PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS

Chronique financière

L’Allemagne ne gagne pas toujours…



Jean-Yves Leborgne, portfolio manager chez ING Luxembourg. (Photo: paperJam / Archives)

Jean-Yves Leborgne, portfolio manager chez ING Luxembourg. (Photo: paperJam / Archives)

Au premier trimestre de cette année, l’économie allemande a enregistré un taux de croissance élevé de 0,7%. Le secteur de la construction a, en particulier, été dynamique. Le marché du travail se porte aussi toujours très bien, le taux de chômage flirtant avec les 5% et l’emploi atteignant des niveaux records. Certes, de nombreux «papy-boomers» sont en train de quitter le marché du travail, ce qui pourrait affecter la capacité de production de l’économie, mais jusqu’à présent, la réserve de main-d’œuvre disponible a permis de compenser ce mouvement.

La croissance est donc élevée et elle devrait rester solide à court terme: l’activité reste bonne et le nombre de permis de construire atteint son niveau le plus élevé depuis 2006. Cela pourrait faire craindre un manque de main-d’œuvre (un comble à l’échelle de la zone euro!) mais l’afflux de migrants devrait, à partir de la seconde partie d’année, apporter de la main-d’œuvre disponible supplémentaire à l’économie, et ainsi combler les besoins. Enfin, les négociations salariales devraient se solder par de nouvelles hausses nominales des salaires, que nous estimons à 3% cette année. Ceci devrait évidemment avoir un effet bénéfique sur la consommation des ménages, qui est devenue le premier moteur de l’économie allemande.

Alors où est le problème? Tout simplement dans le fait qu’il n’est pas naturel, pour l’économie allemande, de fonctionner essentiellement sur le secteur de la construction et de la demande intérieure. Historiquement, l’Allemagne est d’abord une économie exportatrice qui a été, rappelons-le, la seule en zone euro à connaître une expansion de son secteur industriel. Or, on n’imagine pas que le modèle de croissance de l’économie allemande change durablement pour se fonder sur la demande intérieure. Au-delà des bons chiffres du moment liés à cette même demande intérieure, il faut continuer à examiner l’état de santé de l’industrie et des exportations pour comprendre la solidité réelle de l’économie.

Or, à ce niveau, force est de constater que les données sont moins réjouissantes: au cours des derniers mois, la production industrielle est devenue un problème. Elle a longtemps stagné et en 2015, elle a enregistré sa pire performance depuis 2012. Bien entendu, la faiblesse de la production industrielle va de pair avec de faibles exportations. Alors que le commerce extérieur est traditionnellement un moteur de croissance, celui-ci n’a pas du tout contribué à la croissance trimestrielle au cours des deux dernières années. En 2015, c’était même le contraire! Cela signifie qu’un euro plus faible n’a pas permis de compenser la plus faible demande de la Chine et des pays exportateurs de pétrole.

De surcroît, les perspectives ne semblent pas bien meilleures: les commandes étrangères ont diminué de plus de 7% depuis l’été dernier, reflétant la faiblesse des marchés d’exportation. Les effets positifs de la faiblesse de l’euro vont également s’effacer. Dès lors, seules la récente hausse du taux d’utilisation des capacités de production et la baisse des stocks laissent envisager un avenir un peu meilleur.

On l’aura compris, si en surface, le chiffrage de la croissance économique laisse penser que l’économie allemande se porte très bien, il n’en va pas nécessairement de même quand on y regarde de plus près. Sans verser dans la caricature ou le pessimisme, on pourrait presque dire qu’au contraire, le glissement d’une croissance fondée sur l’industrie et les exportations vers une croissance plus orientée vers la demande intérieure est le signe que le cycle économique est mature.

Dès lors, l’économie allemande n’est pas à l’abri d’un ralentissement. C’est pourquoi les risques liés à la santé économique des marchés d’exportation allemands et aux forces centrifuges en Europe (Brexit notamment) doivent être surveillés. Mais surtout, à plus long terme, le risque le plus important qui pèse sur l’économie allemande serait l’autosatisfaction compte tenu des bonnes performances du moment et le manque de réformes qui en découlerait.