PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Assurances

Réassurance

Ouvrir le marché



Franck Marchand (photo) et Ivo Bauwens débattent de la place du secteur de la réassurance au Luxembourg dans le Dossier de l'édition de septembre/octobre de Paperjam2. (Photo: Luc Deflorenne)

Franck Marchand (photo) et Ivo Bauwens débattent de la place du secteur de la réassurance au Luxembourg dans le Dossier de l'édition de septembre/octobre de Paperjam2. (Photo: Luc Deflorenne)

Avec 224 organismes agréés, la réassurance a le vent en poupe depuis 2008. L’État ne s’y trompe pas et veut faire de la Place le domicile de référence. Centre de captives numéro un au sein de l’UE, le Grand-Duché est aussi un des plus importants domiciles au niveau mondial, et ce, malgré un ticket d’entrée plutôt élevé.

Récession, crise des finances publiques ou peur du lendemain ont créé un contexte favorable à une aversion grandissante au risque. «Maîtriser ses coûts et les risques attachés à son secteur d’activité est devenu un facteur de survie pour de nombreuses entreprises», contextualise Franck Marchand, dirigeant agréé et membre du board chez Foyer Assurances. «Le contexte actuel est assez particulier pour les réassureurs professionnels et les assureurs, soutient Ivo Bauwens, managing director chez KBC Group Re. Les taux d’intérêt sont bas et on dénote une surcapacité de capitaux sur le marché. La tendance est à la consolidation des acteurs.» Avec un réseau de plus de 224 réassureurs agréés et une trentaine de milliards d’actifs, le marché luxembourgeois se porte plutôt bien.

Ses entreprises sont principalement actives sur deux créneaux: la réassurance classique et les captives de réassurance. Le premier groupe (environ 1/5e des réassureurs) endosse classiquement une partie des risques couverts par les compagnies d’assurance. Les motivations de ces dernières peuvent être diverses et variées, par exemple se protéger et s’assurer pour faire face à des risques qu’elles auraient du mal à supporter seules. Créées aux USA il y a plus de 30 ans, les captives, grandement majoritaires sur le sol luxembourgeois, sont, de leur côté, des organismes de réassurance interne appartenant à un groupe industriel, commercial ou financier, bien souvent international. Leur mission principale est bien de couvrir exclusivement les risques de ce groupe et de ses filiales. «En d’autres termes, il s’agit d’un véhicule d’auto-assurance pour une maison mère. Le système vise surtout des risques de pointe, peu fréquents, résume Ivo Bauwens. Certaines captives incluent leurs clients, KBC Group Re le faisait avant la crise.» En dépit de la pression sur le secteur de la réassurance dans son ensemble, le Grand-Duché reste aujourd’hui le plus grand domicile de captives sur le territoire de l’Union européenne.

Démarche pionnière

Dès 1984, le Luxembourg, parmi les marchés précurseurs, met en place un cadre légal propice au développement de la réassurance, ce qui explique en partie son avance actuelle. La loi de décembre 1991 sur le secteur de l’assurance est la référence jusqu’en 2007, tournant important pour le secteur, puisque le pays transpose la directive européenne 2005/68/CE relative à l’activité de réassurance. La loi décide alors que les sociétés de réassurance constituent des provisions d’égalisation, qui visent à faire face à des événements qui ne sont pas encore survenus, mais qui pourraient arriver (par exemple, une tempête ou un attentat). Cette évolution réglementaire majeure attire de nouveaux joueurs sur le marché local. Swiss Re, deuxième grand réassureur mondial, s’y établit ainsi en 2008, voulant également bénéficier du passeport européen. Des courtiers internationalement renommés comme Marsh ou Aon sont également arrivés sur le marché.

