POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Samuel Bollendorff

Raconter le vide



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Samuel Bollendorff: «Le photographe doit être capable de faire émerger une problématique, de raconter quelque chose et cela prend du temps.» (Photo: Samuel Bollendorff)

Exposée au Centre national de l’audiovisuel, sa série Le Grand Incendie présente des lieux où des personnes se sont immolées. Le photographe franco-luxembourgeois nous parle d’engagement, de nouvelles écritures et d’humanisme.

Monsieur Bollendorff, les services hospitaliers en France, les oubliés de la croissance en Chine, le pétrole en Angola ou, ici, les immolations par le feu… Quel est le fil rouge que vous tissez dans votre travail?

«La continuité, c’est l’humain. Mon travail de photographe documentaire – on disait ‘photo-reporter’ dans le temps – est de rendre compte, de montrer et de prendre le temps de mettre l’homme au cœur de ma démarche. Il ne s’agit pas de travaux sur le vif, dépêchés par l’actualité, mais d’enquêtes au long court. Dans toutes mes séries passées, il y avait des hommes et des femmes sur les photos. Pour Le Grand Incendie, c’est leur absence que je montre. Il n’y a pas de stèle, pas de fleurs, pas de trace. Mon propos est ici de raconter le vide, ces cris vains. On n’a pas besoin de voir les flammes pour comprendre la violence de ces actes et le désespoir des personnes. Ces lieux sont terriblement banals et ordinaires, mais une fois que l’on sait ce qu’il s’y est produit, on ne les regarde plus de la même manière.

Ce travail a nécessité trois ans d’enquête. Comment êtes-vous arrivé à vous intéresser à ce sujet?

«Nous avons, Olivia Colo, avec qui je travaille, et moi découvert un peu par hasard ce nombre incroyable: en France, entre 2011 et 2013, une personne s’est immolée par le feu sur la place publique tous les 15 jours. Les statistiques sur les immolations n’existaient pas. Pour la plupart, ces drames n’avaient fait l’objet d’aucun traitement dans la presse. Le geste de Remy Louvradoux en avril 2011 à France Télécom a pointé un phénomène qui est très peu médiatisé, qui fait peur et qui est rarement traité pour ce qu’il est: un sacrifice public, un message au collectif. Nous n’avons pas travaillé sur des suicides, mais sur ce message que nous n’avons pas entendu.

Les photos et les textes qui les accompagnent montrent que la plupart des immolations en France se sont déroulées devant des lieux représentant les services publics. Qu’est-ce que ça nous dit?

«France Télécom, Pôle Emploi, EDF, un lycée, la Caisse d’allocation familiale… sont ou devraient être des lieux de service public. Or ce sont aussi des machines à broyer, avec des individus qui ne trouvent plus aucune raison de vivre dans un système qui ne correspond plus à ce pourquoi ils sont là. Ils sont isolés, ne servent à rien. Mais, en France, les responsables de ces institutions ou entreprises ont systématiquement tenté de minimiser la portée contestataire des immolations, en se réfugiant derrière la ‘fragilité psychique’ de celui ou de celle qui était passé à l’acte. Nous avons travaillé longuement à rencontrer les proches, les familles, les collègues et nous avons pu mesurer le déni, l’impossibilité d’en parler de la part des institutions qui enferment les témoins sous une chape de plomb. Alors que, quand ça se passe ailleurs, au Tibet ou en Tunisie, on admet parfaitement qu’il s’agit là d’un acte de rébellion, de dénonciation.

D’où l’intérêt de compléter la série avec des images prises à l’étranger…

«En 2011, les chiffres des immolations par le feu d’une France démocratique ont été comparables à ceux d’un Tibet occupé par la Chine. En Tunisie, Mohamed Bouazizi s’est immolé devant le siège du gouvernorat qu’il estimait corrompu, posant un premier jalon au printemps arabe; en Grèce, Apostolos Polyzonis s’est immolé devant la banque tenue pour responsable de sa faillite… Mettre ces lieux-là aussi en regard permet de prendre conscience de la portée de ces gestes. Ces hommes et ces femmes avaient des convictions pour lesquelles ils étaient prêts à prendre le risque de la mort. Ils avaient manifestement le sentiment de n’avoir plus d’autre choix pour se faire entendre.

Quelles ont été les réactions face à cette série?

«Il n’y a pas de réaction du côté politique ni de la part des institutions pointées par ce projet. Comment les gens voient les photos ou le documentaire, c’est plus difficile à mesurer. Je pense qu’on a réussi à toucher les gens qui l’ont vu. Faire la une du Monde avec les chiffres de notre enquête montre bien la pertinence du sujet. Cependant, on ne fait pas de la photographie pour changer le monde, même si on espère faire bouger les lignes.

