PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Analyse

Marchés émergents: tous dans la même galère?



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Dans la chronique financière de cette semaine, Jean-Yves Leborgne, portfolio manager chez ING Luxembourg, met en perspective les principaux indicateurs économiques des pays émergents et leurs liens avec le marché européen.

Les pays émergents connaissent une crise financière majeure, due en grande partie à l’annonce, par la Réserve fédérale en 2013, de mettre fin à l’assouplissement quantitatif visant à soutenir la croissance américaine. Principales conséquences: une forte baisse des devises de ces pays, les investisseurs étrangers ayant massivement vendu les actifs en monnaies locales et rapatrié leurs fonds en dollars; des tensions inflationnistes, car les importations sont plus chères pour ces pays, vu l’effondrement de leur devise; une remontée des taux directeurs pour lutter contre ces tensions, mais au détriment de la consommation intérieure, qui stagne vu les taux prohibitifs. Bref, c’est un cercle vicieux qui a affecté les obligations émergentes et les actions.

Toutefois, tous les marchés émergents ne sont pas touchés de la même façon, certains étant confrontés à des défis économiques intérieurs. Ils ont tous vu leur croissance baisser ces dernières années suite au ralentissement de l’économie chinoise, à la stagnation des prix des matières premières et à la diminution des effets des programmes de stimulation, mis en œuvre dans de nombreux pays après l’éclatement de la crise de 2008. Ce défi structurel s’avère problématique pour les pays dont l’octroi de crédit n’a pas été restreint de concert. Une accélération de la croissance du crédit dans des économies qui ralentissent conduit généralement à la formation de bulles financières. À ce jeu-là, la Turquie se distingue: année après année, les crédits octroyés ont augmenté de 25% de plus que le PIB. L’Indonésie et la Russie sont aussi mal positionnées, mais en Chine, où l’on redoute aussi une crise financière, la croissance excessive du crédit semble rester limitée.

Mauvais scores pour la Turquie et l’Ukraine

Ensuite, nous avons examiné les risques liés au financement externe et vérifié, à l’aide du solde de la balance courante, quels pays sont tributaires des flux de capitaux étrangers. La Turquie et l’Ukraine affichent le plus mauvais score, avec un déficit courant de plus de 7% du PIB, indiquant qu’ils consomment 7% de plus que ce qu’ils produisent.

Un déficit externe ne pose pas forcément problème si la dette extérieure ne doit être immédiatement remboursée et si les investisseurs ne peuvent se retirer brusquement. Pour chaque pays, nous avons comparé la dépendance des “capitaux fébriles” (leur dette extérieure à court terme, à un an maximum). Il ressort que la Turquie, l’Ukraine, la Hongrie, la Malaisie et la Thaïlande sont très exposées aux capitaux spéculatifs. Ces trois derniers pays sont cependant créditeurs nets par rapport au reste du monde, ce qui tempère le risque. Dans de grands pays comme le Brésil ou l’Inde, la part de la dette extérieure est la plus faible en termes relatifs.

Les pays émergents sont aussi confrontés à des risques politiques, nombre d’entre eux ayant connu en 2013 d’importants troubles intérieurs. Parmi les pays passés en revue, les mouvements de protestation ont été les plus marqués au Brésil, en Thaïlande, en Turquie et en Ukraine. De même, les pays qui organiseront des élections en 2014 pourraient connaître une certaine instabilité politique (Brésil, Turquie, Thaïlande notamment).

Bon pour les BRICs

Globalement, les pays ‘BRIC’ s’en sortent assez bien alors que la Turquie et l’Ukraine courent les plus grands risques financiers, car ils empruntent relativement le plus à l’étranger et sont confrontés à de vives protestations au sein de leur population.

Reste le risque de contagion: avec environ 25% du chiffre d’affaires réalisé dans les pays émergents, les entreprises européennes semblent plus exposées au bloc émergent qu'à l’économie américaine (17%); il est donc difficile d'imaginer qu'une crise provoquée par les pays émergents n'affecte pas l'Europe! Cela dit, les problèmes que connaissent ces pays ne sont pas de même ampleur: si la Chine est le pays émergent le plus important, ce sont des pays comme la Turquie, le Brésil ou l'Indonésie qui semblent être le plus à risque (et non l'inverse). Et pour l’instant, les signes de contagion vers les pays développés sont limités malgré les ajustements de la politique monétaire en Turquie, Argentine, Brésil, Inde ou Indonésie.

Jean-Yves Leborgne: «Difficile d’imaginer qu’une crise dans les pays émergents n’affecte pas l’Europe».