Depuis 2008, les captives ont connu de belles performances. «Avec neuf milliards de primes l’an passé au Luxembourg, on peut légitimement dire que le marché est en bonne santé», note Ivo Bauwens. Depuis l’essor du secteur, c’est le Commissariat aux assurances qui joue le rôle d’autorité de surveillance prudentielle. Il se charge de labelliser les acteurs. Son dernier rapport annuel évoque une évolution positive de la réassurance en termes d’emplois et de résultats. Le nombre d’employés dans les acteurs de la réassurance étrangers passe ainsi de 5.811 à 6.057 en 2013. Parmi les 224 réassureurs agréés au Luxembourg, 74 sont français, 40 sont belges et 16 sont allemands. Les Luxembourgeois occupent la 4e marche du podium avec 19 réassureurs officiels. Du côté des résultats, l’année 2014 aura été une bonne année puisqu’ils s’élèvent à 1.202 millions d’euros, contre 842 en 2013. À titre de comparaison, l’assurance non vie a eu des résultats de 175 millions. Au total, le secteur de l’assurance aura généré 1.630 millions d’euros. Ce chiffre était de 1.120 l’année d’avant.

Assurer l’inassurable

Parmi ses atouts essentiels, la captive de réassurance offre à son groupe la possibilité de se doter d’une entreprise de réassurance 100% dédiée à ses besoins et contraintes spécifiques, tout en développant une expertise de qualité au sein de la maison mère. Deux motivations sont classiquement pointées: la diminution du prix de ses assurances, la couverture de risques rares et le développement d’une expertise ciblée en interne. «En s’appuyant sur des réassureurs professionnels, on peut également initier une démarche globale dans la gestion et le contrôle de la couverture des risques», explique Franck Marchand. «L’approche est différente de l’assurance classique, qui tarifie généralement sur base d’une moyenne, embraye son homologue de KBC Group Re. Ici, la logique est tout autre, l’idée centrale est de gérer au mieux son risque afin d’éviter de payer une prime. On développe donc une vraie maîtrise de ses risques.»

Un autre avantage notable de la captive: elle peut aider son groupe à couvrir des risques difficilement assurables ailleurs, qu’il s’agisse de catastrophes climatiques, de pandémies ou d’incidents nucléaires, peu répandus sur le marché de l’assurance directe.

«Les cyberattaques, par exemple, sont difficilement calculables et maîtrisables. En créant sa captive, on peut customiser les contrats d’assurance aux risques propres à ses activités, si pointus soient-ils», détaille Ivo Bauwens. «Certains aspects liés au terrorisme, par exemple, sont rarement couverts sur le marché, et quand c’est le cas, les prix sont élevés, complète Franck Marchand, car ce sont des événements coûteux et très aléatoires. Pour y faire face, les réassureurs doivent immobiliser beaucoup de capital, ce qui vient impacter le prix en retour.»

Barrière a l’entrée

L’intérêt est, bien sûr, aussi financier, d’autant plus que – contrairement à de nombreux pays – le Luxembourg ne taxe pas les provisions constituées, mais bien leur sortie. «En développant sa propre couverture, l’entreprise est à même d’optimiser ses coûts de couverture, récupérer des primes d’assurance grâce aux économies d’échelle, mais aussi de compenser la volatilité du marché», poursuit Franck Marchand.

Pour cela, l’entreprise doit fournir une documentation complète, ainsi que différents scénarios qui justifient la couverture du ou des risques choisis et la hauteur de provision jugée nécessaire. Si l’attrait économique des captives n’est plus à démontrer, elles ne visent pourtant pas tous les groupes, la mise de départ fixée à 3 millions étant assez élevée. «La sélection se fait bien à l’entrée, on vise une certaine taille d’entreprise, concède Ivo Bauwens. Il y a de nombreuses sociétés qui souhaiteraient créer leur propre captive, mais qui ne peuvent pas bloquer ces capitaux. Je pense que le Luxembourg gagnerait à réduire ce montant initial et ouvrir l’accès. Cela pourrait permettre de développer de nouveaux services.» Et Franck Marchand d’embrayer: «Les captives à compartiments qui permettent aux entreprises de louer un de leurs espaces pourraient être un moyen d’ouvrir l’accès à ces outils de risk management à d’autres acteurs.»

