilité» de la Commission administrative qui, après l’exil du gouvernement et de la famille grand-ducale en mai 1940 pour rejoindre les Alliés, ne se considérait pas comme «représentant» de ce dernier mais comme son «successeur».  

Soutenue par les élites du pays, la Commission administrative fut toutefois impuissante à préserver la souveraineté du Grand-Duché dans une Europe sous domination allemande, en particulier contre le pouvoir de l’administrateur allemand, le Gauleiter Gustav Simon qui n’avait pas de compte à rendre à Hitler mais uniquement à lui-même. «La Commission administrative qui s’était voulue gouvernement d’un Luxembourg entrant dans une nouvelle phase de son histoire, qui avait défini une stratégie pour réaliser la transition, qui s’était enfin opposée au Gauleiter, ne protesta pas plus contre les ordonnances antisémites que contre celles qui supprimèrent les partis politiques ou le Conseil d’État.»

Adhésions massives à la VdB

Ce «gouvernement» provisoire anticipa la politique antijuive qui fut ensuite initiée par le Gauleiter. Rétifs au départ contre l’occupant, les fonctionnaires adhérèrent massivement à la Volsdeutsche Bewegung (VdB) dans l’espoir surtout de pouvoir sauvegarder «certaines aspirations autonomistes au sein du Grand Reich». Artuso parle d’une «acceptation pure et simple» d’une victoire allemande, à la fois par peur des représailles, par résignation, mais aussi opportunisme.

Ceux qui succombèrent les premiers à la politique nazie antisémite furent les instituteurs de l’enseignement primaire. C’est n’est pas par hasard qu’une liste de 280 enfants juifs scolarisés fut dressée à la demande d’un certain Louis Simmer, conseiller de gouvernement, membre de la fameuse Commission administrative et responsable du département de l’instruction publique.

Le Collège des contrôleurs, fondé en juin 1940 et composé d’experts comptables ne fut pas en reste non plus: ils furent chargés de contrôler le travail des commissaires gérant les entreprises abandonnées lors de l’annexion du Luxembourg, la plupart par les juifs et d’aryaniser l’économie luxembourgeoise.

«L’administration luxembourgeoise, détaille le rapport de l’historien, collabora à la politique des persécutions antisémites de l’administration civile allemande dans trois domaines: l’identification des personnes comme appartenant à la race juive selon les critères allemands; leur expulsion de la fonction publique, des professions libérales et les écoles; la spoliation de leurs biens.»

Complicité des notaires et des experts-comptables

Le rapport Artuso fait une brève incursion justement quant à la participation luxembourgeoise à ce pillage des biens dits juifs, avec la complicité des notaires et des experts-comptables. L’historien cite une note qu’un contrôleur, Valérien Conter, adresse au président du collège des commissaires, Léon Wampach, pour réclamer l’exclusion des membres de la famille Wolff-Lévy de leur magasin «À la Bourse». Il demanda aussi de faire main basse sur les magasins des Sœurs Hayum et de la famille Rosenstiel.  

Un quart des notaires (10 sur les 40 répertoriés dans le pays) rédigea des actes d’hypothèque ou de vente des biens immobiliers dits «juifs» ou «émigrés», ce qui représentait plus de 60% des transferts de propriétés pour ce genre de biens, raconte l’historien. Ces mêmes notaires rédigèrent les actes de vente des entreprises «aryanisées». «Les notaires luxembourgeois ont prêté main forte aux Allemands, écrit-il, parce qu’ils étaient convaincus, du moins durant les premières années de l’occupation, que ceux-ci allaient gagner la guerre.»

Vincent Artuso signale que la politique de persécutions antisémites ne souleva pas d’opposition. Il n’a pas trouvé trace de protestation. Et pas le moindre indice de résistance chez «aucun bourgmestre, fonctionnaire ou employé de l’État» ni de questionnement sur la légitimité des lois antisémites, que le corps enseignant, chefs d’administrations, fonctionnaires du ministère de la Justice, notaires et experts comptables appliquèrent pour beaucoup «de la manière la plus consciencieuse», signalant les cas douteux plutôt que les taire.

Logique de purification dès les années 30

Cet antisémitisme n’avait d’ailleurs pas attendu l’annexion allemande pour gangrener le Luxembourg dès la fin des années 1930. En 1935, la police locale étatisée, souligne le rapport, commença à recenser les juifs étrangers qui fuyaient l’Allemagne. Le ministère du Travail avait transmis des instructions pour interdire la délivrance d’autorisations d’embauche aux «étrangers de nationalité allemande, respectivement sans nationalité, de race non aryenne».

Le Luxembourg, ajoute l’historien, accepta aussi d’appliquer la 3e loi de Nuremberg interdisant aux ressortissants allemands d’épouser des juifs. Et d’écrire que «la légitimité des critères raciaux nazis était donc admise à la veille de la guerre». Mais la nouveauté à partir d’août 1940 sera que les pratiques qui ne s’appliquaient jusqu’alors qu’aux juifs étrangers frappèrent aussi les juifs luxembourgeois «qui se virent détachés du reste de leurs concitoyens dans une logique de purification ethnique».

Pour quel bilan?

La déportation vers les ghettos et camps d’extermination toucha 677 personnes. Seules 53 survécurent. 3.049 personnes quittèrent le Luxembourg entre le 10 mai 1940 et le 15 octobre 1941. 2.000 expulsés se retrouvèrent pris au piège en Belgique et en France parmi lesquels 565 furent déportés. Il n’y eu que 25 survivants. 70 personnes restèrent au Grand-Duché pendant la guerre, la plupart étant des juifs mariés à un conjoint aryen. Le sort de 912 personnes est toujours inconnu, signale l’historien.