Vous étiez un des fondateurs de l’Œil Public, une agence indépendante de photojournalistes. Comment voyez-vous l’évolution de ce secteur?

«À la fin des années 1990, c’est déjà la crise de la presse qui nous a poussés à nous réunir en collectif. L’Œil Public, ce n’était pas le moyen d’être indépendants, mais de ne pas être seuls. Nous avons été les premiers à publier nos travaux en ligne, mais cette agence était tournée vers la presse et la presse ne peut plus être productrice de nos projets. Les journaux et magazines ne peuvent plus produire des séries documentaires de cette envergure ; au mieux, ils les diffusent. Pour rester libres, nous avons fermé l’Œil Public et je constate que tous les photographes qui en sont issus vont bien. Alors, face à la crise que subit la photographie documentaire, il faut être mobile, flexible, s’adapter, louvoyer… Avant, la photographie privée était celle rangée dans des albums et des cartons et la photo professionnelle était celle que l’on voyait. Maintenant, c’est l’inverse, on voit les images privées sur les réseaux sociaux et les photographes professionnels ont bien du mal à montrer leurs photos. Le travail de fond, d’enquête, doit trouver une place et donc avoir quelque chose à dire.

Le photographe doit donc avoir un discours?

«Oui, le photographe doit être capable de faire émerger une problématique, de raconter quelque chose. Cela prend du temps, cela demande du recul et donc des financements. C’est comme cela que je me suis tourné vers d’autres écritures comme le web-documentaire, destiné aux écrans, attirant d’autres producteurs. Pour Le Grand Incendie, j’ai pu trouver un financement avec les ‘nouvelles écritures’ de France Télévisions. Je travaille donc une photographie audiovisuelle, une photographie augmentée, avec du son, parfois de la vidéo, mais surtout des mouvements de caméra au sein d’une image fixe. Cela suppose des collaborations avec d’autres personnes, comme avec Olivia Colo ou Mehdi Ahoudig. On pourrait dire que c’est de la photographie parlée. Le dialogue entre l’image fixe et le son est passionnant, il permet de rentrer dans une écriture audiovisuelle en s’appuyant sur de la photographie. Ce sont des champs d’expérimentation très larges.

Outre la photographie, vous avez une formation aux Beaux-Arts; comment articulez-vous les différents supports?

«Le point de départ, la base, est toujours le matériel photographique. Après, il peut être utilisé en web-documentaire, tiré en grand format pour faire une exposition, comme ici, édité en livre, publié dans la presse. Tous ces redéploiements se servent les uns les autres, se renforcent et permettent au projet de prendre une épaisseur, une écoute, un public plus large et des financements plus variés. Je ne veux pas seulement appuyer sur ‘rec’ et filmer ce qui se passe ; je revendique le travail photographique en tant que tel. Pour Le Grand Incendie, j’aurais pu travailler au Leica, comme avant, mais j’ai fait des images en chambre, pour leur donner une dimension plus forte, plus objective. Je me suis aussi beaucoup impliqué dans la scénographie pour qu’elle soit au service du propos, c’est un outil pour faire passer un message. Le photographe tel que je le conçois doit toujours pouvoir revendiquer son rôle d’auteur. J’ai à cœur de trouver des expressions, de choisir les meilleures formes dans lesquelles je peux continuer à faire de la photographie sociale et politique pour qu’elle soit entendue.

Justement, quelles réactions attendez-vous du public?

«Je regarde énormément d’images et j’essaie toujours de savoir quels sont les usages, quelles sont les images qui marchent, comment se forment nos clichés… En abordant un sujet, je cherche comment faire un pas de côté pour proposer un autre point de vue et comment diffuser les images pour qu’elles soient vues. Mon but est évidemment que mes photographies touchent, affectent ceux qui les voient, voire les engagent. Dans le dialogue avec le texte, dans cette exposition, j’essaie de faire en sorte que ce ne soit pas l’image qui soit violente ou crue, mais de fabriquer un contexte visuel qui favorise l’écoute, l’attention, l’affectation, la mobilisation.

Vous êtes d’origine luxembourgeoise. Quel regard portez-vous sur la photographie grand-ducale?

«Je suis attaché au Luxembourg et j’y viens régulièrement, même si je ne peux vivre que dans une grande ville, dont Paris serait la limite inférieure… Je connais mal la photographie luxembourgeoise, mais je trouve formidable qu’une institution comme le CNA la soutienne, à travers bourses, expositions, acquisitions. C’est cela qui permet aux photographes de se concentrer sur des sujets de fond. Malgré tout, je constate que ce n’est pas plus facile pour les photographes ici qu’ailleurs. Or, l’information et la perception du monde sont des enjeux de démocratie.»

Jusqu’au 13 décembre au CNA
www.cna.public.lu

Voir le web-documentaire: www.legrandincendie.fr