Avalanche à gérer

Au niveau de la réglementation internationale, comme les autres acteurs de l’assurance, les réassureurs ne sont pas épargnés par les grandes vagues de réglementation. BEPS, créé sous l’impulsion de l’OCDE, fixe, par exemple, de nouvelles règles pour le transfert de bénéfices, complexifiant le tableau. Solvency II n’est pas en reste et réclame notamment de nouveaux calculs de solvabilité, et une documentation et un reporting beaucoup plus fouillés. Et Ivo Bauwens de prévoir: «Les exigences ne vont faire que croître. Cela risque de décourager les petits acteurs, qui ont moins le budget pour y faire face.»

Sur le plan national, on loue, à l’inverse, la proximité et la souplesse des régulateurs locaux. «Le gouvernement est bien conscient de l’intérêt économique du secteur, partage encore Ivo Bauwens. Je vois encore plusieurs barrières à lever. En créant des captives à compartiments, par exemple, en s’inspirant du modèle utilisé par les fonds d’investissement, on pourrait partager le capital entre plusieurs sociétés clientes et amortir la charge réglementaire. La source d’inspiration est là, il ne faut plus que trouver un scénario adapté au secteur.» D’autres éléments positifs, de l’expertise locale à son côté «pionnier», alimentent l’image de marque du pays. «Le marché luxembourgeois dispose d’une excellente connaissance technique des risques, affirme Franck Marchand. Le réseau d’actuaires y contribue grandement. Le statut de PSA créé en 2013, soit professionnel du secteur de l’assurance, est un autre élément d’attractivité. Il rassure les clients et tire la qualité vers le haut. Je suis convaincu qu’assureurs et réassureurs ont encore de belles années devant eux.» 

En pleine croissance, la réassurance grand-ducale ne fait que progresser grâce à son segment «captives» depuis 2008. Baisser le ticket d’entrée pour créer sa captive pourrait permettre de stimuler le secteur.

Marché discret
Captiver un risque
Secteur non négligeable de l’économie grand-ducale bien que peu visibles, les captives de réassurance présentent l’avantage de compenser des risques peu courants et difficilement protégeables, par exemple des conséquences nucléaires, des risques de terrorisme ou des catastrophes naturelles, des inondations aux tremblements de terre ou tout risque spécifique à une activité pour lequel le marché de l’assurance traditionnel ne propose pas de couverture.

L’Amrae, l’Association française du management des risques et des assurances de l’entreprise, définit le mécanisme de la captive comme «une entreprise appartenant à un groupe financier, commercial ou industriel réassurant la totalité ou une partie des risques que le groupe a souscrits auprès de compagnies d’assurance directe». Le principe de base est simple: les différentes sociétés de ce groupe sollicitent leurs assureurs directs qui, à leur tour, se réassurent auprès de ladite captive, qui elle souscrit à d’autres sociétés de réassurance, créant un cercle vertueux. «Le moteur des captives est d’aider les entreprises à limiter les risques liés à leur activité», indique Franck Marchand. Au Luxembourg, toute société de cette nature a l’obligation de limiter son activité à de la réassurance, soit accepter des risques cédés par un assureur, et ne peut pas proposer d’activité d’assurance directe. Encadrée par le droit, la captive ne peut être créée à la légère, surtout qu’on lui impose une mise minimale. «C’est une option qui n’est accessible que pour les acteurs d’une certaine taille, puisqu’il faut disposer d’au minimum 3 millions. Cette barrière à l’entrée peut être dissuasive», reconnaît Ivo Bauwens. Chargés d’assurer les risques propres à son groupe, ces véhicules d’auto-assurance amènent différents avantages dans leur sillage, dont un accès tout tracé à la réassurance professionnelle dans son ensemble. «Je vois deux raisons principales pour créer sa captive: diminuer les coûts de sa couverture et couvrir des risques rares. En s’auto-assurant, un groupe peut gagner sur le prix des assurances, souligne Franck Marchand. Ensuite, une captive permet de se couvrir sur des risques très pointus, par exemple un risque d’attentat, de retrait de produit ou au contraire de prolongation de la période de garantie du produit. Les possibilités sont très larges et adaptées aux besoins du groupe auquel appartient la captive.»