ENTREPRISES & STRATÉGIES

Débat

«L’argent reste un tabou familial»



Pour Nicole Prieur, les questions d’argent ne doivent pas être esquivées au sein des familles. (Photo: Anthony Dehez)

Pour Nicole Prieur, les questions d’argent ne doivent pas être esquivées au sein des familles. (Photo: Anthony Dehez)

Philosophe et thérapeute, la Française Nicole Prieur se consacre aux rapports compliqués qu’entretiennent les couples et les familles à l’argent. Elle était l’invitée de ce début de semaine de la Banque de Luxembourg et s’est prêtée au jeu d’un entretien croisé avec Philippe Depoorter, spécialiste des transmissions de patrimoine.

Quels que soient le niveau du patrimoine et son origine, parler d’argent au sein de la famille est souvent très compliqué. En tant que banquier, Philippe Depoorter, directeur des services aux entreprises et entrepreneurs à la Banque de Luxembourg, l’observe à travers les interrogations des clients qu’il reçoit dans le cadre du family office.

«De nombreuses familles s’ouvrent à nous de situations ou sujets qui sortent de la sphère traditionnelle du métier de banquier: quand, par exemple, annoncer à mes enfants le patrimoine réel sans que ça ne fasse l’effet d’un coming out?»

Face à ces questions récurrentes sur la gestion et la transmission du patrimoine en famille, la banque a fait appel à l’expérience de la philosophe et thérapeute familiale Nicole Prieur, auteur notamment du livre «La famille, l’argent, l’amour».

De ses recherches et consultations, elle note que l’argent reste un sujet tabou dans la plupart des familles. Un tabou récent qu’elle situe au début du 20e siècle lorsqu’on a glissé des mariages arrangés pour des questions de patrimoine aux mariages d’amour. «L’amour a fini par être survalorisé et l’argent beaucoup trop méprisé au sein du couple», explique la thérapeute française. «Il est encore plus de l’ordre de l’intime que de la sexualité.»

L’amour a fini par être survalorisé et l’argent beaucoup trop méprisé au sein du couple.

Nicole Prieur, philosophe et thérapeute

L’argent, c’est «sale», on en parle donc peu au sein du couple, «mais par contre c’est le premier sujet des séparations», note encore Nicole Prieur. Contradiction de base pour un sujet qui n’en est pas à une près.

«Il n’est pas rare d’observer chez les héritiers une difficulté à se positionner par rapport au patrimoine, reçu ou à recevoir», fait remarquer Philippe Depoorter. Un sentiment de culpabilité ou d’illégitimité alors que, du côté du donateur, la principale crainte est la préservation du patrimoine qui sera transmis.

Le problème se pose de la même manière dans la transmission d’entreprise. «Ça peut être un poids pour un enfant qui se sent obligé de préserver la société créée par son père ou son grand-père, alors que, parfois, il n’en a pas envie», convient Nicole Prieur. Quant à la dilapidation du patrimoine par la génération suivante, le phénomène ne peut pas être nié, et elle y voit la volonté d’effacer l’histoire familiale. «C’est une manière de gommer quelque chose qui est de l’ordre du traumatisme, de rompre le lien.»

Donner et parler

Au niveau des conseils, madame Prieur n’hésite pas à conseiller le don de son vivant. Parce qu’il correspond mieux au moment où les enfants en ont vraiment besoin. À 47 ans, âge moyen de l’héritage, ils ont probablement atteint par eux-mêmes un niveau de bien-être suffisant. «En plus, une chose donnée a plus de chances d’être bien reçue que ce qui est hérité.»

Mais pour limiter les tensions, tiraillements ou rancœurs, elle conseille surtout de privilégier la discussion autour de ces questions. Pour connaître les attentes de chacun et préparer au mieux une transmission qui, sans ces débats intrafamiliaux, pourrait faire voler le patrimoine en éclats.